La carte de Mecia de Viladestes

© Bibliothèque nationale de France
Les forces politiques en présence en Méditerranée
Dès le Moyen Âge, les cartes portulans rendent compte des forces politiques et religieuses présentes dans le bassin méditerranéen, par des pavillons et des blasons héraldiques aux couleurs des villes et des royaumes chrétiens ou musulmans. La croix chrétienne et le croissant islamique se partagent les rivages et s’opposent. En Afrique, on signale le mythique « royaume du Prêtre Jean » : c’est ainsi que l’on appelait le roi de l’Éthiopie chrétienne, avec qui les Européens cherchaient à nouer des contacts pour former une alliance de revers contre le sultan d’Égypte. La Méditerranée est aussi le théâtre des rivalités entre les puissances européennes : l’Espagne et le Portugal se disputent le contrôle des côtes et des îles marocaines au tournant des 15e et 16e siècles, tandis que les rois de France nouent, à partir de François Ier, une alliance avec l’infidèle Soliman le Magnifique pour contrer la suprématie des Habsbourg en Europe. Oppositions et rivalités se devinent dans les choix iconographiques des auteurs des portulans ou dans le détail d’un pavillon planté sur tel ou tel port. Commande du prieur de la chartreuse de Valdemosa à Majorque, cette carte catalane luxueuse, richement ornée de personnages et d’animaux, décrit les routes commerciales de l’Afrique (or, ivoire) et du golfe Persique (perles et épices) ainsi que la circulation des marchandises jusqu’en Europe du Nord. On aperçoit au sud du Nil le prêtre Jean, mythique souverain chrétien d’Éthiopie, représenté avec les attributs d’un évêque.
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Elle fut établie en 1413 par Mecia de Viladestes, dont on sait qu’il se convertit lui aussi au christianisme et qu’il voyagea en Sicile, possession du roi d’Aragon. Cette œuvre nous montre que les cartographes catalans actualisaient sans cesse leurs informations. L’innovation porte ici sur la réalité du Sahara et de ses pistes. Les Majorquins appliquent au désert les mêmes réseaux de rhumb que ceux dont ils couvrent les espaces maritimes. Il était devenu courant en effet de compléter dans le désert le repérage d’après les étoiles par l’usage de la boussole, précieuse dans les tourbillons de sable.
Comme l’a expliqué Charles de la Roncière, Mecia de Viladestes, mieux documenté que ses confrères, connaissait le nom des oasis du Touat par où descendait une route directe mais très rude à travers le Tanezrouft, le « pays de la soif ». Mais surtout il signale la route transsaharienne de l’Est par Touggourt (Tacort), Ksar el Kebir (Catif el Carbit), le Hoggar (Ugar), In-Ziza (Anzica) et Tombouctou. Par cette piste séculaire, que l’on empruntait encore au début du 20e siècle, les caravanes s’enfonçaient vers le Soudan, le pays des Noirs et de l’or, distant de soixante-dix journées à dos de chameau. Elles convoyaient le sel, indispensable aux peuples du désert, et le troquaient contre l’or, à raison d’une mesure de sel pour une mesure de métal précieux.
Ces échanges, déjà décrits par un voyageur au 13e siècle, se faisaient en général au bord du fleuve, le Niger. Les Maghrébins, après s’être annoncés au son du tambour, déposaient sur la rive, par petits tas marqués du nom de chaque propriétaire, le sel et la bimbeloterie qu’ils avaient apportés. Puis les caravaniers s’éloignaient une demi-journée, pendant laquelle les Africains traversaient le fleuve, examinaient la marchandise, disposaient son équivalent en or puis s’éclipsaient. La tradition de ce commerce muet perdura en Afrique, notamment chez les peuples de la côte de la Sénégambie, qui adoptèrent le même rituel vis-à-vis de leurs congénères. Ils disposaient leurs marchandises dans un endroit déterminé, esclaves ou denrées, et creusaient des trous correspondant à la quantité d’or demandée en échange.

Le roi Musameli
Commande du prieur de la chartreuse de Valdemosa à Majorque, cette carte catalane luxueuse, richement ornée de personnages et d’animaux, décrit les routes commerciales de l’Afrique (or, ivoire) et du golfe Persique (perles et épices) ainsi que la circulation des marchandises jusqu’en Europe du Nord. En Afrique occidentale, un « Sarrasin » à la peau sombre, vêtu d’un chèche à la manière des Touaregs, se dirige vers la Mecque à dos de chameau le long de la chaîne de montagnes de l’Atlas. Un peu plus loin, le souverain du Mali, assis en tailleur sur un coussin doré, porte couronne, sceptre et globe d’or. Le « rex Musameli », c’est-à-dire le sultan Mansa Mousa du Mali est un personnage historique, dont le pèlerinage à la Mecque en 1324 est décrit dans plusieurs sources arabes. Maître de l’or du Soudan, il contrôlait les routes caravanières de son royaume au sud du Sahara.
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Les régions productrices d’or étaient ainsi soigneusement tenues cachées des commerçants des caravanes. Viladestes les connaît grâce à des sources arabes auxquelles il emprunte le nom du fleuve Ued Anil (le Nil), amalgame du Nil, du Niger et du Sénégal. Cependant, pour la première fois, le fleuve est ici franchi. Plus au sud, nous voyons apparaître un autre fleuve, le flumen Engelica (la Gambie). C’est pour atteindre cet or du Soudan que les Catalans, puis les Portugais, chercheront une route maritime par l’Atlantique. Quand ils l’auront trouvée et que les caravelles auront remplacé les caravanes, les cartes perdront la mémoire de ces arides pistes sahariennes. Tombouctou devra être redécouverte en 1828 par René Caillié. Entre le 15e et le 19e siècle, plus aucun Occidental n’y eut accès.
Nous constatons enfin, peu au sud de l’embouchure du fleuve de l’or, la présence des îles inconnues des autres cartes, les îles de Gabes. Selon un historien portugais, A. Cortesao, il pourrait s’agir de la première représentation des îles du Cap-Vert qui ne seront reconnues officiellement qu’en 1455. Cette interprétation donnerait aux Catalans quarante ans d’avance sur les Portugais.
Changeons d’horizon et remontons vers le nord. La particularité des Catalans fut de montrer aussi les régions septentrionales. Ce sont même eux qui en donnèrent les premières images puisque, malgré le commerce de la Hanse, il n’y eut pas de cartes marines produites dans les mers nordiques à cette époque.
Cependant, empêchés à partir du début du 14e siècle de pénétrer eux-mêmes dans la mer Baltique, les marins méditerranéens n’eurent plus l’occasion d’améliorer leurs tracés. Dépités, sans doute, de nombreux cartographes cessèrent alors de représenter l’Europe du Nord. Ce n’est pas le cas de Viladestes qui nous fait partager une scène inédite, dans les parages de l’Islande. Une barque avec deux marins s’éloigne d’un navire pour aller harponner une baleine imposante. La présence d’un évêque dans l’équipage est-elle une réminiscence de la légende de saint Brandan ou Brendan ? Le récit du voyage de ce moine irlandais du VIe siècle, la Navigatio Brendani fut particulièrement populaire au Moyen Âge. Parti dans l’Atlantique nord avec d’autres moines, il aurait atteint le Groenland et, selon la légende, il aurait pris le dos d’une baleine pour une île.

Scène de chasse à la baleine
La scène se passe en Atlantique nord, dans les parages de l’Islande. Le contexte de la représentation – le voilier à l’ancre associé à une embarcation armée par deux hommes et, à proximité de celle-ci, une baleine plus longue que le navire – pourrait évoquer une scène de chasse à la baleine ou alors, en raison de la présence à bord du bâtiment d’un ecclésiastique de rang élevé, la légende de Saint Brendan. Quelle est la part du réel ou du légendaire ? Il est certain, en revanche, que le voilier présente les caractéristiques classiques, sans erreurs, incohérences, ni oublis manifestes, des unités hauturières de commerce du début du 15e siècle à un moment où, en Méditerranée, l’influence de l’architecture navale de tradition Atlantique est présente depuis près d’un siècle. Le navire, équipé d’un gouvernail d’étambot est gréé d’un seul mât portant une voile carrée, figurée ici serrée sur sa vergue ; le grand mât est doté d’une hune à fonction avant tout militaire (on distingue deux faisceaux de lances) ; sur l’avant, le mât de beaupré, incliné et se prolongeant bien au-delà de la proue, est démuni de voile.
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Après Mecia de Viladestes, il semble bien que les liens se relâchèrent entre les Majorquins et leurs informateurs d’Afrique. Le temps des voyages atlantiques était manifestement arrivé. Après avoir connu l’expansion et la prospérité, la Catalogne entamait une période de décadence et sa vie maritime s’amenuisait. Fernand Braudel explique ce déclin par la pauvreté en hommes des provinces maritimes qui se trouvent comme épuisées après des moments d’intense activité, Nous verrons en effet les Portugais « redécouvrir » et tirer profit de terres déjà reconnues éphémèrement par des Catalans. N’oublions pas non plus que, en l’année 1492, les juifs d’Espagne seront chassés de la péninsule. Avec eux disparut l’école cartographique de Majorque. Ses membres essaimèrent dans tout le bassin occidental de la Méditerranée : à Marseille, Messine, Venise, Florence, Malte, etc. Ils continuèrent là à exercer leur art, mais ne l’enrichirent plus de nouvelles découvertes.