Les manuscrits de Montesquieu











Montesquieu a passé sa vie à observer ses contemporains, à étudier leur comportement, consignant tout – lectures, rencontres, conversations, jugements, etc. En tant que juriste, il procède par accumulation de documents à consulter et à interpréter pour son travail de parlementaire.
Montesquieu lit la plume à la main et emploie des secrétaires chargés d'écrire sous la dictée ou de recopier fiches et notes. Il s'est ainsi constitué une énorme documentation pour alimenter sa réflexion et nourrir ses œuvres. Ses manuscrits témoignent de cet extraordinaire travail de composition où se mêlent plusieurs mains.
Réflexions et pensées de Montesquieu
Alors que les manuscrits d’écrivains sont rares au 18e siècle, les brouillons n’étant souvent pas conservés après publication, Montesquieu gardait lui-même précieusement tout ce qui pouvait lui être utile un jour, pour corriger et augmenter ses œuvres publiées, en écrire de nouvelles et parfaire celles qu’il avait en chantier.
Pendant une trentaine d’années, il s’est ainsi constitué un immense arsenal de réflexions, de mots, de références, d’extraits, qu’il glanait aussi bien dans les salons ou sur les routes que dans les livres qu’il transcrivait dans des carnets. Quand il meurt brutalement en 1755, il laisse un recueil manuscrit de 2230 pages en trois volumes, conservé au château de La Brède et remis par ses descendants à la bibliothèque de Bordeaux. Ces pages relèvent rarement de sa propre écriture : comme beaucoup d’écrivains de son temps, Montesquieu a recours à des secrétaires, auxquels il dicte ses lettres comme les chapitres de ses œuvres.
Cet ensemble hétérogène d’informations, de remarques et de réflexions, tout à la fois diverses et discontinues, a été publié sous les titres Pensées et Spicilège (terme d’agriculture désignant en latin l’action de glaner).
Montesquieu commence l’écriture du premier volume de ce manuscrit de travail vraisemblablement vers 1726-1727 et le poursuit jusqu’à la fin de sa vie, l’un de ses secrétaires y intervenant encore en 1754. Sur ce feuillet autographe, au début du cahier, on peut lire : « Je me garderay bien de répondre de toutes [les] pensées qui sont icy. Je n’ay mis la plus part que parce que je n’ay pas eu le temps de les refflechir et j’i penseray quand j’en feray usage. »
© Bibliothèque de Bordeaux
Réflexions et pensées de Montesquieu
Montesquieu s’inscrit dans une tradition ancienne, pratiquée depuis l’Antiquité : celle du recueil de « lieux communs ». Il s’agit de collecter des citations extraites d’ouvrages faisant autorité et de les consigner dans des carnets, destinés à être lus pour une utilisation ultérieure. Visant à nourrir l’argumentation, le recueil de lieux communs associe étroitement lecture, discours et écriture. Montesquieu accumule ainsi notes et citations. À partir de ses lectures, il compile des énoncés pour en tirer un argument, formuler une hypothèse ou faire un commentaire. Les énoncés sont repris, corrigés, réorientés : ainsi un passage des Pensées peut-il être réutilisé dans L’Esprit des lois ou dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.
Cette page illustre bien la diversité des énoncés que Montesquieu consigne dans son cahier. Ainsi on peut lire successivement, de la main de Montesquieu, les remarques suivantes :
« Lois
Comme la multiplicité des traités entre les princes ne fait que multiplier les occasions et les prétextes de la guerre ainsi dans la vie civile, la multiplicité des lois ne fait que donner naissance aux contestations des particuliers.
Femme galante
Il ne faut qu’une femme galante dans une maison pour la rendre une maison connue et la mettre au rang des premières maisons. Il y a des maisons illustres à peine connues parce que depuis deux ou trois siècles il n’y a pas une femme qui se soit signalée.
Religion chrétienne
Bien que la religion chrétienne n’ait pas fait beaucoup de princes vertueux elle a néanmoins adouci la nature humaine, elle a fait disparaitre les Tibère, les Caligula, les Néron, les Domitien, les Commode et les Héliogabale. »
© Bibliothèque de Bordeaux
Lettre 22 : Jaron au Premier Eunuque. Au Sérail d’Ispahan
Écrites par Montesquieu entre 1717 et 1720, les Lettres persanes sont publiées en 1721 dans une première édition, rapidement suivie d’une seconde édition un peu différente : huit lettres ont été supprimées et trois autres ajoutées. Le succès est fulgurant, avec pas moins de trente rééditions jusqu’en 1754, date à laquelle Montesquieu publie une nouvelle édition, augmentée de onze lettres inédites (qui accentuent le caractère romanesque et tragique du récit) ainsi que ses Réflexions. Montesquieu a en effet souhaité revoir son texte à la fin de sa vie, corrigeant très largement les maladresses qu’il reprochait à sa première édition. Ses cahiers de corrections, rédigés entre 1752 et février 1755 (date de sa mort), ont alimenté l’édition posthume des Lettres persanes, au tome III des Œuvres complètes (1758), édition définitive de l’œuvre.
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Bibliothèque nationale de France
Lettre 77 : Ibben à Usbek à Paris
Deux Persans, Usbek et Rica, découvrent l’Europe et font part de leurs impressions à leurs amis restés au pays. À partir de cette intrigue simple, inspirée de L’Espion turc (1684) de Marana, Montesquieu (1689-1755) invite à une réflexion philosophique sur le bonheur, la liberté, la vertu, la justice, à la recherche d’un monde fondé sur la Raison. Ce roman épistolaire, qui s’agrémente d’une histoire de sérail, permet à l’auteur de critiquer, sur le mode satirique, le roi, les institutions, la religion et de souligner la relativité des usages sociaux et des mœurs. Ainsi, le célèbre « comment peut-on être Persan ? » qui dénonce la curiosité frivole des Parisiens, leur intolérance et leur ethnocentrisme, illustre cette confrontation de la diversité des points de vue et la nécessité de s’élever à l’universel.
Le dossier des Lettres persanes a été constitué par Montesquieu après que le libraire Huart lui a demandé une réédition de l’ouvrage à la fin de 1752. Ce dossier compte trois cahiers dont deux consacrés aux variantes envisagées par Montesquieu. Le grand cahier titré « Correction des Lettres persanes, dernière copie » se présente comme un véritable manuscrit de travail. Il surprend d’abord par la diversité des écritures qui sont dues aux différents secrétaires de Montesquieu. Une seule lettre a été écrite par la main du maître : c’est une nouvelle lettre persane, la 77e lettre de nos éditions modernes. Ce feuillet, écrit par Montesquieu alors que sa vue avait fortement baissé, montre une écriture nerveuse, droite et haute, comparée à celle plus arrondie et calligraphique de son secrétaire.
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Lettre 158 : Zélis à Usbek à Paris
Le manuscrit des corrections des Lettres persanes frappe par sa présentation : il subsiste des blancs prévus entre les variantes pour d’éventuels remaniements, mais on y voit aussi de nombreuses ratures et corrections, ainsi que de larges suppressions. La révision de l’œuvre s’y révèle dans ses diverses phases. Montesquieu commence par reprendre ligne à ligne son texte d’après l’édition de 1721. Il ajoute des lettres nouvelles et quelques réflexions. En son état initial, le grand cahier prévoit de faire environ quatre cent soixante-dix modifications ! Le grand cahier est relu, retravaillé. Beaucoup des premières variantes sont alors sacrifiées et disparaissent du texte, qui est remis au net dans un petit cahier. Enfin, l’auteur, poussé par un souci de perfection, reprend l’examen du grand cahier : il y porte de nouvelles ratures et corrections, change même complètement la rédaction de certaines lettres inédites et aboutit, cette fois, à sa « dernière copie », qui représente l’état définitif des corrections. Montesquieu est partagé entre plusieurs soucis pour atteindre la perfection : à la fois alléger, abréger, supprimer les expressions malhabiles ; garder toutefois une tournure vive pour ne pas dessécher le style.
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Bibliothèque nationale de France
Notes de Montesquieu sur la Défense de L’Esprit des lois
Montesquieu impressionne par la richesse de sa documentation. Pour De l’esprit des lois, il ambitionne de prendre en charge toutes les institutions et habitudes sociales de l’Antiquité, du Moyen Âge, de l’Europe moderne, du Proche-Orient, du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient, des Amériques, de l’Afrique ; cette documentation énorme et si disparate n’est pas classée par époques ou par zones géographiques mais réorganisée pour les besoins de comparaisons thématiques.
Travail d’une trentaine d’années, De l’esprit des lois constitue un ensemble de trente et un livres, groupés en six parties et subdivisés en courts chapitres. Le texte est publié en 1748 sans nom d’auteur à cause de la censure. Une nouvelle édition, revue et corrigée, avec d’importants changements, paraît en 1749. Le livre est mis à l’index en 1751 et condamné par la Sorbonne en 1754 tant il choque par sa distanciation à l’égard de Dieu. Montesquieu s’engage alors dans une Défense de L’Esprit des lois, réfutant les arguments un par un. On peut suivre dans les manuscrits les différentes phases de composition de l’œuvre, depuis les premières notes prises dans ces cahiers de travail jusqu’aux attaques auxquelles Montesquieu répond en juriste.
© Bibliothèque de Bordeaux
Notes manuscrites de Montesquieu
Montesquieu ne recourt à l’écriture que dans un second temps. À l’époque classique, ce qu’on appelle aujourd’hui le « premier jet » correspond à toute une phase d’élaboration qui est purement mentale. Montesquieu travaille à partir d’un cahier de notes. Il compose longuement ses pages dans la tête, dans un exercice de mémoire, complexe, dont il ne reste aucune trace, sinon le témoignage de sa fille, Denise de Secondat (1795 : « Il m’avait honorée du titre de son petit secrétaire, avant mon mariage, et je l’ai conservé depuis. Il me dictait son Esprit des lois avec autant de facilité qu’il aurait fait une lettre ordinaire ; mais je crois très fort qu’il composait ces chapitres dans les longues promenades qu’il faisait, auxquelles il n’y avait guère que moi qui pus le suivre » (citée par C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, « Mémoire de la critique », Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2003, p. 562).
© Bibliothèque de Bordeaux
De l’esclavage des nègres
L’érudition de Montesquieu et son souci d’accumuler une ample documentation s’inscrivent dans une tradition parlementaire. En tant que juriste, Montesquieu doit consulter et interpréter les documents qui constituaient le droit de l’Ancien Régime, très hétérogène (droit romain, coutumes), et ceux qui justifiaient le rôle des parlementaires par un renvoi aux sources des institutions de la monarchie. Il applique cette rigueur de travail à la composition de L’Esprit des lois. L’enquête interminable que Montesquieu s’impose est d’autant plus difficile que sa vue commence à baisser au point de lui faire craindre de devenir aveugle. Il doit recourir à des secrétaires plus ou moins capables qui peuvent être la cause de retards ou d’erreurs. Le 2 février 1742, il écrivait à son ami, le président Barbot : « Mon ouvrage augmente à mesure que mes forces diminuent. J’en ai pourtant dix-huit livres à peu près de faits, et huit qu’il faut arranger. Si je n’en étais pas fou, je n’en ferais pas une ligne. Mais ce qui me désole, c’est de voir les belles choses que je pourrais faire, si j’avais des yeux. »
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Livre 12, chap. 17 : « Combien il est dangereux dans les républiques de trop punir le crime de lèse-majesté »
Les feuillets autographes sont relativement rares dans le manuscrit de L’Esprit des Lois : ce sont des secrétaires qui ont copié l’essentiel de l’œuvre. Beaucoup de pages sont nettes, avec peu ou pas de ratures et de surcharges. Mais la plupart sont corrigées, criblées d’amendements et d’additions. Dans certains chapitres, trois ou quatre écritures se mêlent ou se succèdent. Des feuilles ou demi-feuilles ont été substituées les unes aux autres et souvent ne sont retenues qu’au moyen d’onglets ménagés prudemment dans les feuilles sacrifiées. L’aspect extérieur du manuscrit trahit des remaniements minutieux, réitérés, considérables. C’est le produit d’un travail acharné de quinze à vingt ans.
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Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie
Ce manuscrit rassemble des portraits vivants, préparatoires à la rédaction des Considérations sur les Romains (1734) puis repris dans les Pensées, recueil de réflexions dans lequel Montesquieu puise pour rédiger ses œuvres politiques. Montesquieu met ici en parallèle les grandes figures de l’histoire de France, de l’Angleterre, du Vatican et de la Rome antique : Charles XII et Charles le Téméraire, Tibère et Louis XI, les papes Paul III et Sixte Quint ou encore Henri III, roi de France et Charles Ier, roi d’Angleterre. Plutôt que les formes traditionnelles du récit historique, Montesquieu préfère analyser l’état d’esprit des hommes au pouvoir : « Là où l’on voit généralement complexité et capacité de dissimulation (chez Tibère ou Louis XI) Montesquieu ne décèle que faiblesse, et ne voit que l’échec final de pitoyables tentatives pour s’assurer un pouvoir sans partage. » (C. Volpilhac-Auger). Cet intérêt pour les hommes qui changent le monde est à la source de son œuvre politique.
Lettre de Montesquieu à Monsieur de Solignac
La correspondance de Montesquieu compte près de un millier de lettres connues. On peut y lire l’histoire au jour le jour de la société française pendant la première moitié du 18e siècle, racontée par quelques-uns des principaux témoins et acteurs : Mme de Tencin, le duc de Nivernais, Hume, Helvétius, Mme Geoffrin, Mme du Deffand, le maréchal de Berwick, le chevalier d’Aydie, la duchesse d’Aiguillon ou le président Barbot. On y lit surtout l’histoire de Montesquieu lui-même, de ses relations littéraires et mondaines, de ses opinions et de ses œuvres. Cette lettre datée du 31 mars 1743 est adressée à Monsieur Pierre-Joseph de Solignac (1687-1773), en tant que secrétaire de l’Académie de Nancy, auquel il envoie Lysimaque, une fiction historique autour d’un des généraux d’Alexandre le Grand. Le texte sera publié en 1751 dans l’Histoire de la Société des sciences et belles-lettres de Nancy et réédité au Mercure de France en 1754.
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Bibliothèque nationale de France
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