La lecture à Rome

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Une littérature inspirée du modèle grec
À partir des 3e-1er siècles, l’usage du livre s’étend, et cette extension s’inscrit dans les mutations de la société romaine, mais il s’agissait presque toujours de livres grecs, tels ceux où les auteurs de comédies cherchaient inspiration et effets comiques, des livres d’usage professionnel par conséquent. La naissance même d’une littérature latine est liée à ces modèles grecs et donc à des livres grecs.
En ces premiers temps, la lecture ne se pratique que dans les classes élevées et de manière privée. Aux 2e et 1er siècles, les livres grecs arrivent à Rome comme butin de guerre. Ces livres, conservés dans les résidences de ceux qui les ont conquis, en viennent à constituer des bibliothèques privées, autour desquelles se réunit une petite société cultivée. Ainsi, Cicéron se nourrira de la bibliothèque de Faustus Sylla, fils du dictateur, et Caton d’Utique profitera de la bibliothèque que le jeune Lucullus a héritée de son père pour se plonger dans la lecture des stoïciens.
Les bibliothèques des riches Romains, comme celles du monde hellénistique, sont flanquées d’un portique et d’un jardin, et cet espace d’abord réservé aux livres devient par la suite un « espace à vivre ».
La circulation de l’écrit à l’époque impériale

Stèle portant un décret impérial
Les deux premiers mots explicitent la signification politique de la stèle. Il s’agit d’un « décret de l’empereur » sur les violations de sépultures, ordonnant de mettre à mort tout pilleur de tombes. La forme des lettres autorise à dater l’inscription du 1er siècle. D’après les indications du collectionneur et érudit Wilhelm Froehner (« Envoyée de Nazareth en 1878 »), la stèle a été achetée à un marchand de Nazareth. Le fait que ce décret émanant de Rome soit traduit en langue grecque permet de penser qu’elle a pu être gravée en Galilée ou dans une ville grecque de la côte d’Asie Mineure.
Bibliothèque nationale de France
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L’époque impériale marque une nouvelle étape, avec les grands progrès de l’alphabétisation. Le monde gréco-romain est un monde où l’écrit circule beaucoup. À côté des inscriptions de toute sorte, des épigraphes officielles aux graffiti, de très nombreux écrits sont en circulation : banderoles portées dans les cortèges, qui disent des actions de grâces ou évoquent des campagnes victorieuses ; brochures et libelles en vers ou en prose, distribués dans les lieux publics à des fins polémiques ou diffamatoires, jetons avec légende, étoffes écrites, calendriers, suppliques, lettres, messages. À quoi s’ajoutent les textes de l’administration et de l’armée, et ceux qui sont liés à l’exercice de la justice. Il s’agit bien là d’une énorme production écrite, même si les sources dont nous disposons, directes ou indirectes, n’en attestent qu’une petite partie. Dans ce monde où beaucoup de gens savent lire et où circulent de nombreux écrits, la demande de livres ne fait que croître, et trouve trois réponses. La création de bibliothèques publiques et l’augmentation du nombre des bibliothèques privées en est une, ainsi que la floraison des manuels destinés à guider le lecteur dans ses choix et dans l’acquisition de livres. La mise à disposition de textes nouveaux (ou remaniés) destinés à de nouveaux types de lecteurs en est une autre. La production et la distribution d’un nouveau type de livre, le codex, mieux adapté aux besoins de ces nouveaux lecteurs et aux nouvelles pratiques de lecture constitue également une réponse à ces nécessités nouvelles.
La création des bibliothèques publiques
La fonction de lieu de lecture des bibliothèques publiques romaines est assez mal connue. On est sûr qu’il ne s’agit pas de bibliothèques réservées à de petits cercles, comme dans le monde hellénistique, mais il faut quand même y voir des « bibliothèques savantes ».
Bien qu’officiellement ouvertes à tous, seul les fréquente, dans la pratique, un public de lecteurs cultivés, souvent ceux qui possèdent déjà une bibliothèque privée. Aussi leur multiplication ne doit-elle pas être trop directement attribuée à une croissance du nombre des lecteurs. Quand leur création est décidée par l’empereur, il s’agit plutôt de monuments destinés à conserver sa mémoire dans la suite des temps (elles abritent aussi ses archives) et à sélectionner et codifier le patrimoine littéraire.

Denier d'argent de l'empereur Auguste
Dès les origines de la monnaie en Occident, le type monétaire (c’est-à-dire le motif iconographique figuré sur la monnaie), d’abord seul, puis renforcé par une légende, garantit la valeur intrinsèque du métal frappé. En général, le type et la légende sont différents pour chaque métal, chaque module, chaque dénomination. Toutefois, lorsque Crésus instaure le bimétallisme (usage séparé de l’or et de l’argent, en lieu et place de l’électrum, mélange « naturel » d’or et d’argent qui donnait lieu à toutes les manipulations de titre), il imprime le même type sur les créséides d’or et sur celles d’argent, garantissant ainsi, outre la valeur, le rapport (ou ratio) des deux métaux entre eux. L’Empire achéménide perpétue cette nouvelle garantie de la ratio, et l’on peut constater des identités de coin entre dariques d’or et sicles d’argent. Il n’est pas impossible que le même souci d’une garantie de la ratio soit présent dans la pratique romaine de frappes or/argent avec les mêmes coins.
Ce denier porte au droit la tête laurée de l'empereur Auguste tournée à gauche, accompagnée de la légende AVGV[STVS] DIVI. F. Au revers, on lit IMP XII à l’exergue, accompagnant un taureau cornupète tourné à gauche.
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D’autres bibliothèques publiques sont aussi créées par de riches particuliers au titre de l’évergétisme, comme lieu de culture de la vie urbaine.
La sélection opérée par les bibliothèques publiques représente une véritable censure des textes qui déplaisent au pouvoir. Ovide en sera la victime. Mais la circulation de ses livres chez les contemporains, et le fait qu’ils nous ont été transmis, montrent que, si les bibliothèques publiques cherchent à orienter les choix des lecteurs, ceux-ci peuvent continuer à acquérir à titre privé, à faire recopier, à lire ou à se faire lire des ouvrages exclus de la conservation publique (ou censurés de quelque manière). Ce qui accroît le nombre d’exemplaires et donc les chances de survie de ces œuvres.
Le développement des bibliothèques privées
La multiplication des bibliothèques privées répond dans une certaine mesure à un accroissement des besoins de lecture. Même dans les cas où ces bibliothèques ne servent qu’à faire parade de sa richesse et d’une culture de façade, elles montrent que dans les représentations de la société gréco-romaine de l’époque, livres et lecture font partie des loisirs et de la vie des gens aisés.
L’époque impériale a vu la publication de plusieurs traités de lecture destinés à aider le lecteur dans ses choix et à se constituer une première collection de livres. Il faut en déduire, soit que la production des libraires est désormais si étendue et si diversifiée par rapport au passé qu’elle peut désorienter, soit que le public n’est plus celui de la seule élite, et qu’il en est d’autant plus perdu ou indécis dans ses choix.

3e décade de l’Historia Romana de Tite-Live
Comme la capitale, l’onciale est une version calligraphique de l’écriture commune romaine. C’est une écriture majuscule caractérisée par ses M, D et E arrondis. Elle est couramment employée à partir du 4e siècle, au moment où l’on adopte le parchemin pour la copie des manuscrits en Occident. À l’époque mérovingienne, on utilise pour les livres l’onciale, écriture majuscule avec emprunts aux cursives communes romaines, et la semi-onciale, transformation de l’onciale en minuscule avec des liaisons apparaissant entre les lettres. L’écriture dite mérovingienne est une cursive adaptée de la semi-onciale. L’onciale est longue à copier et prend de la place, les autres graphies sont difficiles à déchiffrer, sans espace entre les mots, utilisant les majuscules de façon arbitraire, et surtout très diverse. Inspirés de la capitale et de la cursive romaine, les premiers signes d’onciale ont pris forme à partir du 2e siècle après. J.-C. Tout comme la cursive, cette écriture large et arrondie possède de courtes ascendantes et descendantes pour les lettres O, F, G, H, L, et Q. Écriture des premiers chrétiens, puis des moines, elle connaît son heure de gloire au 5e siècle, essentiellement pour les textes ecclésiastiques. Elle est utilisée jusqu’aux 9e et 10e siècles, et subsiste dans les œuvres carolingiennes pour les titres et les premières lignes de chapitre (manuscrits, livres, sur papyrus et parchemin).
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La multiplication des nouveaux textes

Écriture capitale
De l’écriture commune romaine naît à la fin de l’Antiquité une écriture calligraphique majuscule, la capitale. Cette graphie est attestée pour la copie des textes classiques à la fin de l’Antiquité, comme en témoigne ce manuscrit des œuvres de Prudence, daté du 6e siècle. Considérée à l’époque carolingienne comme une écriture de luxe, écrite à l’encre d’or, elle est employée pour la copie des textes liturgiques les plus précieux et des dédicaces impériales.
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La floraison de nouveaux textes est une seconde réponse à l’accroissement des besoins de lecture. Ovide, auteur particulièrement attentif aux exigences et aux humeurs changeantes de son public, offre un exemple : après avoir publié les deux premiers livres de son Art d’aimer, il en écrit un troisième, destiné au seul public féminin. À l’époque impériale, les femmes s’émancipent, certaines ont désormais accès à l’écrit et sont donc capables de lire le petit livre qu’Ovide leur destine. La figure de la lectrice s’est déjà rencontrée fugitivement dans la Grèce classique, mais c’est à Rome, à l’époque impériale, qu’elle s’impose pour la première fois. Le même Ovide parle aussi de livres à contenu futile, consacrés à des jeux de société ou aux bonnes manières. Si ces livres circulent chez les gens instruits, et assez cultivés, ils sont pourtant destinés à un public plus vaste et indifférencié, à l’instruction plutôt réduite : ce sont des textes créés ou remaniés pour de nouveaux types de lecteurs, intellectuellement moins aguerris.
La naissance du codex

Saint Matthieu écrivant dans un codex
Saint Matthieu écrivant dans un codex ; devant lui, les instruments du copiste.
La copie de la Bible, des textes des Pères de l’Église et de l’Antiquité classique fait partie des tâches quotidiennes des moines. Ils travaillent en équipe, encadrés par des chefs d’atelier. Le support de l’écriture est le parchemin qui, depuis le IVe siècle, a peu à peu remplacé le papyrus, en même temps que le codex remplaçait le volumen.
Le livre est composé de cahiers cousus ensemble et reliés entre deux planchettes de bois (les ais) recouvertes de parchemin ou de cuir (peau de cerf ou de daim), ou parfois, pour les manuscrits de luxe, de plaques d’ivoire sculptées ou encore de pièces d’orfèvrerie. Des droits de chasse sont accordés aux moines pour qu’ils puissent se procurer les peaux nécessaires à la reliure de leurs manuscrits.
Il y a souvent plusieurs scribes pour la copie d’une même œuvre. Ils s’en partagent alors les cahiers. Les feuillets sont préparés par la réglure, sorte de grille tracée à la pointe sèche, sur laquelle doit s’appuyer le texte. Le schéma de la grille doit tenir compte de la taille de l’écriture choisie, de la disposition en une ou plusieurs colonnes, de la place de l’enluminure. Il se complexifiera encore dans les siècles suivants lorsqu’il faudra faire une place à la glose (commentaire du texte principal). L’enluminure intervient après que le texte a été copié et elle est effectuée par le copiste lui-même ou un artiste spécialisé. Il travaille selon un programme établi par le chef d’atelier ou le commanditaire, et d’après un modèle (l’exemplum).
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Troisième réponse à cet accroissement de la demande, le codex, le livre avec des pages, vient remplacer peu à peu le rouleau à partir du 1er siècle après J.-C., et sera la forme privilégiée pour les textes chrétiens et donc par leur lectorat. La demande accrue finira par provoquer, dès le début du 3e siècle, un divorce entre le besoin de textes nouveaux (dont ceux du christianisme en pleine ascension) et les mécanismes traditionnels de production et de distribution du livre en rouleau, qui reste tributaire d’une main-d’œuvre servile, de techniques artisanales assez coûteuses, et d’une matière première importée d’Égypte, le papyrus. Le codex, avec ses pages, a pour lui plusieurs atouts : son moindre coût, puisque le texte occupe les deux côtés du support, l’usage (en dehors de l’Égypte) du parchemin, produit animal qui pouvait se fabriquer partout ; enfin sa forme plus pratique, qui demandait une main-d’œuvre moins qualifiée, permettait une distribution par de nouveaux canaux, laissait le lecteur plus libre de ses mouvements, et convenait mieux à des textes faits pour être consultés ou étudiés en profondeur, tels les textes chrétiens ou juridiques, qui deviendraient les plus nombreux dans les derniers siècles de l’Empire.
Transformation du livre et transformation des pratiques de lecture ne pouvaient qu’aller de pair.
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