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Anthologie

Manon Lescaut dans le texte

Avis de l'auteur

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731

Quoique j’eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du chevalier des Grieux, il m’a semblé que n’y ayant point un rapport nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps le fil de ma propre histoire […] [Le lecteur] verra, dans la conduite de M. des Grieux, un exemple terrible de la force des passions. J’ai à peindre un jeune aveugle, qui refuse d’être heureux, pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui, avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère par choix une vie obscure et vagabonde à tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui en est accablé, sans profiter des remèdes qu’on lui offre sans cesse, et qui peuvent à tout moment les finir ; enfin, un caractère ambigu, un mélange de vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d’actions mauvaises. Les personnes de bon sens ne regarderont point un ouvrage de cette nature comme un travail inutile. Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’évènements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public, que de l’instruire en l’amusant.

Abbé Prévost, Manon Lescaut, Paris, E. Bourdin, 1839.

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Rencontre avec Manon Lescaut
Première partie

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731

La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à mon valet, et étant entré avec peine en perçant la foule, je vis en effet quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles, qui étaient enchaînées six à six par le milieu du corps, il y en avait une dont l'air et la figure étaient si peu conformés à sa condition, qu'en tout autre état je l'eusse prise pour une princesse. Sa tristesse-et la saleté de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si peu, que sa vue m'inspira du respect et de la pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner autant que sa chaîne pouvait le permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment de décence et de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques lumières sur le sort de cette belle fille. […] Voilà un jeune homme, ajouta l'archer, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur son sujet. Il l'a suivie depuis Paris, sans cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant. Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis : il paraissait être dans une rêverie profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distingue au premier coup-d'œil une personne qui a de la naissance et de l'éducation. Je m'approchai de lui. […] Voulez-vous bien satisfaire la curiosité que j'ai de connaître cette belle personne, qui ne me paraît point faite pour le triste état où je la vois ? Il me répondit honnêtement […] que je l'aime avec une passion si violente, qu'elle me rend le plus infortuné de tous les hommes. J'ai tout employé à Paris pour obtenir sa liberté. Les sollicitations, l'adresse et la force m'ont été inutiles ; j'ai pris le parti de la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai avec elle ; je passerai en Amérique.

Abbé Prévost, Manon Lescaut, Paris, E Bourdin, 1839, pp. 4-7.
 

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Coup de foudre
Première partie

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731

J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un jour plus tôt ! J'aurais porté chez mon père toute mon innocence.
La veille même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes par curiosité jusqu'à l'auberge où ces voitures descendent.
Nous n'avions point d'autre motif que de savoir de quelles personnes il était rempli. Il en sortit quelques femmes qui se retirèrent aussitôt ; il n'en resta qu'une fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour, pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur, s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle était si charmante, que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, et à qui il n'était peut-être jamais arrivé de regarder une fille pendant une minute, moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouve enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut naturel d'être excessivement timide et facile à déconcerter; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut le compliment honnête que je lui fis sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance ? Elle me répondit ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus expérimenté que moi ; c'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, et pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré ; et qui a causé dans la suite tous ses malheurs et les miens.

Abbé Prévost, Manon Lescaut, Paris, E Bourdin, 1839, pp. 15-16.

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Rencontre au parloir
Première partie

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731

Il était six heures du soir. On me vint avertir, un moment après mon retour, qu'une dame demandait à me voir. J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! J'y trouvai Manon ! C'était elle ; mais plus aimable et plus brillante que je ne l'avais jamais vue : elle était dans sa dix-huitième année. Ses charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était un air si fin, si doux, si engageant ; l'air de l'Amour même. Toute sa figure me parut un enchantement.
Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec tremblement, qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque temps, égal au mien ; mais voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit d'un ton timide, qu'elle confessait que son infidélité méritait ma haine ; mais que s'il était vrai que j'eusse jamais eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu aussi bien de la dureté à laisser passer deux ans sans prendre soin de m'informer de son sort et qu'il y en avait beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence sans lui dire une parole. Le désordre de mon âme, en entendant ce discours, ne saurait être exprimé. Elle s'assit, je demeurai debout, le corps à demi-tourné, n'osant l'envisager directement. Je commençai plusieurs fois une réponse que je n'eus pas la force d'achever. Enfin je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon ! ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc, m'écriai-je encore ? Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre cœur, sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle ! repris-je en versant moi-même des pleurs que je m'efforçai en vain de retenir; demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon cœur n'a jamais cessé d'être à toi. À peine eus-je achevé ces derniers mots, qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente, pour exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec langueur. Quel passage en effet de la situation tranquille où j'avais été, aux mouvements tumultueux que je sentais renaître. J'en étais épouvanté. […] Chère Manon ! lui dis-je, avec un mélange profane d'expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberté, à Saint-Sulpice, est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien, je lis ma destinée dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point, la gloire me paraît une fumée, tous mes projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les biens différens de ceux. que j'espère avec toi, sont des biens méprisables, puisqu'ils ne sauraient tenir un moment dans mon cœur contre un seul de tes regards […] Elle me dit […] que ne suivant que le mouvement de son cœur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au séminaire avec la résolution d'y mourir, si elle ne me trouvait pas disposé à lui pardonner.
Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas touché ! Pour moi, j'avoue que j'aurais sacrifié, pour Manon, tous les évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel ordre elle jugeait à propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit qu'il fallait sur-le-champ sortir du séminaire, et remettre à nous arranger dans un lien plus assuré. Je consentis à toutes ses volontés sans réplique.

Abbé Prévost, Manon Lescaut, Paris, E Bourdin, 1839, pp. 58-64.

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Hésitations de des Grieux

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.

L'adresse était à moi, et l'écriture de sa main. Je l'ouvris avec un frisson mortel : elle était dans ces termes.
« Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon cœur, et qu'il n'y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime ; mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que dans l'état où nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité, crois-tu qu'on puisse être bien tendre lorsqu'on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale ; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en croyant en pousser un d'amour. Je t'adore, compte là-dessus ; mais laisse-moi pour quelque temps le ménagement de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets ; je travaille pour rendre mon chevalier riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta Manon, et qu'elle a pleuré la nécessité de te quitter ».


Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à décrire ; car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments je fus alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on n'a rien éprouvé qui soit semblable ; on ne saurait les expliquer aux autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idée ; et l'on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce qu'étant seules de leur espèce cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne peut même être rapproché d'aucuns sentiments connus. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu'il devait y entrer de la douleur, du dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux, s'il n'y fût pas entré encore plus d'amour ! Elle m'aime, je le veux croire; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je, qu'elle fût un monstre pour me haïr ?


Quels droits eut-on jamais sur un cœur, que je n'aie pas sur le sien ? Que me reste-t-il à faire pour elle, après tout ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle m’abandonne, et l'ingrate se croit à couvert de mes reproches, en me disant qu'elle ne cesse pas de m'aimer. Elle appréhende la faim ; Dieu d'amour !
Quelle grossièreté de sentiments, et que cela répond mal à ma délicatesse ! Je ne l'ai pas appréhendé, moi qui m'y expose si volontiers pour elle, en renonçant à ma fortune et aux douceurs de la maison de mon père, moi qui me suis retranché jusqu'au nécessaire, pour satis- faire ses petites humeurs et ses caprices.
Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des conseils ; tu ne m'aurais pas quitté du moins sans me dire adieu.
C'est à moi qu'il faut demander quelles peines cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il faudrait avoir perdu l'esprit pour s'y exposer volontairement.

Abbé Prévost, Manon Lescaut, Paris, E Bourdin, 1839, pp. 99-102.

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Mort de Manon
Seconde partie

Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731.

Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie, et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d'abord ces paroles que pour une expression ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que par les tendres consolations que l'amour inspire. Mais ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes, me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis, je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait, c'est tout ce que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable évènement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie trainé depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à en mener jamais une plus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer, et d'attendre la mort sur sa fosse.
J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser ; mais j'en tirai moins de secours que de mes mains.
J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout-à-fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel, et j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c'est que pendant tout l'exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux, ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j'étais, et le dessein déterminé de mourir, avait coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur; aussi ne demeurai-je pas longemps dans la posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait…

Abbé Prévost, Manon Lescaut, E. Bourdin, 1839, pp. 335-338.

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