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Extrait

La foudre

Herman Melville, Moby Dick, 1851

En cet instant, dans un de ces intervalles d'obscurité profonde qui suivaient les éclairs, il entendit une voix près de lui et en même temps le roulement d'un feu de salve du tonnerre.

– Qui est là ?
– Le vieux Tonnerre ! dit Achab, tâtonnant le long du pavois jusqu'à son trou de tarière, et trouvant brusquement son chemin illuminé par les lances brisées de la foudre.

Un clocher porte un paratonnerre destiné à conduire dans la terre les dangereuses décharges, de même certains navires en ont au sommet de chaque mât pour les diriger vers l'eau. Mais, sur un vaisseau, le conducteur doit descendre à une grande profondeur, afin de n’avoir aucun contact avec la coque ; de plus, s'il était constamment à la remorque, il entraînerait de nombreux accidents, sans compter qu'il se mêlerait aux manœuvres et entraverait la bonne marche du navire ; c'est pourquoi les extrémités des paratonnerres de bord ne plongent pas toujours dans l'eau mais consistent en légers maillons qu'on rajoute aux chaînes extérieures ou qu'on jette à la mer lorsque besoin en est.

 Les paratonnerres ! les paratonnerres ! cria Starbuck à l'équipage, alerté par les flambeaux éblouissants qui avaient éclairé le chemin d'Achab. Sont-ils par-dessus bord ? Jetez-les à l'avant et à l'arrière ! Vite !
– Non ! s'écria Achab. Jouons franc jeu bien que nous soyons les plus faibles. Je participerais bien à l'érection des paratonnerres sur les Himalayas et sur les Andes pour mettre le monde entier en sécurité. Mais pas de privilèges ! Pas de paratonnerres ici, sir !
 Regardez là-haut ! Le Corpo Santo ! le Corpo Santo, dit Starbuck.

Sur tous les bouts de vergues un feu pâle s'était posé et au trident de chaque paratonnerre pointaient trois fines flammes blanches, chacun des trois grands mâts brûlait silencieusement dans cet air soufré, comme trois cierges gigantesques devant un autel.

 Le diable emporte cette maudite pirogue ! s'exclama Stubb à ce moment-là, comme un paquet de mer soulevait sa baleinière dont le plat-bord lui écrasa la main tandis qu'il y frappait une amarre. Maudite soit-elle ! Mais tandis qu'il reculait sur le pont, ses yeux levés rencontrèrent les flammes et, changeant de ton, il ajouta : Que le Corpo Santo ait pitié de nous tous !

Les matelots jurent comme ils respirent, ils jureront aussi bien dans les calmes extatiques qu'entre les dents de la tempête, ils enverront imprécations et malédictions du bout des vergues de hune alors même qu'ils seront le plus rudement secoués sur une mer bouillonnante, mais au cours de mes voyages j'ai rarement entendu s'échapper un gros mot lorsque le doigt brûlant de Dieu se posait sur le navire, quand son Mané, Thécel, Pharès se tissait dans les haubans et les cordages.

Les hommes ensorcelés n'échangèrent que peu de mots tandis que cette pâleur brûlait au sommet des mâts, ils se serraient étroitement sur le gaillard d'avant et leurs yeux brillaient dans cette phosphorescence blême comme une lointaine constellation. Se découpant contre cette lumière spectrale, la silhouette du nègre géant Daggoo triplait sa taille réelle et on eût dit qu'il était le nuage noir porteur de la foudre. Les lèvres entrouvertes de Tashtego montraient ses blanches dents de requin luisant étrangement comme si le Corpo Santo s’y était également posé, cependant que, sous cette lumière surnaturelle, les tatouages de Queequeg flambaient d’une satanique flamme bleue.

La scène s’effaça en même temps que disparut, là-haut, cette pâle lueur, le Péquod et ses hommes furent à nouveau enveloppés dans un drap de catafalque.

Herman Melville, Moby Dick, tr. Henriette Guex-Rolle, Paris :Garnier-Flammarion, 1989, chapitre 119, p. 509-510.
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