L'historien, vecteur de l'héroïsation : Les héros nationaux sous la 3e République

Bibliothèque nationale de France
Le Grand Napoléon des petits enfants
Le dessinateur Job, pseudonyme de Jacques Onfroy de Bréville, a incontestablement marqué l'iconographie de Napoléon 1er. Un premier album, Le Grand Napoléon des petits enfants, conçu comme un livre d'étrennes et paru en 1893, se propose de raconter la légende napoléonienne aux jeunes enfants de manière instructive et réjouissante. À la représentation d'épisodes célèbres, il mêle des tableaux familiers non dépourvus d'humour, visant à donner de Napoléon une image familière. Avec Bonaparte, nouvel ouvrage qui retrace la vie prédestinée de Napoléon, de sa naissance à son couronnement impérial, Job porte à son sommet la mise en image du mythe napoléonien. La lumière d'une bougie éclairant le jeune élève de Brienne projette l'ombre de Napoléon sur la carte de l'Europe !
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Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ?

Jeanne d'Arc (1412-1432)
« La mission de Jeanne Darc » (sic) est un extrait du tome V, chapitre III de l'Histoire de France de Michelet (1841) : les premières pages, exposé historique et géographique sur Domrémy, n'ont pas été reprises, non plus que les notes. Manque donc la célèbre phrase initiale : « L'originalité de la Pucelle, [.] ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions ; ce fut son bon sens. » C'est un texte dépouillé de son apparat scientifique qui s'offre ainsi au lecteur, récit presque romanesque s'étendant de la naissance de Jeanne au sacre de Charles VII. Michelet voisine dans ce « recueil de nouvelles, contes, épisodes, anecdotes, etc. » avec divers auteurs d'inspiration romantique, influencés par Walter Scott ou Prosper Mérimée. La reprise du texte dans Le Livre des feuilletons après celle du Journal des femmes prouve la popularité de l'ouvre de Michelet, alliant la rigueur de l'historien à l'éloquence de l'écrivain pour faire de Jeanne d'Arc, dont « la folie héroïque était la sagesse même », l'incarnation du peuple français. Au milieu du 19e siècle, la « Bibliothèque des chemins de fer » permit une large diffusion du texte adaptée aux nouveaux vecteurs de communication. Entre le tome V de l'Histoire de France, publié en 1841, et les éditions postérieures, Jules Quicherat avait achevé la publication des procès de Jeanne d'Arc. Les éditeurs le signalent, en précisant que cette publication confirme « la vérité générale du récit et l'interprétation que l'auteur avait donnée de quelques faits obscurs ». Michelet a joué un rôle décisif dans la popularisation du personnage de Jeanne d'Arc. Selon lui l'héroïne a, par son martyre, permis au peuple de prendre conscience de lui-même et de combattre pour sa liberté.
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L'histoire se construit comme une activité politique puis scientifique, à partir des années 1820, à travers les grands noms de Guizot, d’Augustin Thierry, de Victor Cousin ou d’Edgar Quinet. Les philosophes participent de cette réflexion sur les rôles respectifs du peuple et de l’homme providentiel dans la destinée de l’État-nation en formation. Mais c’est surtout le nom de Michelet qui reste attaché à ce débat. Après avoir admiré Les Hommes illustres de Plutarque, l’historien montre dans le premier tome de son Histoire de France, publié en 1833, que les grands personnages ne sont que les représentants du peuple, le vrai héros de l’histoire. En 1841, sa Jeanne d'Arc, par ses origines modestes, sa candeur et son bon sens, incarne le peuple français et fait émerger le sentiment national.

La deuxième année d'histoire de France avec récits et dissertations.
« Instituteur national », selon Pierre Nora, Ernest Lavisse incarna l'historiographie républicaine et laïque dans les premières décennies de la 3e République. Son influence s'exerça à travers son Histoire générale et à travers ses manuels scolaires, « le Petit Lavisse », véritable évangile républicain. Idéologiquement proche de Thiers, cet historien ne s'est rallié que tardivement à un régime républicain qui à ses yeux avait fini par représenter la nation. L'histoire de France présente des figures auxquelles les enfants doivent s'identifier ou dont ils doivent se démarquer. Les héros doivent inciter à la « pietas erga patriam » (l'amour pour la patrie) qui, selon Lavisse fit défaut aux Français face aux Allemands en 1870. « L'amour de la Patrie ne s'apprend pas par cour, il s'apprend par le cour. » Son traitement de l'épopée de Jeanne d'Arc reflète l'anticléricalisme des fondateurs de l'école laïque de la 3e République : « Jeanne Darc », dont l'orthographe est démocratisée, est une jeune fille du peuple méprisée par les seigneurs et qui « crut entendre des voix ».
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Une histoire instrumentalisée
L’instrumentalisation des héros, les interprétations multiples de leurs actes sont d’autant plus aisées que l’on va les chercher loin dans le passé. La 3e République, qui s’est mise en place après le traumatisme de la défaite de 1870, a demandé aux héros d’être des modèles pour la formation de citoyens amoureux de leur patrie. Dans les manuels scolaires, et notamment le « Petit Lavisse », les grands hommes se spécialisent : Pasteur est le modèle du savant, Victor Hugo celui de l’écrivain, Gambetta, du politique. Ils alternent avec les actions héroïques de Vercingétorix, de Roland, de Jeanne d’Arc, de Bayard ou du trio Hoche, Kléber et Marceau, transformés en autant de défenseurs d’une patrie censée préexister à sa formation.
De la même manière que les miracles du saint médiéval pouvaient attester de la présence de Dieu, la nation ne se ressent concrètement qu’à travers le sacrifice de ses héros. La Grande Guerre fut l’occasion terrible d’éprouver ce lien dans sa double dimension, symbolique et, hélas, réelle.
Les héros nationaux à l’école et au foyer familial

Le Grand Napoléon des petits enfants
Le dessinateur Job, pseudonyme de Jacques Onfroy de Bréville, a incontestablement marqué l'iconographie de Napoléon 1er. Un premier album, Le Grand Napoléon des petits enfants, conçu comme un livre d'étrennes et paru en 1893, se propose de raconter la légende napoléonienne aux jeunes enfants de manière instructive et réjouissante. À la représentation d'épisodes célèbres, il mêle des tableaux familiers non dépourvus d'humour, visant à donner de Napoléon une image familière. Avec Bonaparte, nouvel ouvrage qui retrace la vie prédestinée de Napoléon, de sa naissance à son couronnement impérial, Job porte à son sommet la mise en image du mythe napoléonien. La lumière d'une bougie éclairant le jeune élève de Brienne projette l'ombre de Napoléon sur la carte de l'Europe !
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Après la double épopée révolutionnaire et impériale qui a métamorphosé des généraux de vingt ans, notamment Napoléon Bonaparte, en dignes héritiers des grands conquérants de l’Antiquité, le héros national s'affirme en France dans la littérature destinée à l’école et au foyer familial. Pendant un siècle, ouvrages de vulgarisation (livres de lecture et de prix) et manuels scolaires diffusent un modèle héroïque qui a longtemps suscité plus de répulsion que d’adhésion, entretenu plus fréquemment la discorde chez les Français que nourri leur union sacrée. La promotion populaire et scolaire d’une galerie de héros nationaux a été reçue et intériorisée par les Français eux-mêmes pendant le siècle qui court des guerres napoléoniennes au déclenchement de la Grande Guerre. Ce panthéon de papier a probablement fait naître autant de querelles politiques et religieuses que son illustre modèle monumental – le culte du héros national constituant en effet un excellent révélateur des passions contemporaines françaises.
Des manuels catholiques puis laïques
Pour diffuser la mémoire des personnages les plus exemplaires du passé, en raison de leur existence vertueuse et de leurs exploits militaires, des maisons d’édition provinciales catholiques – Mame à Tours, Lefort à Lille, Mégard à Rouen, Ardant et Barbou à Limoges – multiplient, de la Restauration à l’Ordre moral, les biographies de célébrités religieuses, artistiques et militaires de l’ancienne France. Avec la défaite de l’Ordre moral en 1877, puis l’avènement de la République des vrais républicains à partir de 1879, qui constitue le « moment Ferry », ce sont les maisons d’édition laïques parisiennes, en particulier Hachette avec sa Bibliothèque des écoles et des familles, qui se taillent la part du lion dans le marché des productions populaires et scolaires. Privées de la manne des commandes de livres de lecture et de prix émanant de l’État et des collectivités locales, les maisons confessionnelles provinciales se replient sur une clientèle exclusivement catholique, et périclitent. Cependant le principe de la biographie héroïque exemplaire, loin d’être remis en cause par le nouveau régime, trouve au contraire dans la défaite militaire de 1870 un nouveau stimulant.
La 3e République – instituée par des héros comme Denfert-Rochereau, l’héroïque commandant de Belfort et Gambetta, qui quitte Paris en ballon pour poursuivre la lutte – représente, dans les manuels laïques, le régime idéal et définitif de l’histoire de France. Répondant aux voeux de la très grande majorité des Français, elle permet de mettre un point final aux révolutions et d’assurer la paix et la prospérité à tous.
Si le manuel ne se transforme pas en un catéchisme républicain, en revanche les livres de vulgarisation, placés dans les bibliothèques scolaires et offerts en prix, donnent du passé une interprétation plus partisane. Dans le panthéon qu’ils proposent, l’histoire de France se décline en trois chapitres nettement découpés : les précurseurs de la Révolution ; les héros de la Révolution ; les héritiers de la Révolution.

Les six batailles de l'histoire de France : Planche non découpée de 6 bons points (détail)
Les bons points sont « la première forme tangible de la récompense » (Ferdinand Buisson, Nouveau dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, 1911) et ils sont d'autant plus appréciés de l'enfant qu'ils sont illustrés. C'est sous cette forme, parallèlement aux abécédaires, couvertures de cahiers, manuels scolaires, que se perpétuait le panthéon scolaire que les maîtres souhaitaient partagé par tous, réunissant les héros et les grands hommes de l'histoire de France montrés en exemples aux écoliers. L'émulation était facilitée par un graphisme coloré et des personnages jeunes (Condé à Rocroi, Jeanne d'Arc à Orléans, Vercingétorix, Philippe le Hardi aux côtés de son père Jean le Bon à Poitiers) ou dont les traits étaient adoucis et rendus aimables. Au dos des bons points, une description de la bataille. Le texte pouvait en être modifié au cours des retirages, comme l'indiquent les caractères différents utilisés par l'imprimeur.
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Précurseurs de la Révolution : Vercingétorix, Étienne Marcel, Gutenberg, Étienne Dolet, Rabelais, Voltaire, Rousseau, Diderot
Héros de la Révolution : Bara François, Lazare Carnot, Danton, Desaix, Kléber, Marceau, Mirabeau, Mme Roland, Viala
Fils de la Révolution : Arago, Lamartine, Victor Hugo, Gambetta
L’enseignement de l’histoire à l’école primaire

Histoire de France. Premier livre (des origines à 1610)
L'image occupe une place toujours plus grande dans les manuels pédagogiques. La représentation en couleurs des héros se démocratise. Les grandes figures du passé (Vercingétorix, Clovis, Roland, Jeanne d'Arc, Bayard.) sont convoquées pour incarner des valeurs du présent à l'instar de Charlemagne qui se transforme sous la 3e République en inspecteur de l'éducation nationale, « un Jules Ferry médiéval », selon la formule de Jacques Le Goff, qui récompense les élèves boursiers méritants et gronde les cancres des classes favorisées. Ce Premier livre d'Histoire de France par Aubin Aymard connut vingt-quatre éditions entre 1933 et 1956 ; la version « en images » complémentaire, dont les illustrations occupent une pleine page, sans doute destinée à un public plus jeune et parue la même année (1933), ne fut en revanche pas rééditée.
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Le manuel d’histoire, notamment le Petit Lavisse, occupe désormais, comme l’a bien montré Pierre Nora, une place centrale dans l’éducation primaire. Ce catéchisme national cesse d’être une enfilade de règnes mis bout à bout pour devenir un authentique « bréviaire républicain », un « Évangile laïque », dont les temps forts correspondent aux actions patriotiques des héros qui ont fait la France : Vercingétorix, saint Louis, Jeanne d’Arc, Louis XI, Richelieu, Danton… Cependant manuels scolaires et livres de vulgarisation fonctionnent toujours de manière parfaitement complémentaire pour privilégier le culte des grandes figures exemplaires. D’autre part, en raison des exigences du relèvement militaire de la France vaincue par la Prusse, le vieux recueil de Morale en action cède la place au Livre d’or de la Patrie, peuplé de héros militaires, dont les exploits courent de la résistance gauloise à César à la lutte de Gambetta contre Bismarck. Enfin, l’iconographie envahit les espaces du manuel et du livre de vulgarisation afin de mettre sous les yeux du jeune lecteur une galerie des portraits de ses principaux héros et une topographie des lieux de mémoire de la France éternelle, du plateau d’Alésia, investi par les Romains en 52 avant Jésus-Christ, aux murs de Paris assiégé par les Prussiens en 1870. Le plus célèbre de ces ouvrages reste probablement le Tour de la France par deux enfants. Devoir et patrie. Rédigé par Mme Fouillée, sous le pseudonyme de Giordano Bruno, et publié chez Eugène Belin en 1877, pour faire de l’histoire de France une histoire sainte, substituée au catéchisme diocésain, il représente, une trentaine d’années plus tard, avec ses six millions d’exemplaires vendus, un best-seller absolu de la République. De la République, mais pas du pays tout entier. En effet, avant de figurer, tardivement dans la seconde moitié du 20e siècle, dans une sorte d’« album de famille de tous les Français » consensuel, nombre de héros appartiennent d’abord à un camp – celui des catholiques ou celui des laïques – et sont investis d’une dimension partisane par leurs thuriféraires.

Le Tour de la France par deux enfants, devoir et patrie, livre de lecture courante.
La préface souligne l'originalité de ce manuel de lecture : regrouper toutes les connaissances morales et pratiques autour de l'idée de la France. André et Julien sont deux orphelins qui quittent clandestinement la Lorraine annexée par l'Allemagne à l'issue de la guerre de 1870. Ils sont amenés au cours d'un long périple à découvrir toutes les richesses du territoire français avant de s'établir dans l'Orléanais. G. Bruno est le pseudonyme sous lequel écrit la romancière Augustine Tuillerie (ou Thuillerie), épouse de Jean- Marie Guyau (1854-1888) puis d'Alfred Fouillée (1838-1912), tous deux philosophes. Elle avait commencé sa carrière vers 1869 avec Francinet, livre de lecture courante. Le succès du Tour de (la) France par deux enfants fut immense, son tirage atteignit les six millions d'exemplaires au début du 20e siècle. L'histoire est présente à travers la découverte de vies exemplaires : militaires patriotes et savants inventeurs qui sont autant de saints laïcs consensuels d'une France qui semble éternelle.
BnF, Philosophie, Histoire, Sciences de l'homme, 8-L29-105
BnF, Philosophie, Histoire, Sciences de l'homme, 8-L29-105
Souverains : Charlemagne, Philippe-Auguste, Saint Louis ou Louis IX, Louis XI, François Ier, Henri IV, Napoléon Ier
Soldats et marins : Du Guesclin, Jeanne d’Arc, Bayard, Turenne, Jean Bart, Duguay-Trouin, Vauban, Dupleix, Montcalm, La Pérouse, La Tour d’Auvergne, Drouot
Grands ministres : Sully, Colbert, Richelieu
Savants illustres : Buffon, Parmentier, Jacquard, Pasteur
Provenance
Cet article provient du site Héros (2007)
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