Échos de guerre, Proust réformé

Photo © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / image musée de l'Armée
Verdun
Parmi la douzaine de peintures que la Première Guerre mondiale inspire à Félix Vallotton, Verdun est la seule qui ne s'attache pas à une destruction particulière, mais présente dans sa plus grande généralité le thème du déchaînement de la violence et de la force. Les faisceaux lumineux qui se croisent dans le ciel confèrent d'ailleurs au chaos de la scène un fantastique, où la chercheuse Deborah L. Goodman a pu signaler une réminiscence de certaines compositions des futuristes italiens, exaltant la puissance dévastatrice et révolutionnaire des techniques modernes. Le même auteur signale, comme source d'inspiration possible de l'artiste, le spectacle nocturne des projecteurs balayant le ciel parisiens à la recherche des avions allemands, largement popularisé par des affiches et des images parues dans la presse contemporaine.
Photo © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / image musée de l'Armée
Le 28 juillet 1917, Marcel Proust assiste, depuis son balcon du Ritz où il dîne en compagnie de ses amis, à une attaque aérienne. Il décrit à Mme Straus « cette Apocalypse admirable où les avions montant et descendant venait compléter ou défaire les constellations » et reprendra, dans Le Temps retrouvé, à la faveur d’une conversation entre Saint-Loup et le Narrateur, une telle description théâtrale d’un raid de zeppelins dans lequel ils voient tous deux « un spectacle d’une grande beauté esthétique » alliant le son wagnérien des sirènes à une constellation d'effets colorés. En 1915, la presse relate un événement similaire. La première nuit du printemps est marquée par un spectacle peu habituel dans le ciel de Paris : le passage d’un zeppelin allemand « enveloppé, relate L’Illustration, presque continuellement par le faisceau lumineux des projecteurs » et, autour de lui, « comme des étoiles filantes, la poussière des bombes lumineuses lancées par nos canons pour leur permettre de corriger leur tir ».

Les Zeppelins passent… Paris a le sourire
La Première guerre mondiale impose à tous les titres une censure dont la plupart s’accommode. Les informations officielles sur l’état du front sont partielles et biaisées. D’où les excès d’optimisme chauvins des premiers mois de guerre. Ainsi, en 1914 et surtout 1915, les unes du Supplément illustré du petit Journal dépeignent l’adversaire en plein désarroi, tandis que les combattants français semblent remporter victoire sur victoire.
Ce discours exagérément optimiste, laissant les journalistes à la solde de la propagande officielle, porte pourtant ses fruits. En temps de guerre, le public est avide de nouvelles et les principaux journaux affichent des tirages record.
© Bibliothèque nationale de France
© Bibliothèque nationale de France
« Nous avons trop pensé ensemble à la guerre pour que nous ne disions pas, au soir de la victoire, un tendre mot, joyeux à cause d’elle, mélancolique à cause de ceux que nous aimions et qui ne la verront pas. Quel merveilleux allegro presto dans ce finale, après les lenteurs infinies du début et de toute la suite. Quel dramaturge que le Destin, ou que l’homme qui a été son instrument ! », écrit Marcel Proust à Mme Straus au soir de l’armistice.
Le lendemain soir, Proust s’inquiète des conséquences de cette paix : « Je préfère à toutes les paix celles qui ne laissent de rancune dans le cœur de personne. […] du moment qu’elle lègue le désir de vengeance, il eût peut-être été bon de la rendre impossible à exercer […] j’aurais aimé des conditions plus rigoureuses, je suis un peu effrayé de l’Autriche allemande venant grossir l’Allemagne comme une compensation possible de la perte de l’Alsace Lorraine ».
Je préfère à toutes les paix celles qui ne laissent de rancune dans le cœur de personne.
Durant toute la guerre, Proust, qui a fait des études de sciences politiques, a en effet développé un grand intérêt pour les aspects politiques et stratégiques du conflit, et beaucoup lu les journaux.
Je m’ingurgite chaque jour tout ce que les critiques militaires français ou genevois pensent de la guerre.
Il peut ainsi dans la Recherche, placer dans la bouche de ses personnages des réflexions lues notamment dans Le Journal des débats, ou encore utiliser la guerre, au même titre que l’affaire Dreyfus, comme révélateur de certains travers de l’humanité, par exemple l’erreur par accès de suffisance :
J’avais vu dans l’affaire Dreyfus, pendant la guerre, dans la médecine, croire que la vérité est un certain fait […] qui n’a pas besoin d’interprétation.
Ainsi, Proust, bien qu'éloigné du front, est marqué par la guerre jusque dans son destin d'écrivain. En effet, le conflit retardera de cinq ans la publication du deuxième tome de la Recherche, l'activité éditoriale du pays se trouvant bouleversée. En tant que témoin de la Grande Guerre, l'auteur nous livre à travers son oeuvre une forme de témoignage de ce qu'il a pu se passer à l' « arrière ».
Provenance
Cet article a été conçu dans le cadre de l'exposition Marcel Proust : la fabrique de l'œuvre, présentée à la BnF du 11 octobre 2022 au 22 janvier 2023.
Lien permanent
ark:/12148/mmzcq16f1851h