Sous les grands chênes
— Le fait est qu’on n’est pas mal ici, dit Germain en s’asseyant tout auprès d’elle. Il n’y a que la faim qui me tourmente un peu. Il est bien neuf heures du soir, et j’ai eu tant de peine à marcher dans ces mauvais chemins, que je me sens tout affaibli. Est-ce que tu n’as pas faim, aussi, toi, Marie ?
— Moi ? Pas du tout. Je ne suis pas habituée, comme vous, à faire quatre repas, et j’ai été tant de fois me coucher sans souper, qu’une fois de plus ne m’étonne guère.
— Eh bien, c’est commode une femme comme toi ; ça ne fait pas de dépense, dit Germain en souriant.
— Je ne suis pas une femme, dit naïvement Marie, sans s’apercevoir de la tournure que prenaient les idées du laboureur. Est-ce que vous rêvez ?
— Oui, je crois que je rêve, répondit Germain ; c’est la faim qui me fait divaguer peut-être !
— Que vous êtes donc gourmand ! reprit-elle en s’égayant un peu à son tour ; eh bien ! si vous ne pouvez pas vivre cinq ou six heures sans manger, est-ce que vous n’avez pas là du gibier dans votre sac et du feu pour le faire cuire ?
— Diantre ! c’est une bonne idée ! mais le présent à mon futur beau-père ?
— Vous avez six perdrix et un lièvre ! Je pense qu’il ne vous faut pas tout cela pour vous rassasier ?
— Mais faire cuire cela ici, sans broche et sans landiers, ça deviendra du charbon !
— Non pas, dit la petite Marie ; je me charge de vous le faire cuire sous la cendre sans goût de fumée. Est-ce que vous n’avez jamais attrapé d’alouettes dans les champs, et que vous ne les avez pas fait cuire entre deux pierres ? Ah ! c’est vrai ! j’oublie que vous n’avez pas été pastour ! Voyons, plumez cette perdrix ! Pas si fort ! vous lui arrachez la peau.
— Tu pourrais bien plumer l’autre pour me montrer !
— Vous voulez donc en manger deux ? Quel ogre ! Allons, les voilà plumées, je vais les cuire.
— Tu ferais une parfaite cantinière, petite Marie ; mais, par malheur, tu n’as pas de cantine, et je serai réduit à boire l’eau de cette mare.
— Vous voudriez du vin, pas vrai ? Il vous faudrait peut-être du café ? Vous vous croyez à la foire sous la ramée ! Appelez l’aubergiste : de la liqueur au fin laboureur de Belair !
— Ah ! petite méchante, vous vous moquez de moi ? Vous ne boiriez pas du vin, vous, si vous en aviez ?
— Moi ? J’en ai bu ce soir avec vous chez la Rebec, pour la seconde fois de ma vie ; mais si vous êtes bien sage, je vais vous en donner une bouteille quasi pleine, et du bon encore !
— Comment, Marie, tu es donc sorcière, décidément ?
— Est-ce que vous n’avez pas fait la folie de demander deux bouteilles de vin à la Rebec ? Vous en avez bu une avec votre petit, et j’ai à peine avalé trois gouttes de celle que vous aviez mise devant moi. Cependant vous les avez payées toutes les deux sans y regarder.
— Eh bien ?
— Eh bien, j’ai mis dans mon panier celle qui n’avait pas été bue, parce que j’ai pensé que vous ou votre petit auriez soif en route ; et la voilà.
— Tu es la fille la plus avisée que j’aie jamais rencontrée. Voyez ! elle pleurait pourtant, cette pauvre enfant en sortant de l’auberge ! ça ne l’a pas empêchée de penser aux autres plus qu’à elle-même. Petite Marie, l’homme qui t’épousera ne sera pas sot.
— Je l’espère, car je n’aimerais pas un sot. Allons, mangez vos perdrix, elles sont cuites à point ; et faute de pain, vous vous contenterez de châtaignes.
— Et où diable as-tu pris aussi des châtaignes ?
— C’est bien étonnant ! tout le long du chemin, j’en ai pris aux branches en passant, et j’en ai rempli mes poches.
— Et elles sont cuites aussi ?
— À quoi donc aurais-je eu l’esprit si je ne les avais pas mises dans le feu dès qu’il a été allumé ? Ça se fait toujours aux champs.
— Ah çà, petite Marie, nous allons souper ensemble ! je veux boire à ta santé et te souhaiter un bon mari… là, comme tu le souhaiterais toi-même. Dis-moi un peu cela !
— J’en serais fort empêchée, Germain, car je n’y ai pas encore songé.
— Comment, pas du tout ? jamais ? dit Germain en commençant à manger avec un appétit de laboureur, mais coupant les meilleurs morceaux pour les offrir à sa compagne, qui refusa obstinément et se contenta de quelques châtaignes. Dis-moi donc, petite Marie, reprit-il, voyant qu’elle ne songeait pas à lui répondre, tu n’as pas encore eu l’idée du mariage ? tu es en âge, pourtant !
— Peut-être, dit-elle ; mais je suis trop pauvre. Il faut au moins cent écus pour entrer en ménage, et je dois travailler cinq ou six ans pour les amasser.
— Pauvre fille ! je voudrais que le père Maurice voulût bien me donner cent écus pour t’en faire cadeau.
— Grand merci, Germain. Eh bien, qu’est-ce qu’on dirait de moi ?
— Que veux-tu qu’on dise ? on sait bien que je suis vieux et que je ne peux pas t’épouser. Alors on ne supposerait pas que je… que tu…
— Dites donc, laboureur ! voilà votre enfant qui se réveille, dit la petite Marie.
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