Ils sont sept, dans le huis clos de cette société trop policée de la fin de l’Ancien Régime, à jouer leur destin. Un couple diabolique de libertins (Valmont et Merteuil), deux victimes désignées (la vertueuse présidente de Tourvel, et la naïve écolière, Cécile de Volanges), une troisième, tombée opportunément dans leurs rets (Danceny), et deux témoins de moralité (Mme de Volanges, pastiche de cette respectabilité que Laclos prétend défendre, et Mme de Rosemonde).
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Passer à la vue mobileLes Liaisons dangereuses
En 1778, un paisible officier d’artillerie se morfond à l’île d’Aix. Quatre ans plus tard, Les Liaisons dangereuses, signées des seules initiales « Ch. de L. », obtiennent un succès prodigieux, succès de scandale, certes, mais surtout reconnaissance d’un pur chef-d’œuvre, né de l’imaginaire du bâtisseur de fortifications que fut Laclos.

Choderlos de Laclos
Portrait de Choderlos de Laclos. Gravure réalisée entre 1765 et 1829. Laclos y est représenté en buste, de trois quarts.
Bibliothèque nationale de France

Manuscrit autographe
Avec un roman épistolaire « scandaleux », signé de ses seules initiales, « Ch. de L. », Laclos s’inscrit bien dans la tradition du 18e siècle où la fiction des lettres et mémoires retrouvés fait florès, et où libertinage et anonymat vont de pair. Laclos en bouleverse les fondements. Sous le double jeu de la Merteuil et de Valmont, Tartuffe et Don Juan de leur siècle, derniers rejets de cette société trop policée de la fin de l’Ancien Régime, s’ourdit le piège infernal dans lequel eux-mêmes tomberont. En une construction dramatique inéluctable, la correspondance croisée crée la troublante ambiguïté du roman, apologie du libertinage ou peinture d’un sentimentalisme à la Rousseau. Les contemporains ne s’y trompèrent pas. Le succès prodigieux des Liaisons dangereuses dès sa publication en 1782 n’avait eu d’égal que celui de La Nouvelle Héloïse, vingt ans plus tôt.
L’écriture tendue de Laclos semble refléter la tension du récit. Ce n’est pourtant que la copie d’un premier jet inconnu, travaillée en deux temps et sur laquelle Laclos remanie encore l’ordre des lettres, dont certaines portent des dates précises entre 1778 et 1781. En poste à cette époque à l’île d’Aix, le capitaine d’artillerie Laclos bâtissait son chef-d’œuvre.
Bibliothèque nationale de France

Plan de l’île d’Aix
Plan de l’île d’Aix, vers 1762. On y voit les fortifications réalisées par Vauban au début du siècle. En 1778, Louis XVI charge le marquis de Montalembert, assisté de Choderlos de Laclos, de renforcer les fortifications, endommagées par les Anglais en 1757.
Bibliothèque nationale de France

Les Liaisons dangereuses
Avec un roman épistolaire « scandaleux », signé de ses seules initiales, « Ch. de L. », Laclos s’inscrit bien dans la tradition du 18e siècle où la fiction des lettres et mémoires retrouvés fait florès, et où libertinage et anonymat vont de pair. Laclos en bouleverse les fondements. Sous le double jeu de la marquise de Merteuil et du vicomte de Valmont, Tartuffe et Don Juan de leur siècle, derniers rejets de cette société trop policée de la fin de l’Ancien Régime, s’ourdit le piège infernal dans lequel eux-mêmes tomberont. En une construction dramatique inéluctable, la correspondance croisée crée la troublante ambiguïté du roman, apologie du libertinage ou peinture d’un sentimentalisme à la Rousseau. Les contemporains ne s’y trompèrent pas. Le succès prodigieux des Liaisons dangereuses dès sa publication en 1782 n’avait eu d’égal que celui de La Nouvelle Héloïse, vingt ans plus tôt.
Bibliothèque nationale de France
Un huis clos libertin

Chez Prévan, letre LXXIX
Gravure de Pierre-Georges Jeanniot pour Les Liaisons dangereuses de Laclos. L’image illustre une scène chez Prévan, dans la lettre LXXIX : « Cependant on se mit à table, et peu à peu la contenance revint ; les hommes se livrèrent, les femmes se soumirent... ».
Trois couples s’enlacent en divers lieux de la salle à manger : au premier plan sur un canapé, au second plan sur un fauteuil, à l’arrière-plan derrière un rideau, sous le regard d’une statue de Cupidon, trônant dans une alcove au fond de la salle. Sur la table, les restes d’un dîner.
Bibliothèque nationale de France
Je suis sûre que si j’avais le bon esprit de le quitter à présent, il en serait au désespoir ; et rien ne m’amuse comme un désespoir amoureux. Il m’appellerait perfide, et ce mot de perfide m’a toujours fait plaisir ; c’est, après celui de cruelle, le plus doux à l’oreille d’une femme, et il est moins pénible à mériter.
Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre V, 1782
L’alibi des lettres retrouvées
Laclos se présente non comme l’auteur des lettres mais comme leur « rédacteur », celui qui les fait passer du statut privé à public. Mais l’insistance sur leur authenticité n’est qu’un jeu de dupes pour tromper la censure et répondre à la mode du temps. Le procédé est emprunté à la Nouvelle Héloïse de Rousseau, best-seller du siècle.

Lettre première
Extrait des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos : lettre I. Édition de 1914, eau-forte de Pierre-Georges Jeanniot.
« Tu vois, ma bonne amie, que je tiens parole, et que les bonnets et les pompons ne prennent pas tout mon temps ; il m’en restera toujours pour toi. » L’extrême naïveté de Cécile est palpable dans cette lettre destinée à son amie, restée au couvent où elles ont grandi. Dès la première missive, les principaux thèmes sont installés : le topos de la jeune ingénue sortie du couvent pour être mariée, l’ignorance des mœurs avec l’anecdote du cordonnier pris pour un prétendant (« Conviens que nous voilà bien savantes ! ») et le rôle des lettres, lieu des confidences sur le vif mais souvent envoyées à contretemps, ce qui donnera lieu à une dramaturgie enlevée.
Bibliothèque nationale de France

Madame de Volanges découvre la correspondance entre Cécile et Danceny, Lettre LXI
Avertie par la marquise de Merteuil, madame de Volanges découvre les lettres de Danceny dans le secrétaire de Cécile. Inquiète pour la vertu de sa fille, elle l’éloigne de Paris et l’emmène à la campagne chez madame de Rosemonde… où se trouvera Valmont, une « relation dangereuse » s’il en est une, envoyé par la marquise de Merteuil pour corrompre Cécile.
« Maman sait tout […] elle me demanda la clef de mon secrétaire. Le ton dont elle me fit cette demande me causa un tremblement si fort, que je pouvais à peine me soutenir. Je faisais semblant de ne la pas trouver : mais enfin il fallut bien obéir. Le premier tiroir qu’elle ouvrit fut justement celui où étaient les lettres du chevalier Danceny. J’étais si troublée, que quand elle me demanda ce que c’était, je ne sus lui répondre autre chose, sinon que ce n’était rien ; mais quand je la vis commencer à lire celle qui se présentait la première, je n’eus que le temps de gagner un fauteuil, et je me trouvai mal au point que je perdis connaissance. » (Les Liaisons dangerueses, lettre LXI)
Bibliothèque nationale de France

La présidente de Tourvel, lettre CXLIX
Gravure de Romain Girard, d’après un dessin de Niklas Lavreince, pour Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos : la présidente de Tourvel, lettre CXLIX. Couchée dans son lit à baldaquin, la présidente de Tourvel reçoit une lettre du vicomte de Valmont qu’elle refuse de lire et rend à sa servante en détournant la tête.
En légende de l’image : « de lui ! grand Dieu...Reprenez la, reprenez la... ».
Bibliothèque nationale de France
J’ai tâché de ne conserver en effet que les lettres qui m’ont paru nécessaires, soit à l’intelligence des événements soit au développement des caractères. Si l’on ajoute à ce léger travail celui de replacer par ordre les lettres que j’ai laissé subsister, ordre pour lequel j’ai même presque toujours suivi celui des dates, et enfin quelques notes courtes et rares […], on saura toute la part que j’ai eue à cet ouvrage. Ma mission ne s’étendait pas plus loin.
Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, préface du rédacteur, 1782
De l’éducation des jeunes filles
À travers le personnage de Cécile, ingénue de caractère, Choderlos de Laclos critique l’éducation de son temps qui, cantonnant les jeunes filles au couvent et au non-dit, les arme bien peu à la vie mondaine et à ses dangers. L’inconséquence maternelle et l’hypocrisie sociale – Mme de Volanges reçoit chez elle Valmont, un libertin connu de tous – sont également dénoncées. Choderlos de Laclos poursuit sa réflexion en publiant l’année suivante un traité, De l’éducation des femmes, en avance sur son temps.

Madame de Volanges et sa fille Cécile, lettre CLXX
Illustration de George Barbier pour une édition de 1934 des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos : lettre CLXX.
« J’ai été sur-le-champ à ce couvent ; et après avoir vu la supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille ; celle-ci n’est venue qu’avec peine, et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses, et je lui ai parlé seule : tout ce que j’en ai pu tirer, au milieu de beaucoup de larmes, est qu’elle ne pouvait être heureuse qu’au couvent… » (Les Liaisons dangereuses, lettre CLXX)
Bibliothèque nationale de France
Un lecteur libertin ?
Les exploits libertins de Valmont et Merteuil ne trouvent leur intérêt que dans la chronique qu’ils se font l’un à l’autre, se défiant tour à tour de mieux pervertir la vertu. Le lecteur, par sa position en surplomb, assiste au chassé-croisé des lettres, découvre le même événement décrit par plusieurs personnages, mais en sait davantage que chacun. Grâce à cette vision à la fois panoramique et intime, il participe et jouit indirectement des manipulations.

Le vicomte de Valmont séduisant la présidente de Tourvel
La scène de la bienfaisance, où Valmont secourt une famille chassée de sa maison faute d’argent, adoucit l’opinion de la présidente de Tourvel à l’égard du vicomte. Mais surtout, cette scène donne lieu à un double récit : d’une part Valmont raconte à Merteuil comment il a tout orchestré (lettre XXI), d’autre part le récit naïf et louangeur de la présidente à sa confidente, madame de Volanges (lettre XXII). En se faisant passer pour charitable, vertu révérée par la pieuse Tourvel, Valmont parvient à lui parler d’amour comme il le rapporte à la marquise de Merteuil dans la lettre suivante.
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Le combat des sexes
La marquise de Merteuil est la véritable metteuse en scène des Liaisons dangereuses, mue par la volonté de se venger de Gercourt et de Valmont, qui l’ont délaissée pour d’autres, et plus largement du sexe masculin. La rivalité avec Valmont se muera progressivement en désir de destruction puis en guerre ouverte.

L’épisode de la « petite maison »
La séduction libertine est le fruit d’une longue préparation, digne d’une représentation théâtrale. Merteuil ourdit mille et un stratagèmes pour mener le chevalier dans sa « petite maison », qu’on appellerait aujourd’hui une garçonnière. Elle s’inspire de morceaux choisis et répète devant sa glace pour mieux faire céder son amant : « Je lis un chapitre du Sopha, une lettre d’Héloïse et deux contes de La Fontaine pour recorder les différents tons que je voulais prendre. » Le succès est au rendez-vous.
Bibliothèque nationale de France

Céciles Volanges et la marquise de Merteuil, lettre XXIX
Illustration de George Barbier pour une édition de 1934 des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos : lettre XXIX.
« Elle a demandé aussi à Maman de me mener après-demain à l'Opéra, dans sa loge... »
Bibliothèque nationale de France

« Et moi simple femme, de propos en propos, j'ai monté sa tête au point ... »
Illustration pour Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos : Cécile Volanges et la marquise de Merteuil, lettre LIV. Gravure de Charles Louis Lingée d’après un dessin de Charles Monnet.
En légende de l’illustration : « Et moi simple femme, de propos en propos, j’ai monté sa tête au point… ».
Bibliothèque nationale de France
Que vos craintes me causent de pitié ! Combien elles me prouvent ma supériorité sur vous ! Et vous voulez m’enseigner, me conduire ? Ah ! mon pauvre Valmont, quelle distance il y a encore de vous à moi ! Non, tout l’orgueil de votre sexe ne suffirait pas pour remplir l’intervalle qui nous sépare. Parce que vous ne pourriez exécuter mes projets, vous les jugez impossibles ! Être orgueilleux et faible, il te sied bien de vouloir calculer mes moyens et juger de mes ressources !
Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Lettre LXXXI, 1782
Au théâtre et à l’écran
Construit comme une tragédie, le roman a été de nombreuses fois adapté au théâtre, à l’opéra et au cinéma. Les mœurs dépeintes ont continué à faire scandale : le film de Roger Vadim avec Jeanne Moreau et Gérard Philipe, un couple bourgeois qui fréquente les clubs de jazz, a été interdit de projection dans plusieurs villes en 1959.

Costume de Lafont, rôle de Valmont
En 1834, Jacques Ancelot et Saintine, dit Xavier, mettent en scène Les Liaisons dangereuses au théâtre du Vaudeville à Paris. Les 175 lettres sont ramassées en un drame en trois actes et l’intrigue recentrée sur les personnages de Tourvel et Valmont. Les dramaturges font le choix de présenter un Valmont sincèrement amoureux de la présidente.
Bibliothèque nationale de France

Les Liaisons dangereuses
Gérard Vergez a traduit de l’anglais la pièce de Christopher Hampton (1985), une des plus fidèles adaptations du roman de Choderlos de Laclos. Il la met en scène au théâtre Edouard VII, à Paris, en 1988. La même année, le film de Stephan Frears, Dangerous Liaisons (Les Liaisons dangereuses) sort. Il s’inspire également de la pièce de Christopher Hampton.
Il s’agit ici de Caroline Cellier, dans le rôle de la marquise de Merteuil, et de Bernard Giraudeau, dans celui du vicomte de Valmont.
Bibliothèque nationale de France