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Anthologie

Autour du palais d’Été

Différents points de vue sur le Yuanmingyuan, de celui de ses créateurs à celui des Occidentaux.

Chronique du jardin de la Clarté parfaite

Empereur Yongzheng, Chronique du jardin de la Clarté parfaite

Le jardin de la Clarté parfaite, au septentrion du jardin du Printemps glorieux, est le jardin qui m’a été donné en fief pour résidence. Jadis, feu Sa Majesté mon père l’empereur Shengzu, le Vertueux, en ses moments de loisir, après les audiences, se délassait sous les frondaisons du Danling pian et se désaltérait à l’eau d’une source. La trouvant de goût agréable, il fit aménager, en ordonnant d’en réduire les dimensions, le jardin du Printemps glorieux sur les ruines d’une villa abandonnée, qui appartint à un parent des empereurs Ming. Il l’honorait de sa présence pendant les printemps splendides et les étés torrides. Je suivais son cortège impérial quand il s’y rendait, et un jour, me vis honoré d’un site aux bois clairs et aux sources pures, aux vastes étangs et aux lacs profonds. En les adaptant au relief, m’appuyant sur les montagnes et en bordure d’eau, selon les dimensions et les qualités du terrain, j’y fis édifier pavillons et belvédères, capturant les beautés de la nature sans [en] déranger [l’ordonnancement] par les travaux.
Parterres de fleurs, écrans d’arbres, point n’est besoin de les arroser pour les voir prospérer. Les oiseaux dans les nids, les poissons dans les bassins, joyeux de voler et de nager, se rassemblent à leur gré, sans doute grâce au site, sain et d’heureuse configuration, et à la terre, si bonne et fertile. Tout y est réuni dans la sérénité pour y prospérer et y résider ; tout donne paix et faste.
Le jardin achevé, Sa Tendre Grâce [mon père] me fit l’honneur de m’accorder une inscription horizontale de ces mots CLARTÉ PARFAITE. Avec respect, je me portai à la rencontre du char impérial. Je contemplai avec joie le visage souriant, empreint d’affection paternelle, et exprimai ma reconnaissance pour l’astre du jour. Les fleurs et les arbres, le bois et la source : l’univers entier reçut sa faveur.
Parvenu au grand gouvernement, du matin au soir je traitais les affaires de l’État depuis ma retraite [de deuil]. En dépit des chaleurs torrides, de la moiteur étouffante, je n’envisageai à aucun moment de fuir la canicule et de me porter à la rencontre de la fraîcheur. Les trois années de deuil s’écoulèrent. Tous affirmèrent que le Grand Rite était accompli, que les Cent Affaires devaient à nouveau être entreprises. Il convenait de calmer les esprits, de recevoir la félicité dans la sérénité sans qu’il soit besoin d’efforts pour balayer les tracas et les clameurs du monde. Pour aménager un climat de pureté et d’excellence, seule la résidence à la campagne convient. Ainsi ai-je ordonné au service concerné de restaurer avec mesure les belvédères et les terrasses, les montagnes et les vallées, tout en préservant l’ancienne apparence. On se contenta de construire des galeries couvertes et des perrons, pour distribuer la cour et les bureaux. Cela afin que les ministres de service puissent disposer en ces lieux de locaux pour gérer les affaires.
Dans la salle construite au midi du jardin, je me rends pour tenir conseil. Le soleil du matin y resplendit, l’ombre de l’été en marque le seuil. De jour comme de nuit, les audiences et les consultations se succèdent, et le temps passé en compagnie des ministres est long.
Au sein du jardin, des champs sont défrichés et des chaumières sont bâties. Potagers et vergers sont tracés. Fertile est la plaine, abondantes sont les barbes splendides des épis de blé. Comme il m’arrive de porter mon regard au loin et d’observer, mes pensées s’éloignent alors vers la plaine centrale, et je me félicite que l’automne soit là ; m’appuyant aux balustrades pour regarder les travaux des champs, ou me rendant sur les digues pour observer les nuées, j’espère que la pluie nourricière sera opportune, que les pousses de qualité seront mûres à terme. Alors l’image des paysans qui s’appliquent et s’attèlent au dur labeur de la récolte se transpose au sein du jardin impérial.
Comme des rayons de soleil à travers bois après la pluie, les reflets purs et clairs du bassin, le ruban d’un cours d’eau sans ride, l’image d’un pic lointain dans le miroir d’un plan d’eau, l’éclat du soleil du matin, la clarté de la lune au soir, reflet d’émeraude contenu au firmament où naît spontanément le mystère de la Voie, et s’éclaircit subitement le dessein céleste, je profite du peu d’affaires importantes pour me livrer aux plaisirs nobles. Saisir les rimes et manier le pinceau, mettre à profit les qualités [des fonctionnaires] et diriger les connaissances [des conseillers]. En ce qui concerne le rythme quotidien du lever et du coucher, je me conforme scrupuleusement au modèle vertueux, à l’éclat condescendant, et je l’observe avec respect en tous points, sans oser transgresser les limites tracées. Contrairement aux chevrons peints de polychromies, et aux colonnes en bois de genévrier, les cloisons sont sans ornement et les portails faits de planches, sans équarrissage ni ajustement, sans application de vermillon ni de rouge éclatant, c’est pour prendre modèle sur le sens de l’économie et de frugalité de feu Sa Majesté mon père.
Au matin, recevoir les ministres et les conseillers, au soir, déplier et prendre connaissance des mémoires et des placets, réviser les rapports sur le perron, superviser les exercices de tir au champ. Pendant un moment de calme, sérénité ; en période d’abstinence, respect. Inscrire chaque action dans la constance et la persévérance, c’est prendre modèle sur la diligence et l’application de feu Sa Majesté mon père.
Aux beaux jours de printemps ou d’automne, le paysage propage la fraîche senteur du végétal naissant, les animaux produisent un concert à l’unisson, les fleurs sécrètent un nectar de rosée limpide. Alors les princes et les ministres sont convoqués pour une promenade sereine et sans encombre, ou pour faire une traversée au rythme des rames, et leur sont offerts des victuailles, des fruits et des légumes. En osmose nous manifestons nos sentiments et nous consignons par écrit l’allégresse d’être à l’unisson. Lever la tête pour contempler, et l’abaisser pour inspecter, nager ou plonger, chacun suivant sa convenance ; les Dix Mille Figures se dévoilent dans toute leur plénitude, le cœur et l’esprit dans un état de concorde et de détachement. C’est prendre modèle sur l’affection et l’honneur dont feu Sa Majesté mon père entourait les sages, et la condescendance dont il faisait preuve avec les subordonnés, suivant les circonstances et la constitution des êtres.

Quant à ce beau nom de Clarté parfaite qui m’a été accordé par faveur, au dessein profond et à la signification difficile à pénétrer, par la consultation des ouvrages anciens et en me référant à leurs propos, j’ai cherché à en reconnaître les vertus. Ainsi, le parfait atteint le divin, comme l’homme pénétré de vertu est à l’exact milieu du jour ; la clarté se répand en tous lieux, telle l’intelligence pénétrante d’un sage accompli.
Pour me conformer à ce sens dévoilé, il est gravé en inscription au-dessus de l’accès ; maxime qui tient en éveille corps et l’esprit ; avec respect chercher à appréhender le dessein du ciel et se remémorer sans cesse les conseils et l’instruction du sage [mon défunt grand-Père], et me référant au réconfort pour assortir les catégories, cultiver avec constance la Suprême Concorde. Je ne sollicite pas ma propre sérénité, mais je désire la paix et la tranquillité aux Dix Mille Orients. Ce dessein, je ne le formule pas pour mon confort, mais dans l’espoir de connaître l’harmonie et la prospérité des Cent Tribus, dans l’espoir que notre ère accédera à la Terrasse du Printemps et que le peuple se promènera au Royaume de la Félicité.

Je voudrais étendre la Grande Œuvre sur une assise d’une extrême solidité, et ramener le règne de la félicité et de la prospérité dans un proche avenir, afin de répondre avec gratitude à la faveur profonde que me fit feu Sa Majesté mon père.
Ainsi seulement mon cœur pourra-t-il trouver quelque réconfort. Par conséquent je le proclame, et afin que ce vœu puisse vivre pour toujours, j’en rédige la chronique.

Empereur Yongzheng (1723-1735), Chronique du jardin de la Clarté parfaite

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Chronique du jardin de la Clarté parfaite

Empereur Yongzheng, Chronique du jardin de la Clarté parfaite

Jadis, Sa Majesté mon défunt père, dans le jardin offert par Sa Majesté mon défunt grand-père, a effectué des travaux de remise en état pour que sommairement les lieux puissent avoir l’aspect d’une cour et de bureaux, afin qu’à chaque instant il puisse donner des ordres et pratiquer la politique avec éminence.
Ainsi les salles d’étude et les cours, les belvédères et les pavillons construits au bord de l’eau, les montagnes et les bassins, dressés ici et là, sont élevés en arrière, estimés non pour l’éclat mais pour la sobriété, non pour prétendre à l’opulence mais pour célébrer la sérénité et son agrément. Pour apprécier l’exubérance de la végétation, il y a les bosquets et les massifs fleuris qui accueillent le visiteur avec joie ; pour constater les efforts que nécessitent les travaux de l’agriculture et de la sériciculture, il y a les champs et les huttes, et les potagers et les vergers pour mesurer l’importance de la pluie et les bienfaits des rayons de soleil.
Le vent qui souffle à travers la pinède, et la clarté de la lune effleurant la surface de l’eau pénètrent le cœur et spontanément font naître le mystère de la Voie ; des tapis de feutre fin sont disposés dans les salles spacieuses pour accueillir souvent des lettrés et des ministres afin d’étudier les classiques et l’histoire, pour se purifier l’esprit. Ainsi il y passait ses instants de loisir, ou il y chantait ou y récitait des poèmes, ou y restait en éveil, en méditation.
Sa Majesté mon défunt père, qui s’attachait d’abord au devoir et ne s’accordait de loisirs qu’ensuite, est à l’image de Sa Majesté mon défunt grand-père, qui pratiquait de même avant lui, de sorte que toutes choses sous la voûte de l’univers sont dans un ordre de perfection et de clarté.
Le sens de “parfait” et de “clarté” se rapporte à l’image de l’homme pénétré de vertu à l’exact milieu du jour. Sa Majesté mon défunt grand-père a fait la grâce d’accorder ce nom à Sa Majesté mon défunt père, qui l’a reçu avec respect et s’y est conformé pour tenir en éveil et le corps et l’esprit, et l’a gravé au-dessus de l’entrée. Il ne sollicitait pas sa propre sérénité ni son propre contentement, mais il désirait la paix et la tranquillité aux Dix Mille Orients ; il ne formulait pas ce dessein pour son confort mais il espérait connaître l’harmonie et la prospérité des Cent Tribus. Puis j’ai hérité ce règne de paix et de gloire d’un infini extrême. Moi, humble enfant, je reçois avec respect palais et jardins des empereurs m’ayant précédé, j’ai souvent ressenti la crainte que la honte ne tombe sur moi et que je démérite. Comment oserais-je procéder à des extensions ou à des embellissements ? Ainsi, lorsque j’ai reçu la bénédiction céleste, le bureau concerné a proposé de construire un autre jardin. J’ai refusé. Après la période de deuil, j’ai continué à habiter dans l’ancien jardin de Sa Majesté mon défunt père.
Car tout empereur et souverain, dans ses moments de loisir, après avoir donné audience et traité les affaires de l’État, doit avoir un site pour flâner et se promener, et porter son regard au loin pour délasser son esprit. Posséder une telle convenance permet de cultiver l’esprit et aussi de modeler le cœur. Dans le cas contraire, ne pas disposer d’une telle convenance conduirait à se laisser déborder par les plaisirs des sens et à perdre son dessein.
Si la préoccupation des palais, des costumes, des spectacles étranges et des curiosités prenait le dessus, alors le désir de se rapprocher des vertueux, de recevoir des critiques. d’être diligent dans l’administration, et l’amour pour le peuple s’éloigneraient. Aucune parole ne saurait exprimer toute la nuisance d’un tel fait.
Sa Majesté mon défunt père n’a pas résidé au jardin du Printemps glorieux car déjà il possédait ce jardin de la Clarté parfaite, sans bois équarri ni sculptures, conformément à l’esprit de simplicité et d’honnêteté de Sa Majesté mon défunt grand-père.
Néanmoins, l’échelle des édifices est vaste et l’ensemble est dégagé ; les montagnes et les vallées sont à l’écart et sereines ; la configuration des lieux, le climat et la végétation sont d’excellente qualité ; les pavillons à étage élevés et les pièces profondes sont en nombre suffisant. Ce site peut être qualifié, sans conteste, de lieu préservé du ciel et pénétré de l’esprit de la terre, un lieu de réjouissance et de délassement pour le souverain, un site sans pareil.
Vous, les enfants des générations à venir, ne devez en aucun cas abandonner ce site, ni engager de nouvelles dépenses et gaspiller les biens du peuple pour concevoir et bâtir d’autres jardins impériaux. Mais vous devez vous conformer avec sincérité à mon exemple et prendre modèle sur l’esprit de diligence et d’économie de Sa Majesté mon défunt père, qui devrait être le vôtre. Les registres disent : “On ne saurait supporter de vivre dans la demeure où ont vécu les parents et ancêtres.” Mais qu’en est-il des palais impériaux ? L’éloge plein de bon sens du vénérable Zhang de la dynastie des Jin doit être médité avec juste appréciation.
Quant aux raisons ayant conduit à l’édification du jardin, le sage suit les circonstances et la constitution de toutes choses, le perfectionnement des lettres et la glorification des armes, la tendre chaleur accordée aux Dix Mille Catégories, la préservation de l’Harmonie suprême, l’espoir que notre ère accède à la Terrasse du Printemps et que le peuple se promène au Royaume de la Félicité. Cette volonté est déjà inscrite dans la chronique antérieure de Sa Majesté mon défunt père. Moi, humble enfant, comment aurais-je l’audace de me prêter à un verbiage superflu ?

Empereur Yongzheng (1723-1735), Chronique du jardin de la Clarté parfaite

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Le “jardin des jardins”

Jean-Denis Attiret, Lettres édifiantes et curieuses, 1747
Sous le titre des Lettres édifiantes et curieuses est publiée en France, entre 1702 à 1776, une collection établie sur la base de la correspondance des jésuites de Chine. Souvent rééditée et ayant une large audience, elle contribua à nourrir la vogue sinophile et à entretenir le goût pour les “chinoiseries” qui prévalait au 18e siècle. Chaque volume était un événement attendu dans les salons.
L’une des missives, dans laquelle le frère Jean-Denis Attiret (1702-1768) évoquait les maisons de plaisance de l’empereur au Yuanming yuan, qu’il nomme le “jardin des jardins”, connut un retentissement particulier. Daté du 1er novembre 1743 mais publié en 1747, ce document permit aux Européens d’acquérir des informations sur les jardins chinois et de plus joua un rôle prépondérant dans l’élaboration d’une conception nouvelle de l’art du paysage à un moment où la symétrie du jardin à la française commençait à être remise en question. Cette lettre contribua à la création des parcs “imités de la Chine” à travers toute l’Europe.
 

[...] tout y est grand et véritablement beau, soit pour le dessin, soit pour l’exécution, et j’en suis d’autant plus frappé, que nulle part rien de semblable ne s’est offert à mes yeux [...]. Ce palais est au moins de la grandeur de Dijon [...]. Il consiste en général dans une grande quantité de corps de logis, détachés les uns des autres, mais dans une belle symétrie, et séparés par de vastes cours, par des jardins et des parterres. La façade de tous ces corps de logis est brillante par la dorure, le vernis et les peintures. L’intérieur est garni et meublé de tout ce que la Chine, les Indes et l’Europe ont de plus beau et de plus précieux. Pour les maisons de plaisance, elles sont charmantes. Elles consistent dans un vaste terrain, où l’on a élevé à la main de petites montagnes, hautes depuis vingt jusqu’à cinquante et soixante pieds, ce qui forme une infinité de petits vallons. Des canaux d’une eau claire arrosent le fond de ces vallons, et vont se joindre en plusieurs endroits pour former des étangs et des mers. On parcourt ces canaux, ces mers et ces étangs sur de belles et magnifiques barques [...]. Dans chacun de ces vallons, sur le bord des eaux, sont des bâtiments parfaitement assortis de plusieurs corps de logis, de cours de galeries ouvertes et fermées, de jardins, de parterres, de cascades, etc., ce qui fait un assemblage dont le coup d’œil est admirable. On sort d’un vallon, non par de belles allées, droites comme en Europe, mais par des zigzags, par des circuits, qui sont eux-mêmes ornés de petits pavillons, de petites grottes, et au sortir desquels on retrouve un second vallon tout différent du premier, soit pour la forme du terrain, soit pour la structure des bâtiments. Toutes les montagnes et collines sont couvertes d’arbres, surtout d’arbres à fleurs, qui sont ici très communs. C’est un vrai paradis terrestre. Les canaux ne sont point comme chez nous bordés de pierres de taille tirées au cordeau, mais tout rustiquement avec des morceaux de roche, dont les uns avancent, les autres reculent, et qui sont posés avec tant d’art, qu’on dirait que c’est l’ouvrage de la nature. Tantôt le canal est large, tantôt étroit : ici il serpente, là il fait des coudes, comme si réellement il était poussé par les collines et les rochers. Les bords sont semés de fleurs qui sortent des rocailles, et qui paraissent y être l’ouvrage de la nature ; chaque saison a les siennes. Outre les canaux, il y a partout des chemins, ou plutôt des sentiers, qui sont pavés de petits cailloux, et qui conduisent d’un vallon à l’autre. Ces sentiers vont aussi en serpentant ; tantôt ils sont sur les bords des canaux, tantôt ils s’en éloignent. Arrivé dans un vallon, on aperçoit les bâtiments. Toute la façade est en colonnes et en fenêtres ; la charpente dorée, peinte, vernissée ; les murailles de brique grise, bien taillée, bien polie ; les toits, couverts de tuiles vernissées, rouges, jaunes, bleues, vertes, violettes, qui par leur mélange et leur arrangement font une agréable variété de compartiments et de dessins. Ces bâtiments n’ont presque tous qu’un rez-de-chaussée. Ils sont élevés de terre, de deux, quatre, six ou huit pieds. Quelques-uns ont un étage. On y monte, non par des degrés de pierre façonnés avec art, mais par des rochers, qui semblent être des degrés faits par la nature. Rien ne ressemble tant à ces palais fabuleux de fées, qu’on suppose au milieu d’un désert, élevés sur un roc dont l’avenue est raboteuse, et va en serpentant [...]. Chaque vallon comme je l’ai dit, a sa maison de plaisance ; petite, eu égard à l’étendue de tout l’enclos, mais en elle-même assez considérable pour loger le plus grand de nos seigneurs d’Europe avec toute sa suite. [...] Mais combien croirez-vous qu’il y a de ces palais dans les différents vallons de ce vaste enclos ? Il y en a plus de deux cents, sans compter autant de maisons pour les eunuques [...]. Mais dans les maisons de plaisance on veut que presque partout il règne un beau désordre, une antisymétrique. Tout roule sur ce principe : C’est une campagne rustique et naturelle qu’on veut représenter, une solitude, non pas un palais bien ordonné dans toutes les règles de la symétrie et du rapport [...]. Tout est de bon goût, et si bien ménagé, que ce n’est pas d’une seule vue qu’on en aperçoit toute la beauté, il faut examiner pièce à pièce ; il y a de quoi s’amuser longtemps, et de quoi satisfaire toute sa curiosité.

Jean-Denis Attiret, Pékin 1er novembre 1743 - Lettres édifiantes et curieuses, 1747

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Le sac du palais d’Été

Victor Hugo, lettre au capitaine Butler, 1861

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.
Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici : Il y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde : cette merveille s’appelait le palais d’Été. L’art a deux principes, l’idée, qui produit l’art européen, et la Chimère, qui produit l’art oriental. Le palais d’Été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extrahumain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre une et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle. Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le palais d’Été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze et de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail des générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le palais d’Été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les pyramides en Égypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le palais d’Été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.
Cette merveille a disparu. Un jour, deux bandits sont entrés dans le palais d’Été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du palais d’Été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au palais d’Été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce formidable et splendide musée de l’Orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait des entassements d’orfèvrerie. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.
Nous Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie.
Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ! les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.
L’Empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du palais d’Été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.
En attendant, il y a un vol et deux voleurs. Je le constate.
Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

Victor Hugo, lettre au capitaine Butler, Hauteville-House, 25 novembre 1861

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La tradition chinoise des parcs impériaux

Guillaume Pauthier, « Palais d’Été de l’empereur Khien-Loung », 1864

À trente li ou trois lieues, au nord-ouest de la porte de Pékin, appelée Si-tchi-mén (la “porte située directement à l’ouest”), on trouve un grand bourg que l’on nomme Haï-thien, habité naguère encore, comme autrefois Versailles, par une population nombreuse, attachée à la cour des empereurs chinois, qui vivait uniquement des nombreuses industries que ces empereurs se plaisaient à entretenir et à encourager. Au delà de ce bourg, est situé un parc immense, plus grand à lui seul que toute la ville de Pékin, et ayant aussi deux enceintes carrées concentriques, dans lesquelles se trouvaient disséminées quarante palais d’architecture purement chinoise, dont on donne ici plusieurs spécimens dessinés d’après quelques-uns des quarante magnifiques dessins coloriés et exécutés sur soie par des artistes chinois, lesquels dessins ornent un album provenant du cabinet de l’empereur Khien-lounget acheté, dans ces derniers temps, par la Bibliothèque impériale de Paris. On y a ajouté une autre vue, tirée d’un album représentant en vingt dessins, aussi coloriés, les palais construits à l’européenne par le même empereur.
Ce fut l’empereur Young-tching, qui, sur les recommandations de son père, le célèbre Kang-hi, contemporain de Louis XIV, choisit cette localité, au nord-ouest de Pékin, pour y établir sa résidence d’été ; mais ce fut son petit-fils, l’empereur Khien-loung, mort en 1796, après un règne de soixante ans, qui fit de cette résidence l’ensemble le plus extraordinaire de palais, de pavillons, de kiosques, de pièces d’eau, de rochers, de collines et de vallées factices que la main de l’homme ait jamais créé.

Dès les premiers temps de la monarchie chinoise on voit les souverains de ce pays, comme d’ailleurs ceux des autres monarques asiatiques, rechercher avec passion le luxe des palais et des grands parcs réservés. Ainsi on lit dans le philosophe Meng-tseu (368 avant J.-C.) :
« Siouan-Wang, roi de Tsi, interrogea Meng-tseu en ces termes : J’ai entendu dire que le parc de Wen-Wang avait soixante-dix li (sept lieues) de circonférence ; les avait-il véritablement ?
Meng-tseu répondit : c’est ce que l’histoire rapporte.
Le roi dit : D’après cela, il était donc d’une grandeur excessive ?
Meng-tseu dit : Le peuple le trouvait encore trop petit.
Le roi ajouta : J’ai un parc qui n’a que quarante li (quatre lieues) de circonférence, et le peuple le trouve encore trop grand ; pourquoi cette différence ?
Meng-tseu répondit : Le parc de Wen-Wang avait soixante-dix li de circuit ; mais c’était là que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de l’herbe ou de couper du bois. Ceux qui désiraient prendre des faisans ou des lièvres allaient là. Comme le roi avait son parc en commun avec le peuple, celui-ci le trouvait trop petit? quoiqu’il eût sept lieues de circonférence. Cela n’était-il pas juste ?
Moi, votre serviteur, continue le philosophe, lorsque je commençai à franchir la frontière, je m’informai de ce qui était principalement défendu dans votre royaume, avant d’oser pénétrer plus avant. Votre serviteur apprit qu’il y avait un parc de quatre lieues de tour, que l’homme du peuple qui y tuait un cerf était puni de mort, comme s’il avait commis le meurtre d’un homme ; alors ce parc est une véritable fosse de mort de quatre lieues de circonférence ouverte au sein de votre royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand, n’a-t-il pas raison ?
Le roi parla d’autre chose. »

Le célèbre empereur des Thsin, Chi-Hoanq-Ti, qui, deux cent cinquante ans avant notre ère, fit brûler tous les livres, après avoir détruit tous les royaumes féodaux qui s’étaient formés en Chine sous les précédentes dynasties, se fit faire des jardins de plaisance de trois cents li (ou trente lieues) de circonférence, qu’il peupla de quadrupède, de poisons, d’oiseaux, d’arbres, de plantes et de fleurs de tous les pays. Les historiens chinois disent qu’il y réunit plus de trois mille espèces d’arbres. Il y fit construire en outre autant de palais qu’il avait détruit de principautés ; et ces palais étaient bâtis sur le modèle le plus beau qu’avait, offert chacune de ces mêmes principautés.
L’empereur Wou-Ti des Han (140 av. notre ère) qui avait porté ses armes jusqu’aux bords de la mer Caspienne et aux frontières de l’Inde, se fit construire un parc qui avait plus de cinquante lieues de tour, parsemé de palais, de kiosques, de grottes, de décorations de toutes sortes. Trente mille esclaves y étaient continuellement occupés ; toutes les provinces de l’empire devaient y envoyer chaque année ce qu’elles avaient de plus rare, en plantes, en fleurs, en arbrisseaux et en arbres de toutes sortes.
Un autre empereur de la même dynastie ne partageait pas de tels goûts de magnificence et négligeait ses jardins de plaisance. Un de ses ministres lui ayant fait des observations à ce sujet, l’empereur répondit : « Je veux faire un jardin de toute la Chine ; si mon prédécesseur avait employé en défrichements les sommes immenses qu’il a dépensées à agrandir et embellir ses parcs, bien des milliers d’hommes, qui manquent de riz, en auraient abondamment. »

Guillaume Pauthier, « Palais d’Été de l’empereur Khien-Loung », Le Tour du Monde, 1864

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Le paradoxe du Yuanmingyuan

Che Bing Chiu, Le jardin de la Clarté parfaite, 2000

Le Yuanmingyuan a marqué une étape importante dans l’histoire des jardins en Chine, comme dans l’histoire de la dynastie Qing. Depuis sa conception jusqu’à sa ruine, les événements qui y surviennent sont représentatifs de l’état du pouvoir impérial et de sa vigueur morale. Grâce au recul qu’autorise l’analyse historique, il apparaît nettement que ce jardin particulier est le miroir de l’histoire de la Chine à cette époque. L’empereur Qianlong, jeune monarque régnant sur un empire puissant, conscient de son omnipotence, a voulu défier le destin en inscrivant vvision grandiose” sur la grande peinture du Yuanmingyuan exécutée par Leng Mei. “Vision grandiose” est le nom de règne de l’empereur Huizong, fondateur du jardin impérial de la Montagne de la stabilité, dont l’édification provoqua un enchaînement de circonstances à l’origine de la chute de la dynastie des Song du Nord. De façon curieusement parallèle, la fondation du Yuanmingyuan marqua la déchéance de la maison impériale des Aisin Gioro, et le début d’une longue période d’humiliation dont le peuple chinois ressent toujours la honte.
La destruction du Yuanmingyuan acquiert une force symbolique exceptionnelle à la lumière des événements ultérieurs : l’histoire moderne et contemporaine de la Chine est caractérisée par un système de pouvoir plurimillénaire qui s’effondre brutalement sous le choc des cultures, au contact de l’Occident, puis est remplacé depuis 1949 par un système inédit, inspiré par la pensée occidentale marxiste et par la révolution soviétique. Or l’une des caractéristiques les plus remarquables des palais et des jardins du Yuanmingyuan des Qing réside précisément dans un mélange unique d’intégrité et de métissage. Ce point essentiel demande qu’on lui apporte quelque lumière.
Dynastie exogène installée sur le trône du Dragon par la force des armes, les Qing ont cherché une légitimité aux yeux du peuple conquis grâce à l’adhésion aux valeurs proprement chinoises, la culture lettrée et le confucianisme en l’occurrence. Adhérant aux valeurs chinoises, les empereurs Qing ont fait montre d’un zèle de néophyte. L’organisation de l’exercice du pouvoir impérial à l’intérieur du Yuanmingyuan, l’importance créatrice d’un statut grâce à l’attention portée au nom juste des édifices, la symbolique déployée dans la conception des jardins, bref, tous les aspects matériels et immatériels des jardins et des palais du Yuanmingyuan (et des autres jardins impériaux) sont en quelque sorte un étendard des valeurs chinoises. Mais, peuple étranger en terre chinoise, les premiers empereurs mandchous ont perçu dans les valeurs étrangères que les missionnaires occidentaux apportaient une fonction utilitaire qu’ils ont su capter. Et ici réside le paradoxe : la “collaboration” sino-occidentale, dans ce site exemplaire des valeurs chinoises qu’est le Yuanmingyuan, a produit dans la zone des palais européens un exemple remarquable de métissage culturel.
En Chine, les palais européens de l’empereur ont acquis eux aussi une valeur symbolique forte, même si l’interprétation classique de leur existence gît dans la conviction des maîtres de l’empire du Milieu que “tout ce qui est sous le ciel leur appartient”. À ce propos, il faut se garder d’un quelconque angélisme : les premiers empereurs Qing étaient de fins politiques. Seuls les moins doués parmi eux – et même le grand Qianlong, gagné par la sénilité – ont commis l’erreur de sous-estimer la force des Occidentaux – une erreur admissible quand rares étaient les Européens à atteindre les côtes de Chine, mais une erreur de moins en moins pardonnable quand, au 19e siècle, ces derniers sont devenus manifestement assez puissants pour fréquenter assidûment les abords de l’empire. Là encore, la revendication de la part des empereurs de “maîtriser le monde” ressortit à une démarche politique, bien plus qu’à l’ignorance totale des réalités du monde extérieur à l’empire. Il s’ensuit que l’existence de palais européens dans l’enceinte du Yuanmingyuan n’est pas seulement le fruit d’un caprice alimenté par le goût prononcé pour la collection de Qianlong, ni un acte d’homme politique ignorant qui feint de “posséder” l’extrême-Occident à travers la “miniature” qu’il fait bâtir en son domaine, mais est bel et bien un acte politique, volontaire, de rapprochement des cultures. Et cela au moment où une telle démarche est encore possible, c’est-à-dire avant que la rencontre des cultures n’ait tourné à la confrontation. Les Chinois n’ont pas voulu “adopter” les cultures occidentales, bien sûr. Le goût de l’exotisme, de la collection, la curiosité, tous ces facteurs ont joué. Mais Qianlong, le vainqueur militaire et le diplomate, metteur en scène de sa propre gloire avec la complicité de son “serviteur” Castiglione, eut probablement conscience que l’altérité occidentale méritait d’être considérée, au même titre que les cultures “exotiques” des États tributaires de la Chine. Cette considération des souverains chinois pour les États vassaux était politique.
Les aïeux de Qianlong furent certains de l’intérêt que pouvait offrir la culture occidentale pour leur propre pouvoir et pour la puissance de l’empire. Ils surent faire de certains missionnaires des mandarins de haut rang, en dépit de la réprobation des castes privilégiées mandchoues et, pour une bonne part, chinoises. Pareille démarche s’explique sans doute par le fait que la conquête était encore récente et les souverains audacieux, et par le fait que les représentants de l’Occident étaient peu nombreux et intellectuellement brillants, sans grande menace pour l’empire. Après Qianlong au contraire, les derniers empereurs Qing, assiégés, se crispent et nient l’altérité occidentale. Ils manquent ainsi le rendez-vous de l’histoire : l’occasion qui leur fut donnée à un moment d’arracher à l’Occident plus que des techniques, des principes qui auraient pu renforcer la Chine dans un environnement international inédit que la pensée politique chinoise avant les guerres de l’Opium était bien incapable d’imaginer. L’Inde commit la même erreur. Pas le Japon de Meiji. La Chine faillit prendre ce tournant dans un dernier soubresaut de lucidité de la part de la dynastie Qing, à la fin du 19e siècle. Mais les réformes radicales de la société chinoise et du système du pouvoir impérial que cela supposait effrayèrent l’élite et laissèrent la parole aux membres les plus conservateurs de la famille impériale. Ces derniers précipitèrent la chute de la dynastie et achevèrent de détruire le système de pouvoir qu’elle incarnait.
Le Yuanmingyuan, lui, n’était déjà plus que ruine. Le paradoxe atteint enfin son ultime manifestation : les palais européens ont été détruits par les Européens. La manifestation la plus tangible d’une certaine réussite des valeurs occidentales en Chine a été détruite par leurs tenants. Encore une fois, l’interprétation du fait doit être avancée avec précaution. Quand les Occidentaux ont décidé de briser l’obstination de l’empereur de Chine en le frappant au cœur symbolique de son pouvoir, les conditions de l’approche d’une petite armée en terrain ennemi rendaient le Yuanmingyuan une cible plus facile que la Cité interdite, en plein cœur de la capitale. Bref, tactique militaire, stratégie politique, soif de vengeance, tradition du droit aux dépouilles héritée d’une pratique guerrière multiséculaire en Occident ont joué dans cet acte féroce. Mais, politiquement, mieux valait détruire un symbole fort de la puissance Qing (le Yuanmingyuan) qu’oblitérer la source même du pouvoir impérial chinois (la Cité interdite). Comme souvent dans l’histoire occidentale, le commerce, l’Évangile et la baïonnette ont été les outils privilégiés de la domination coloniale : en d’autres termes, mieux valait une dynastie faible, facile à manipuler, que pas d’empereur du tout, car la situation d’anarchie qui en aurait découlé aurait compromis les avantages politiques et économiques que les Européens étaient bien décidés à arracher au trône. La réalisation du Yuanmingyuan et sa destruction concentrent un événement crucial de l’histoire chinoise ; ils resteront mémoire et de l’Occident et de la Chine.

Che Bing Chiu, Yuanming Yuan, Le jardin de la Clarté parfaite, Éditions de l'Imprimeur, 2000

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