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Anatole France et Jean Lorrain

Collection Jaquet, dessinateurs et humoristes français des 19e et 20e siècles, défets d’illustration
Anatole France et Jean Lorrain
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Dans M. de Phocas, le personnage de Claudius Éthal, double maléfique du héros, dont le nom renvoie, comme le souligne Pascal Noir, aux mots « léthal », « mortel »[1], porte des « bagues étranges ». Parmi elles, une bague poison qui, réalisée par un joaillier de Madrid, reproduit un bijou célèbre lié à la légende de l’œil d’Éboli. Cette « mort instantanée, [ce] suicide sûr et sans agonie [concentrée] dans cette émeraude », se retourne contre son perfide propriétaire lorsque, dans la suite du récit, de Phocas tente de se délivrer de son emprise. La bague évoquée entre les lignes du roman de 1901 semble puiser la source de sa description dans un bijou créé par René Lalique (1860-1945) en 1900. Un créateur que Jean Lorrain admire et met à l’honneur dans certains de ses écrits. Dans L’Aryenne (1907), l’auteur fait porter à la comtesse Illhatieff un bijou au pouvoir mortifère signé de sa main :

« Je l’avais deviné ; cette bague est maudite, il y a comme un sortilège en elle. Je n’ai pas pu encore l’ôter de mon doigt, j’ai passé toute la journée d’hier à tenter l’impossible. Maintenant ma phalange gonflée et meurtrie déborde des deux côtés de la bague et j’ai les émaux translucides de Lalique incrustés dans ma chair, j’ai toute la main douloureuse et brûlante et j’ai passé la nuit dans la fièvre. Un cauchemar affreux m’a torturée ; le serpent d’émail m’étreignait à me faire crier, le masque de cristal violâtre ricanait et me mordait jusqu’au sang, ses dents féroces entamaient jusqu’à l’os. »

Jean Lorrain, L’Aryenne, Paris, Société d’éditions littéraires et artistiques, 1907, p. 68.

« Éthal, debout près de moi, me tendait délicatement, entre le pouce et l’index, une bague assez bizarre.
La voici, regardez-la.
C’était une émeraude carrée, une émeraude-cabochon d’un vert assez pâle, du vert laiteux de la chrysoprase où semble luire et trembler un jus d’herbes. Deux griffes d’acier niellé d’or l’étreignaient, d’un travail assez barbare : deux serres d’épervier crispées sur l’eau glauque de la gemme et se rejoignant ensuite en ondulation de flot.
Je sentais le regard d’Éthal appuyé sur le mien.
Vous ne la connaissez pas ? Voyons, vous êtes pourtant allé en Espagne… À l’Escurial, les appartements privés de Philippe II, dans le trésor faussement appelé l’écrin de Charles-Quint, vous n’avez pas vu cette bague verte ? Cette larme, on dirait de poison, recueillie dans les serres d’un invisible oiseau de proie ? Elle a pourtant une assez belle légende : e si non e vera, bene trovata ; l’œil d’Éboli, la tragique aventure de cette chère princesse. Ah ! ce bon Philippe II était un seigneur peu commode, et ce fervent brûleur d’hérétiques avait des jalousies de tigre et des façons de faire un peu fauves aussi. Cette pauvre Sarah Perez n’eut pas toujours à se louer de son royal amant ; mais aussi quelle idée, pour un bon catholique, de s’éprendre d’une juive ! C’était déjà la revanche d’Israël. Une juive dans le lit d’un roi d’Espagne, une juive favorite d’un Habsbourg ! Ignorez-vous vraiment cette histoire ? Elle doit être apocryphe, mais cadre si bien avec la splendeur morne de l’Escurial et résume si parfaitement l’âme noire du père de don Carlos ! Telle qu’elle est, on la chuchote là-bas, et la voici pour votre éducation et notre joie. Cette Sarah Perez avait les plus beaux yeux du monde, les yeux d’eau verte pailletée d’or que vous aimez, les yeux d’Antinoüs. À Rome, ces yeux-là l’auraient faite concubine d’Adrien. À Madrid, ils la firent devenir princesse d’Éboli en la couchant toute nue dans le lit du roi ; mais Philippe II jalousait fort ces grandes prunelles d’émeraude et leurs transparences ; et la princesse, qui s’ennuyait dans le palais funèbre et la société plus funèbre encore de son roi, eut un beau jour, en sortant de l’office, le malheur et la fantaisie d’arrêter ses admirables yeux sur le marquis de Posa. C’était au seuil de la chapelle, et la princesse se croyait seule avec sa camarera mayor ; mais la vigilance des cagoules la trahit auprès de Philippe, et, le soir, dans l’intimité de l’alcôve, au cours d’une explication violente ou d’un orageux corps à corps, le Habsbourg, enfiévré de mâle rage, terrassait la favorite, et, d’un coup de dent, lui arrachait et dévorait l’œil.
Ce fut la princesse ensanglantée : un beau titre pour un conte cruel. Villiers de L’Isle-Adam l’a omis dans les siens. La d’Éboli demeura borgne, la mie royale eut désormais un trou béant au milieu du visage. Philippe II, qui avait sa juive dans le sang, n’en garda pas moins près de lui la princesse N’a qu’un œil. Il la dédommagea par quelques titres et gouvernements de provinces ; mais, au regret de la belle prunelle verte qu’il avait gâtée, il fit incruster dans l’orbite vide et saigneuse une superbe émeraude enchâssée d’argent, dont les chirurgiens d’alors firent un semblant de regard. Les oculistes ont fait des progrès depuis ; la d’Éboli, déjà impressionnée par la perte de sa prunelle, mourut à quelque temps de là des suites de l’opération. Elle rejoignit son œil dans la tombe.
Tout était barbare, sous ce Philippe II, les façons d’aimer et les chirurgiens.
Philippe II, amant inconsolable, donna ordre d’ôter l’émeraude de la face de la morte et la fit monter en bague ; il la portait toujours au doigt et ne s’en séparait même pas pour dormir, et, quand il mourut à son tour, il avait, dit-on, cette larme verte à l’annulaire de la main droite.
C’est la bague identique que vous tenez, mon cher. Je l’ai fait ciseler sur le modèle de l’anneau du roi, un travail damasquiné bien espagnol, car la véritable est toujours à l’Escurial. Il m’eût été doux de la dérober, car j’ai facilement des instincts de voleur dans les musées ; et les objets qui ont un passé historique, un passé tragique surtout, m’ont toujours singulièrement requis. Je ne suis pas Anglais pour rien ; mais ce qu’on réussit assez aisément en France, n’est point praticable en Espagne : les musées ont de vrais gardiens. J’ai donc dû me résigner à en commander une semblable à un joaillier de Madrid  ; ils possèdent bien ce travail. Ces griffes sont curieusement ciselées ; mais la merveille en est la pierre, non pas qu’elle soit très limpide et pèse beaucoup de carats, mais remarquez comme elle est creuse ! Et vous voyez cette goutte d’huile verte qui se déplace et larmoie entre ses parois, c’est une goutte de poison, un toxique de l’Inde, d’une rapidité foudroyante et tellement corrosif, qu’il suffit d’en effleurer la muqueuse d’un homme pour l’assommer et l’étendre raide.
C’est la mort instantanée, le suicide sûr et sans agonie que je possède dans cette émeraude. Un coup de dent, — et Éthal faisait le geste de porter la bague à ses lèvres, — et l’on quitte ce bas monde de bas instincts et de basses œuvres pour entrer d’un bond dans l’éternité. »

Jean Lorrain, M. de Phocas, Paris, Éditions du Boucher, 2002, p. 75-78.

[1]Pascal Noir, « Quand l’œuvre d’art engendre l’écriture, ou l’obsession des « yeux de musées » dans Monsieur de Phocas de Jean Lorrain », L’œil littéraire : la vision comme opérateur scriptural, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015

Bibliothèque nationale de France

  • Date
    1900-1915
  • Auteur(es)
    Léal da Camara (1877-1948), illustrateur
  • Provenance

    BnF, département des Estampes et de la photographie, PET FOL-TF-771 (30)

  • Lien permanent
    ark:/12148/mmqts66x8mm6f