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Extrait

Jouer devant les puissant de ce monde

Mikhaïl Boulgakov, Le Roman de monsieur de Molière, 1933
Séduit par le talent de Molière, Philippe d’Orléans, frère du roi, lui propose de prendre sa troupe sous sa protection et promet que le roi en personne viendra les voir jouer. Molière est alors conscient de jouer toute sa carrière sur cette seule soirée.

[…] Et c’est à la suite de cette conversation que fut dressé sur la scène de la salle des Gardes un Nicomède de toile.

L’homme regarde le décor avec angoisse, et à nouveau a peur. Il se souvient du Rhône et du vin muscat... Là-bas, vraiment se trouve la liberté; là-bas, n’existe pas cette responsabilité accablante mais il est trop tard, trop tard pour s’enfuir n’importe où !

Le Vieux Louvre serait-il en feu ? Non, ce sont des milliers de bougies qui brûlent sur les lustres de la salle des Gardes, et dans leur lueur les Cariatides immobiles prennent vie. Costumé en Nicomède, à demi paralysé, monsieur de Molière regarde par l’ouverture du rideau la salle se remplir. Monsieur de Molière croyait perdre la vue. Sur toutes les mains éclataient des feux de diamant, et les poignées des épées renvoyaient les mêmes feux... Le regard était capté par une forêt de plumes et de dentelles, les yeux aveuglés par les emblèmes des capes ; sur tous les cavaliers resplendissaient les merveilleux rubans de la boutique de Perdrigeon et sur les têtes des dames vacillaient de savantes de coiffures.
Toute la cour, toute la garde était dans la salle.

Et devant tout le monde, assis dans un fauteuil à côté de Philippe de France, se trouvait un jeune homme d’une vingtaine d’années, dont la vue fit défaillir le directeur de la troupe. Cet homme était le seul à avoir conservé son chapeau sur la tête. Dans le brouillard des respirations, Molière parvint à distinguer le visage hautain du jeune homme, les yeux qui ne cillaient pas, la lèvre inférieure avancée en une moue capricieuse.
Mais dans le lointain, Molière pouvait distinguer des têtes qui ne l’effrayaient pas moins que le visage altier et froid du jeune homme en chapeau à plumes : c’était celle des acteurs royaux de l’hôtel de Bourgogne. « Je ne m’y attendais pas, pensa mélancoliquement le directeur. Ils sont tous là. »

[…] À mesure que la représentation se déroulait, une perplexité croissante s’emparait de la salle. Quelqu’un risqua un toussotement, puis il y en eut un autre et un troisième, et tous les acteurs savent que ce que cela veut dire. Puis commencèrent les chuchotements, les échanges de regards étonnés. Que se passait-il ? Depuis deux semaines, un nom, Molière, se répandait dans tout Paris, mettait en émoi la ville et la cour... Molière à droite, Molière à gauche... Vous êtes au courant ? Un provincial ? On le dit étonnant ! Et en plus il écrit aussi ? Sa majesté de vingt-quatre ans sera dans la salle des Gardes. Vous êtes invités ? Molière, Molière, partout Molière…. Qu’est-ce que cela Messieurs ? À l’hôtel de Bourgogne, on joue beaucoup mieux que Corneille !
L’ennui a commencé de s’installer sur les visages des courtisans. Oui , elle est mignonne cette... Du parc. Quant à Molière lui-même... Non , il n’est pas mauvais, mais il a une drôle de manière de dire les vers, on dirait de la prose. Bizarre !

[…] Nicomède s’acheva sur de maigres applaudissements de la salle.
Le jeune Orléans était atterré. Il restait enfoncé dans son fauteuil, la tête rentrée dans les épaules, sans pouvoir lever les yeux .
Et à cet instant, monsieur de Molière, qui, dans son funeste entêtement à jouer la tragédie, avait risqué sur une seule carte son séjour à Paris et l’existence même de la future grande Comédie Française, parut sur la scène. Des perles de sueur gouttaient à son front. Il salua et ébaucha un sourire charmeur. Il ouvrit la bouche, il voulait parler.
Les murmures cessèrent dans la salle.
Et monsieur de Molière parla. Il dit qu’il devait avant tout remercier la reine-mère (Anne d’Autriche se trouvait dans la salle) et sa Majesté pour la bonté et l’indulgence dont ils avaient fait preuve en pardonnant à des défauts manifestes et inexcusables.
Il reprend encore cette voix, le maudit, pense à Philippe d’Orléans, qui ne songeait plus maintenant qu’à la honte et au désagrément. « C’est une calamité en voiture à bœufs qui est venue me tomber dessus à Paris... »
Monsieur de Molière poursuivait :
— Non ! Il dirait même davantage : Leurs Majesté avaient pardonné à son impertinence.
« Va te faire pendre, toi et tes sourires ! » pensa Orléans.
Mais le reste de l’assistance accueillit ses sourires sans déplaisir. Mieux, elle en était ravie.
Et monsieur Molière poursuivit son habile adresse : la seule raison de sa présence était l’irrépressible désir qu’il avait de divertir Leurs Majestés ; il reconnaissait très volontiers que lui-même et les acteurs de sa troupe n’étaient que de pauvres copies, que les admirables originaux se trouvaient là, dans le public... De nombreuses têtes se tournèrent vers les acteurs de l’hôtel de Bourgogne.
— Mais Votre Majesté nous permettra peut-être de lui présenter une petite farce ? Ce n’est évidemment qu’une bagatelle, indigne de son attention.. Mais la province a beaucoup ri !...
Le jeune homme a l’air altier s’agita pour la première fois sous son chapeau à plumes et acquiesça d’un geste poli.
Alors, nageant dans la sueur derrière le rideau baissé, ouvriers et acteurs transformèrent en quelques minutes la scène et dressèrent le décor du Docteur amoureux, que monsieur Molière avait écrit au cours de ses nuits d’insomnie vagabonde.

Les fiers et solennels héros de la tragédie de Corneille cédèrent la scène à Gorgibus, Gros-René, Sganarelle et aux autres personnages de la farce. Dès l’irruption sur les planches du médecin amoureux en qui il était bien difficile de reconnaître le Nicomède de l’instant précédent, les sourires fleurirent dans la salle. Et quelques instants plus tard, les rires s’étaient transformés en grondements. Et l’on vit le jeune homme superbe se renverser contre le dossier de son fauteuil et essuyer, sanglotant, les larmes de ses yeux. Et soudain, à son propre étonnement, Philippe d’Orléans se prit à glapir de rire.
Le regard du médecin amoureux s’illumina d’un coup. Il se rendait compte que c’était là un bruit qu’il avait déjà entendu. Et pendant qu’il ménageait entre les répliques les pauses nécessaires à l’écoulement des vagues de rires, il se rendait compte qu’il avait affaire au bruit intraduisible, bien connu et toujours annonciateur du succès qui avait reçu dans la troupe le nom de « brouhaha » ! Un frisson délicieux courut sur la nuque du grand acteur comique. Il pensa : « Victoire ! » et se donna tout entier. Les mousquetaires qui montaient la garde devant les portes, et qui ne devaient en aucun cas se départir de leur impassibilité, se mirent à leur tour à hoqueter de rire .
Les seuls à ne pas rire dans la salle étaient les acteurs de l’Hôtel de Bourgogne, à l’exception de des Œillets et d’une autre personne

[…] —  e vous l’avais bien dit, Votre Majesté...
Philippe d’Orléans avait pris une voix pleine d’assurance, mais Louis ne l’écoutait pas. Il s’essuyait les yeux de son mouchoir, comme pleurant la perte d’un proche.
Tendre grand-père Cressé maintenant mort ! Si tu avais pu te trouver dans la salle des gardes le 24 octobre 1658 !
Les acteurs de son Altesse le duc d’Orléans, Philippe de France, auront la salle du petit Bourbon ! Une Pension permanente leur sera allouée par le duc. Ils joueront en alternance avec la troupe italienne — un jour les Italiens, un jour les Français. Exécution et vogue la galère !

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