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Extrait

Voilà comment se fabriquent à Paris les monnaies d'or, d'argent et de cuivre

Tony Réveillon, « La Monnaie », 1870

La monnaie est un morceau de métal ayant d'autant plus de valeur qu'il est inaltérable et sur lequel l'Etat a fait apposer une marque de garantie. Sa supériorité sur le billet à vue résulte à la fois de cetle garantie et de sa valeur intrinsèque.

Au début, tous les peuples emploient, pour la facilité de leurs échanges, le lingot, ou plutôt la pépite pure et simple, quelquefois les pierres rares et les diamants. Mais bientôt le poids de la pépite devient matière à discussion, son titre donne lieu à des soupçons, des différends surgissent. La ville, alors, ou la République, ou le prince, décident qu'il sera frappé une marque sur les lingots, que cette marque représentera tel ou tel objet, que les lingots pèseront tel ou tel poids et que, logiquement, le cours de la monnaie ainsi régularisée sera forcé. Il va sans dire que villes, républiques ou souverains se font payer leur contrôle et prélèvent un impôt sur leur opération.

L'or et l'argent fin sont malléables ; afin de les rendre plus durs et d'empêcher leur altération, on y ajoute du cuivre. Rien n'a été plus commode autrefois que cette pratique pour les seigneurs et les rois qui battaient monnaie. Ils ajoutaient plus ou moins de cuivre, suivant leurs besoins, et l'histoire du Moyen Âge ne dit pas si leurs pièces passaient au pair chez les marchands de vins.

Voici comment se fabriquent, à Paris, les monnaies d'or, d'argent et de cuivre :

Les lingots venant des mines, les monnaies anciennes ou élrangères à refondre sont d'abord ramenés au titre légal,– c'est-à-dire fondus dans des creusets avec l'alliage déterminé par la loi. Ainsi, nos pièces de 5 francs sont à 900 grammes d'argent pour 100 grammes de cuivre ; mais nos pièces de
50 centimes, de 1 franc et de 2 francs ne sont plus qu'à 835 d'argent depuis la convention monétaire qui a établi une règle commune pour la France, la Belgique, la Suisse et l'Italie.

« L'alliage ainsi composé, — dit M. Turgan, — est versé dans une série de lingotières prismatiques, d'où il sort en barres longues et minces qui sont passées par une série de laminoirs jusqu'à ce que les lames soient réduites à l'épaisseur juste de la monnaie que l'on fabrique. De temps en temps,
le lamineur, au moyen d'un emporte-pièce, enlève dans sa lame un cercle de métal nommé flan, qu'il pèse pour voir si ce disque a bien le poids voulu, sinon il continue le laminage. Lorsqu'il est satisfait et croit être certain de l'épaisseur de sa lame, il l'envoie à d'autres ouvriers qui la découpent en au-
tant de flans qu'elle peut en donner. Ces flans sont remis au four et blanchis dans un bain d'acide. On lave ensuite ces disques métalliques dans un tonneau tournant, pour enlever toute trace d'acide ; on les fait sécher, on les compte, on les pèse sous la surveillance d'un contrôleur qui en devient
responsable après les avoir reçus. »

Toutes les monnaies sont marquées par les mêmes procédés, c'est-à-dire avec un coin d'acier plus dur que le métal sur lequel il doit laisser son empreinte. Mais le mode de pression a varié avec les temps. D'abord, on frappait les coins à coups de marteau ; on les joignit ensuite deux à deux pour
être sûr que les deux côtés de la pièce seraient bien marqués l'un en face de l'autre.

Un menuisier, nommé Aubry-Olivier, inventa le balancier pour remplacer le marteau.

En 1645, le monnayage au marteau fut tout à fait supprimé en France, et le gendre du menuisier, Warin, fut nommé maître et directeur général des monnaies dans le royaume.

Un ingénieur du roi, nommé Castaing, inventa la machine avec laquelle on marquait d'un cordon sur la tranche les espèces d'or et d'argent.

En 1817, un Allemand des environs de Cologne, Diédrich Ulhorn de Greverbreich, trouva que le balancier n'allait pas assez vite pour suffire à l'impatience des besoins modernes, et il inventa une presse à monnaie, qui, perfectionnée par Thonnelier, fut adoptée par la France en 1846.

Aujourd'hui, 22 presses Thonnelier travaillent sans relâche à la Monnaie. Elles ne fabriquent plus des objets d'art comme les vieux coins, mais elles n'en sont pas moins très-remarquables au point de vue de l'agencement : la compression s'exécute au moyen d'une genouillère et les cercles de métal ou
ftans sont présentés entre les deux coins par un mécanisme rapide nommé poseur qui les amène et les chasse en battant presque la seconde. Lorsque la colonne de flans qui doit l'alimenter est épuisée, la machine s'arrête d'elle-même.

Chaque lot de pièces est essayé chimiquement pour constater la sincérité de l'alliage, et chaque pièce est posée une à une pour éprouver la régularité du poids. Au-dessus et au-dessous d'un écart de 3 millièmes, les pièces sont refondues. On fait sonner les monnaies d'or sur un bloc d'acier, pour s'as-
surer qu'elles ne contiennent pas une paille qui leur enlèverait de la sonorité et nuirait à leur circulation.

L'établissement de la Monnaie est un monde.

L'hôtel du quai Conti, construit vers la fin du dix-huitième siècle, sous la direction de l'architecte Antoine, est un des édifices les plus élégants à l'extérieur, les mieux appropriés à leur destination à l'intérieur, de Paris.

Son musée contient la collection de toutes les monnaies frappées en France. On y fabrique les timbres-postes et l'on y bat monnaie pour les gouvernements étrangers moins bien outillés. La Russie nous a confié, il y a quelques années, l'exécution de pièces pour une valeur de 750 millions et, tous les ans, il sort de la Monnaie 20 millions de piécettes et de médailles destinées à Sainte-Geneviève, à Fourvières, à Sainte-Anne d'Aubray, à tous les pèlerinages à la mode en France.

M. Maxime du Camp, dans le deuxième volume de son Paris qui vient de paraître, termine l'étude la plus intéressante et la plus complète sur la Monnaie de Paris par un double vœu qui sera certainement réalisé : il voudrait la création d'une Caisse des retraites pour les ouvriers du quai Conti et de l'unité des monnaies et de celle des poids et mesures dans le monde enlier.

L'Europe, à l'heure qu'il est, emploie plus de 200 variétés de poids et mesures, compte le temps à l'aide de 3 calendriers qui n'ont aucun rapport entre eux, se sert de 93 monnaies d'or et de 135 monnaies d'argent qui n'ont de commun ni le titre ni le poids.

Cette déplorable diversité fait la fortune de quelques banquiers et nuit à tout le reste des citoyens. Il n'en coûterait, pour la détruire, que quelques démarches diplomatiques et du sens commun.

Tony Réveillon, « La Monnaie », La Petite presse, 27 mars 1870, no 1438, p. 1.
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