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L’Atlas catalan

Méditerranée occidentale et océan Atlantique
Méditerranée occidentale et océan Atlantique

Bibliothèque nationale de France

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Chef d’œuvre des collections cartographiques de la BnF, l’Atlas catalan représente l’ensemble du monde connu au 14e siècle. Mais loin d’être une simple carte, il fourmille de détails pittoresques, aussi bien réels que légendaire : souverains exotiques et caravanes de chameau côtoient monstres marins et personnages bibliques.
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© CNRS-BnF, 2019

L'Atlas Catalan

Présent dans la collection royale de Charles V en 1380, et attribué au Majorquin Abraham Cresques, l’Atlas catalan combine cosmographie, géographie et imaginaire. Il a été élaboré après 1375, année qui peut être déduite du calendrier perpétuel placé en tête des cartes, et avant novembre 1380, date où il est inventorié dans la bibliothèque royale installée dans le palais du Louvre.

Cette œuvre exceptionnelle est à la fois une carte nautique avec rose des vents et lignes de rhumbs, et une représentation imagée des régions habitées du globe avec leurs particularités historiques, géographiques, commerciales, et leurs divisions politiques.

Composition de l’Atlas

Aujourd’hui conservé au département des manuscrits de la BnF sous la cote « Espagnol 30 », cet atlas est constitué de 6 feuilles de parchemin collées par moitié sur des supports de bois reliés entre eux. L’ensemble mis bout à bout forme un rectangle de 64 centimètres sur 3 mètres de large. Malgré plusieurs restaurations, la reliure a peu à peu cédé, et les parchemins se sont déchirés à la pliure ; la dernière restauration a laissé les 6 planchettes de bois séparées.

La partie cosmographique

Les deux premières feuilles, cosmologiques et astrologiques, présentent les calendriers et le système du monde des savants du 12e siècle. Les deux premières planches portent une traduction en catalan de l’Imago Mundi d’Honorius d’Autun, description du monde très répandue au Moyen Âge, et un grand calendrier circulaire, ainsi que des signes astrologiques.

Schéma de détermination des marées
Schéma de détermination des marées |

Bibliothèque nationale de France

La partie géographique

Les planches suivantes, mises bout à bout, composent une représentation du monde en quatre cartes : deux pour l’Orient, de la Chine au Golfe persique et deux pour l’Occident méditerranéen, de la Mer Noire à l’Angleterre. Le sens de lecture, d’est en ouest, est le même que celui des grandes mappemondes circulaires du 13e siècle, comme la Mappemonde d’Ebstorf, orientée l’est en haut.

La partie occidentale constitue une carte-portulan assez classique, à l’échelle et fondée sur la science nautique de l’époque. En Europe, le tracé de la côte atlantique se fait plus précis que dans les cartes antérieures : la France et les îles Britanniques sont devenues reconnaissables, malgré le grossissement excessif de l’Irlande. La partie asiatique, au contraire, représente encore l’espace de manière très approximative. Si pour la première fois, l’Inde présente une forme triangulaire, l’Atlas catalan décrit un monde dont une grande part reste encore à découvrir

Certains détails concrets donnent à la carte une apparence de réalité. Ainsi les noms de lieux dans la partie asiatique, proviennent de textes antiques mais aussi du récit de Marco Polo, et de sources arabes. Les noms des ports de l’Inde occidentale s’inspirent aussi de la cartographie arabe de l’époque. Toute l’importance économique de cette région orientale est saisie à travers les quelques routes qui s’esquissent : c’est le monde des épices, des soieries et des richesses décrit par Marco Polo et que, 117 ans plus tard, Christophe Colomb tentera d’atteindre par la route de l’ouest.

Aux bannières bien reconnaissables des souverains d’occident font face les figures de nombreux souverains exotiques, depuis le « Mussé Melly seigneur des nègres de Guinée » jusqu’au roi de Trapobane (Sumatra ?), en passant par la reine de Saba tenant une pépite, les rois Mages et le Grand Khan. À l’est, comme sur les marges méridionales et septentrionales, le texte prend dans l’espace graphique une place inversement proportionnelle aux connaissances géographiques réelles.

La dimension théologique est figurée à l’est, lieu supposé du Paradis terrestre, avec les bons récompensés de la palme de l’immortalité, face au démon que combat Alexandre et au seigneur de Gog et Magog. Tandis que la figure de l’Inde apparait avec exactitude, l’Afrique se limite au nord, et le Sud-Est asiatique montre au milieu des eaux bleues un kaléidoscope d’innombrables îles dorées ou multicolores comme des gemmes.

L’auteur de l’Atlas

L’attribution de l’atlas à Abraham Cresques (Cresques, fils d’Abraham) repose sur deux informations qui ne peuvent concorder. La première provient de l’inventaire de la bibliothèque de Charles V dressé par le garde de la librairie Gilles Mallet, un inventaire connu par les deux copies établies par Jean Blanchet à la mort du souverain en 1380. Il y avait alors 917 volumes au Louvre et l’Atlas catalan en faisait partie. Il est ainsi décrit dans l’inventaire de la bibliothèque royale : « une quarte de mer en tabliaux », « painte et ystoriée, figurée et escripte, et fermant a IIII fermoers ». L’année suivante, en novembre 1381, le fils aîné de Pierre V d’Aragon, D. Juan, duc de Gérone, voulut faire un présent au nouveau roi de France, le jeune Charles VI ; il résolut de lui envoyer une mappemonde qui lui appartenait et qui était déposée dans les archives à Barcelone. Il ordonna, à cet effet, de faire rechercher l’auteur du document, Cresques le Juif (« Cresques lo juheu qui lodit mapamundi a fet »), pour qu’il donnât toutes les informations utiles à répéter au roi de France ; si Cresques demeurait introuvable, il faudrait s’adresser à deux marins capables de le suppléer.

Méditerranée orientale, mer Noire et mer Rouge
Méditerranée orientale, mer Noire et mer Rouge |

Bibliothèque nationale de France

On connaît deux Cresques, Abraham, le père, et Jafuda Cresques, le fils, chacun accolant à son prénom le nom de son père, selon la tradition juive. Ces artisans, renommés pour leurs cartes marines et appréciés de leur souverain, entretenaient aussi d’étroites relations avec les milieux chrétiens. La conversion du fils, probablement dictée par des impératifs politiques, est signalée en 1391. S’il n’est pas certain que l’un ou l’autre soit l’auteur de l’Atlas catalan, ils ont à la même époque, élaboré plusieurs documents de même type que les Aragonais exportaient volontiers, sous forme de présents.

Quoi qu’il en soit, l’auteur de l’Atlas catalan était sans nul doute un homme de vaste culture, ajoutant à la science nautique des marins méditerranéens la compilation des récits de voyageurs occidentaux et orientaux.

L’école de cartographie de Majorque

Les historiens rattachent à l’école juive de Majorque d’autres cartographes : des Juifs dont les connaissances ont contribué au renom de l’école catalane, particulièrement bien informée sur le nord de l’Afrique. Leurs conditions de vie n’étaient pas toujours faciles : Abraham Cresques bénéficia de droits spéciaux de la part de Pierre d’Aragon qui reconnaissait ainsi son talent et la discrimination dont il avait souffert comme les autres Juifs majorquins.

La mer des Indes
La mer des Indes |

Bibliothèque nationale de France

Les Juifs de Majorque étaient arrivés après la conquête chrétienne de 1229, venant pour la plupart du Maghreb. Ils furent bien accueillis par Jacques Ier d’Aragon qui les considérait comme utiles au développement du commerce de la Confédération. Ils allaient garder des liens étroits, familiaux et commerciaux, avec l’Afrique du Nord. C’étaient parfois des hommes de culture, possesseurs de bibliothèques auxquelles les Cresques père et fils purent s’intéresser. D’autres furent des voyageurs infatigables. Mais les cartographes catalans n’étaient pas seulement des savants ou des hommes liés aux milieux marchands, ils ont pu aussi acquérir l’expérience de la mer.

Provenance

Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition « L’Âge d’or des cartes marines. Quand l’Europe découvrait le monde » présentée à la Bibliothèque nationale de France en 2012. 

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