Aloysius Bertrand, inventeur du poème en prose

Bibliothèque nationale de France
« Vieille Peau dit l’amour », dessin d’Aloysius Bertrand
Dessin d’Aloysius Bertrand représentant un personnage masculin : « Vieille Peau dit l’amour ».
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Une biographie à épousseter
Les lacunes de la biographie ont parfois été comblées par la légende. Brisons tout d’abord le charme aloysien de la majorité des éditions actuelles de Gaspard de la Nuit : en jouant avec ses trois prénoms de baptême (Jacques, Louis, Napoléon), Bertrand a utilisé différentes formes possibles des deux premiers pour signer ses textes littéraires ou se faire enregistrer dans des registres administratifs (Ludovic, Jacques-Louis, Jacob, Aloysius, etc.), mais c’est sous le nom de Louis Bertrand qu’il a signé son œuvre principale.

« Maribas , dessin de Bertrand
Illustration d’Aloysius Bertrand pour Gaspard de la nuit : portrait de Maribas, personnage du « départ pour le Sabbat ».
Bibliothèque nationale de France
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La pauvreté, qui condamna l’écrivain à une vie obscure et à une mort prématurée, ainsi que l’orgueil de l’homme, qui préféra cacher sa misère plutôt que de faire pitié, ne relèvent pas, eux, du mythe. L’indigence de Bertrand explique qu’il dut, sous la Restauration, collaborer avec des journaux dont il ne partageait pas l’idéologie. Elle explique aussi en partie qu’il ne put donner suite aux premiers pas faits en 1828 dans les cercles romantiques parisiens et qu’il fut contraint de limiter ses démarches auprès des éditeurs ou directeurs de théâtre pour faire paraître ses œuvres, ou représenter ses pièces. C’est encore l’indigence qui explique que, malade, il s’ensevelit à l’hôpital où seul David d’Angers vint lui rendre visite. Ce dernier s’occupa de son inhumation le jour de son décès (le 29 avril 1841), sauva in extremis ses manuscrits et dessins et effectua toutes les démarches pour assurer la publication de l’œuvre à laquelle Bertrand avait travaillé plus de dix ans.
Une vie consacrée à l’étude et à l’art
Louis Bertrand est né à Ceva dans le Piémont en 1807. Il est le fils de Georges Bertrand, officier de gendarmerie, et de Laure Davico, fille du maire de la petite ville italienne. Son frère cadet naît un an plus tard, sa sœur en 1812, et la fratrie continue de s’agrandir avec la naissance en 1816 de Frédéric. Quand la famille s’installe à Dijon, Louis a huit ans et demi. Il entre au collège royal de la ville quelques années plus tard. Il a pour professeur Amédée Daveluy et pour condisciples Lacordaire, de cinq ans son aîné, et Antoine de Latour. Déjà, il écrit. Le plus ancien des poèmes qui nous sont parvenus date de 1823 et son talent lui permet de se distinguer dans les exercices scolaires auxquels il est astreint : il obtient un deuxième prix de discours français en 1825 et une première place en 1826.
Débuts journalistiques
Dès l’obtention du baccalauréat, Bertrand rejoint la Société d’études de Dijon (SED) où se réunissent les notables locaux ayant des prétentions intellectuelles. Il y fait la connaissance de son fondateur, Théophile Foisset, et de l’un de ses protégés, Charles Brugnot, avec qui il se lie. Il est rapidement l’un des membres les plus actifs de la section de littérature de la SED où sont présentés des textes qui portent, pour une partie d’entre eux, des titres communs avec ceux de plusieurs pièces de Gaspard de la Nuit.

Le Provincial
Cet exrait du Provincial, daté du 15 mai 1828, offre à la lecture une poésie d’Aloysius Bertrand (signée J.-L. Bertrand, pour Jaques-Louis Bertrand), alors gérant-responsable du journal :
« Pélerinage à Notre-Dame de l’Étang
Pélerins, mes amis, et vous, ô damoiselles,
Qui suivez à pas lents le pénible chemin,
Prions le Paraclet de nous prêter ses ailes,
Ou l’Ange conducteur de nous donner la main.
Le vieux rocher moussu dont la cime est flétrie,
Et le chêne, là haut, et l’épais noisetier
Dont les feuillages blancs tombent dans la prairie,
Avec tous leurs festons, pendent sur le sentier.
Mais nos pas ont atteint les sommets solitaires ;
Les lierres plus touffus rampent sur le gazon,
Les bois ont plus d’odeurs, de bruit, et de mystères,
Et le soleil plus doux se lève à l’horizon.
Respirons un moment au haut de la colline ;
Et contemplons de loin, à travers les rameaux,
Le torrent écumeux, la roche qui s’incline,
Le doux émail des prés et les toits des hameaux.
Quand donc la sainte Croix du gothique Ermitage
Nous apparaîtra-t-elle à l’horizon lointain,
Comme aux yeux des élus le céleste héritage,
Ou comme le soeil, roi brillant du matin ?
La voilà ! la voilà ! Voyez-vous la chapelle ?
Et n’entendez-vous point une voix dans les airs ?
Des anges l’on dirait la voix qui nous appelle,
Ou la cloche qui tinte au fond de ces déserts.
J.-L. Bertrand »
Bibliothèque nationale de France
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Déboires littéraires et républicanisme
À Paris, malgré, déjà, des problèmes de santé et d’argent, Bertrand lit quelques-unes de ses œuvres aux habitués des soirées d’Hugo et de Nodier tout en cherchant activement un éditeur pour sa première œuvre, achevée dès la fin de l’année 1828. Le manuscrit des Bambochades romantiques se retrouve malheureusement sous les scellés de l’éditeur Sautelet qui a fait faillite, et Bertrand rentre à Dijon sans avoir pu le faire publier. Il n’en poursuit pas moins ses recherches poétiques et en donne un nouvel aperçu en 1831 dans le journal Le Cabinet de lecture avant de faire paraître un conte et un texte dramatique dans Les Grâces. Entre temps, il a accepté de collaborer au nouveau journal dijonnais Le Spectateur. Il y publie quelques textes qui anticipent sur la composition d’« Octobre », la troisième pièce du livre VI de Gaspard de la Nuit.

« Le bibliophile », illustration de Gaspard de la Nuit
Illustration de Jules Fontanez pour une édition datant de 1903 de Gaspard de la nuit d’Aloysius Bertrand : « Le bibliophile ».
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Après plusieurs mois d’ardeur politique, au cours desquels il publie des articles virulents de soutien à la Pologne ou en faveur de la guerre, il démissionne de ses fonctions au Patriote de la Côte d’Or et renonce au journalisme militant. Il n’en abandonne pas pour autant la veine satirique liée à l’actualité politique comme l’atteste le manuscrit des Légitimités d’Europe (1837), qui raille les travers des familles royales européennes et le régime de Louis-Philippe avec une verve rabelaisienne. Plusieurs dessins témoignent que Bertrand a également cherché à épanouir son sens de la satire et de la caricature dans sa pratique des arts graphiques.
Gaspard de la Nuit
De retour à Paris, après avoir démissionné du journal, il entre en relation avec Eugène Renduel pour publier Gaspard de la Nuit. L’éditeur inscrit l’œuvre à son catalogue mais la publication est ajournée. Malade, sans les vêtements décents nécessaires pour paraître en société, ayant sa mère et sa sœur à charge, Bertrand se résout à vivre « cloîtré ». Il consacre son temps à amender ses textes, à dessiner et à préparer de nouveaux projets, sans cultiver les relations qui lui auraient ouvert des portes ou les amitiés qui lui auraient été chères et auraient adouci les souffrances de son « honnête pauvreté ». Ne perdant jamais totalement espoir, il poursuit néanmoins, autant qu’il le peut, ses démarches pour faire jouer Daniel, un drame qu’il a remanié à maintes reprises. Sans succès.

Louis Bertrand
Dessin d’Aloysius Bertrand sur son lit de mort, en frontispice d’une édition de Gaspard de la Nuit datant de 1920. Dessin de David d’Angers, gravé sur bois par Jacques Beltrand.
En légende du dessin : « Louis Bertrand, dessiné à l’Hôpital Necker, la veille de sa mort, lorsqu’il me disait : "je vous entands, mais je vous vois plus". David 1841 »
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Doué d’une force d’innovation peu commune, Bertrand a créé l’un des deux seuls genres littéraires inventés au 19e siècle selon Philippe Hamon, à savoir le poème en prose et le récit policier. C’est en s’inspirant de sa poétique que Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, et plusieurs de leurs successeurs, comme Lautréamont, Apollinaire ou René Char, ont eux-mêmes été à l’avant-garde de leur temps. En plus d’avoir influencé de nombreux artistes, Bertrand a ainsi ouvert la voie à la modernité poétique des 19e et 20e siècles, son œuvre principale, Gaspard de la Nuit, constituant une charnière entre la littérature d’Ancien régime et la poésie moderne et contemporaine.
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