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Romances sans paroles

Paul Verlaine
Romance sans paroles
Romance sans paroles

Bibliothèque nationale de France

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Un recueil éclos avec Rimbaud

Première édition des Romances sans paroles
Première édition des Romances sans paroles |

Bibliothèque nationale de France

Paru en 1874, Romances sans paroles regroupe trois séries de poèmes : « Ariettes oubliées », « Paysages belges » et « Aquarelles », ainsi qu’un long poème à part, « Birds in the night ». Après avoir souhaité le voir paraître à Londres, où il se trouve au moment final de la rédaction, Verlaine se résigne finalement à le publier en France, à compte d’auteur et sans dédicace à Rimbaud : Verlaine y tenait beaucoup, mais a dû finalement la supprimer pour satisfaire son éditeur.

Au moment où ces Romances paraissent, Verlaine est déjà l’auteur de trois recueils, dont le plus original, Fêtes galantes (1869), a attiré l’attention de Rimbaud. Ce dernier, tout juste arrivé de province à l’invitation de Verlaine (« Venez chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ! »), bouleverse sa vie.

Décisif pour Verlaine aussi bien sur le plan personnel que littéraire, cet épisode l'est aussi tout particulièrement pour les Romances sans paroles, ce dont témoigne le dialogue épistolaire entre les deux poètes à cette époque. Tout au long des années 1872 et 1873, pendant que les poèmes du recueil sont écrits, les deux poètes partagent découvertes artistiques et voyages. La rencontre de Rimbaud est à l’unisson des recherches de Verlaine sur la nouvelle langue poétique.

Cette âme qui se lamente
En cette plainte dormante
C'est la nôtre, n'est-pas ?

Paul Verlaine, « Ariettes oubliées. I. », Romances sans paroles, 1874

La musique en poésie

Une inspiration musicale

Sans faire sienne la conception transcendante de la littérature élaborée dans ces années par Rimbaud, Verlaine contribue largement à révolutionner la pratique de la poésie. Son jeune compagnon apporte un nouvel élan à son œuvre en l’associant notamment à sa recherche sur la poésie objective, qui correspond exactement à la période de la rédaction des « Ariettes oubliées » (mai-juillet 1872), la seule partie qui ait paru en revue avant l’élaboration du recueil, et donc la plus ancienne. Ce sont les ariettes de Favart, découvertes grâce à Rimbaud et écoutées en sa compagnie, qui ont inspiré à Verlaine cette série poétique. On remarque qu’il vide ses poèmes de contenu anecdotique pour privilégier l’évocation de sensations visuelles et auditives et la façon dont elles se lient au temps.

Le ciel était trop bleu, trop tendre,
La mer trop verte et l'air trop doux.

Je crains toujours, — ce qu'est d'attendre !
Quelque fuite atroce de vous.

Paul Verlaine, « Spleen », Romances sans paroles, 1874
 

La référence musicale ne se limite pas à l’inspiration thématique : invoquée ouvertement dans les « Ariettes », elle est présente dans le recueil tout entier (dont le titre a probablement été emprunté au compositeur allemand Félix Mendelssohn). Si ces « romances » sont « sans paroles », c’est peut-être pour retrouver l’origine de la poésie, qui est le chant. En même temps, le jeu musical reconfigure chez Verlaine la structure du poème et se fonde sur tout un ensemble de procédés stylistiques et métriques : allitérations, rappels de sons, prédominance de la rime féminine, enjambements, rythmes impairs. La musicalité de son art poétique vient pour une grande partie d’un travail novateur sur la versification.

Musique du vers

Avec ces moyens, Verlaine prolonge une certaine évolution de la versification au 19e siècle, commencée chez Hugo et continuée chez Baudelaire, notamment  dans le traitement nouveau de la césure. Verlaine retravaille le système du vers poétique aussi bien au niveau de la rime, du mètre utilisé, de la strophe que de la composition d'ensemble. Il s’y est employé d'ailleurs dès son premier recueil, notamment en plaçant systématiquement une voyelle non accentuée à l'hémistiche.

J'ai peur d'un baiser
Comme d'une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer :
J'ai peur d'un baiser !

Paul Verlaine, « A poor young shepherd », Romances sans paroles, 1874

Dans Romances sans Paroles, il utilise en plus toute une palette de mètres variés. Beaucoup des poèmes du recueil ont des vers courts, impairs ; certains sont hétérométriques, c'est à dire que leurs vers ont des nombres de syllabes différents. Dans sa correspondance avec Lepelletier, Verlaine souligne que cette « hérésie » de la versification est préméditée chez lui et qu'elle se rattache directement à ce qu’il comprend comme modernité poétique, dépassant le romantisme et les contraintes du Parnasse. Si le vers impair, élément constitutif de l’art poétique verlainien, produit une impression de déséquilibre, d’inachèvement et de musicalité spécifique, l’expérimentation sur la versification n'est pas un but en soi pour Verlaine, il lui sert chaque fois à suggérer ou à introduire un sens nouveau.

Sensations de voyage

Grâce à cette utilisation du vers, Verlaine réalise son entreprise d’une poésie de la sensation. Celle-ci passe par l’évocation de sons musicaux, mais également par les images. Les paysages et les atmosphères sont intériorisés, comme dans les Poëmes saturniens : l’exemple en est la célèbre ariette de la pluie (« Il pleure dans mon cœur / comme il pleut sur la ville »). Les six poèmes des « Paysages belges » confirment cet ancrage pictural : ils retracent les six semaines de vagabondage de deux poètes en Belgique en citant tous leurs buts de visites (Walcourt, Charleroi, Bruxelles, le quartier bruxellois de Saint-Gilles, Malines).

Briques et tuiles,
O les charmants
Petits asiles
Pour les amants !

Paul Verlaine, « Walcourt », Romances sans paroles, 1874

Les éléments évoqués ne contribuent pas pour autant à créer du pittoresque : « guinguettes claires », « cris de métaux », « forges rouges » préfigurent les docks, gares, pont et faubourgs de Londres, dernière étape du voyage poétique, décrite dans les « Aquarelles ». La ville moderne et sa mélancolie revient dans la poésie de Verlaine comme un souvenir baudelairien, toutefois sans beaucoup de descriptions d’architecture urbaine : plutôt avec des touches de couleur pour évoquer les sensations visuelles, comme dans l’impressionnisme, mouvement contemporain de la poésie de Verlaine et dont l’exposition fondatrice a lieu la même année que la publication de Romances sans Paroles.

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville
Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville |

Bibliothèque nationale de France

Aciéries à Charleroi
Aciéries à Charleroi |

Photo © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Gérard Blot

Ainsi, la véritable nouveauté de ce recueil tient dans la transformation de la poésie en art de la sensation, des impressions et des suggestions, enraciné dans une subjectivité moderne. C’est aussi une réelle originalité de Verlaine par rapport à Rimbaud qui reste finalement beaucoup plus attaché au sujet lyrique. Dans les Romances sans paroles, « le sensible est devenu tout entier le senti1 ».

Notes

  1. Jacques Borel, Préface aux Œuvres poétiques complètes de Verlaine, Paris : Gallimard,  Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 180.

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