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Focus

La « scène » ethnographique

Groupe d'hommes persans en Inde
Groupe d'hommes persans en Inde

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

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La « scène » ethnographique ne cherche pas le type universel, mais plutôt la singularité, le pittoresque, l’exotique, l’anecdote, le contexte. Elle fera aussi l’objet de nombreuses cartes postales, associée aux portraits dans la prolifique série des « scènes et types ».

Outre la diversité « naturelle » des peuples, objet de l’anthropologie physique, ethnologues et géographes s’intéressent – et plus durablement – à leur variété culturelle : celle des genres de vies, des mœurs, des vêtements, des activités, des techniques, des productions, des croyances, des structures sociales, etc. La photographie permet de saisir et de fixer des « scènes » spécifiques d’un groupe, au moment où les Occidentaux commencent à s’inquiéter de la disparition des cultures traditionnelles, voire des peuples dont elles sont l’apanage. Dès 1864, Broca, dans ses Instructions, préconise de photographier un sujet « nu autant que possible », mais il concède : « Toutefois, les portraits en pied avec l’accoutrement caractéristique de la tribu ont aussi leur importance. »

Exotisme et pittoresque

Ces « scènes » figurent quelques autochtones typiques en pied, dans leurs costumes traditionnels (propres à leur pays, peuple, tribu, caste, genre, etc.), nantis d’objets couleur locale (le narguilé, le boomerang, la boîte à bétel, etc.), se livrant à une activité spécifique (tissage, poterie, dressage, chasse, etc.) dans leur décor exotique (végétation, faune parfois, architecture, etc.). Ces images rappellent les « scènes de genre » chères aux peintres orientalistes. La planche « Kaukasien » de l’album Dammann relève de cette conception : on y trouve des militaires, des musiciens, des porteurs d’eau, etc. L’intérêt n’est pas dans la forme de leur crâne (qu’on ne voit guère : ils sont couverts) mais dans leur costume et leurs attributs.

Planche anthropologique sur les populations du Caucase
Planche anthropologique sur les populations du Caucase |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

De même, les Aborigènes australiens de John William Lindt posent avec leurs vêtements tribaux, leurs vanneries, boomerang, filet, etc. Certaines scènes sont prises in situ : ainsi les Indiens d’Amazonie et une partie des Caucasiens de l’album Dammann (qui collectait ses images auprès de nombreux photographes), les femmes marathes, le groupe de Persans et les Bene Israel de William Johnson et William Henderson. Il n’empêche que les modèles y posent, dans des attitudes indiquées par le photographe : ces images, pour lesquelles le matériel nécessaire était lourd et encombrant jusqu’aux années 1880, les temps de pause longs (beaucoup de modèles s’appuient sur un support pour ne pas bouger), n’étaient jamais des « photographies volées ». D’autres scènes sont composées en studio avec des modèles (rétribués ?), qui posent sur un fond de toile peinte, parmi des plantes et des objets propres à leur monde : ainsi les Aborigènes de Lindt.

Jeune femme aborigène avec son enfant
Jeune femme aborigène avec son enfant |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Homme aborigène australien dans un décor
Homme aborigène australien dans un décor |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Homme aborigène d'Australie dans un décor
Homme aborigène d'Australie dans un décor |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Un succès commercial

La recherche de ce qui est ethnologiquement et géographiquement signifiant conduit à mettre en valeur et en scène ce qui est typique, différent ou étrange. Ces images valorisent l’exotisme et répondent au goût du pittoresque. En même temps qu’une valeur documentaire et scientifique, elles possèdent un pouvoir de séduction qui permet leur exploitation commerciale et explique leur succès. Les composantes scientifiques et commerciales ne sont pas toujours dissociées : les clichés de Johnson et Henderson, tous deux photographes à Bombay, ceux de Lindt, qui exploite un studio à Grafton, en Australie, sont conçus tant pour les sociétés savantes de géographie et d’ethnologie du monde entier, qui en sont très friandes, que pour les « amateurs d’art » et d’exotisme, qui les achètent en nombre. Ces images, contrairement aux photographies anthropologiques de « types » humains, font d’ailleurs montre d’une certaine recherche esthétique dans leur composition, leur cadrage, leur éclairage.

Portrait d'un chamelier
Portrait d'un chamelier |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Les usages des images

Les deux types d’images sont l’objet d’un intense usage scientifique. Elles sont exploitées en tant que données pour élaborer les théories raciales et les descriptions ethnogéographiques, et en tant qu’arguments ou illustrations dans le discours scientifique qui présente celles-ci. On en tire des plaques de verre, projetées lors des conférences, comme des gravures, publiées dans des ouvrages, notamment de géographie, sur les colonies ou la question des « races ». L’Histoire générale des races humaines est ainsi illustrée de 441 gravures, dont 247 figurent des « types » humains : « spécimens » vivants (d’après photographie) pour 53 % d’entre elles ou crâne pour 47 %.

Ces photographies sont aussi largement reprises dans la presse illustrée, sous la forme de gravures qui en accentuent parfois l’exotisme et le pittoresque. Elles sont reproduites sur les cartes postales des séries « scènes et types », émises en millions d’exemplaires essentiellement entre 1889 et 1920. Elles participent ainsi à la normalisation de l’imaginaire géographique populaire à propos de l’Autre et de l’ailleurs, au moment où se construit l’Empire. Elles ont joué un rôle important non seulement dans la construction « scientifique » des hiérarchies raciales mais aussi dans la diffusion des stéréotypes plus ou moins dévalorisants et des phantasmes qui ont alimenté les représentations et les pratiques coloniales.

Un malaise certain

À les considérer aujourd’hui, comment ne pas ressentir un certain malaise ? Les clichés de Roland Bonaparte (Kaliña de Guyane, « Kalmouks mongols », « Peaux-rouges », Australiens, Hottentots, Bochimans) n’ont pas donné lieu à des expéditions sur place mais ont été pris dans les grandes métropoles européennes (Paris, Londres, Berlin, Amsterdam) à l’occasion de la présence de ces « spécimens » dans des « expositions ethnographiques ». Ces « zoos humains » de sinistre mémoire ravalaient ces peuples au rang de l’animal, dans une logique comparable à celle des photographies anthropologiques qui réduisent leur modèle à la forme d’un crâne. Les femmes indigènes qu’on ne craint pas, sous prétexte de vérité ethnologique ou d’enquête biologique, de montrer demi-nues dans des publications scientifiques ou destinées au grand public ainsi que sur des cartes postales, sont offertes comme objets de désir au voyeurisme érotique et exotique. Il est, sur ces images, des regards qu’on n’aime pas croiser.

Planche anthropologique sur les populations amazoniennes
Planche anthropologique sur les populations amazoniennes |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie

Groupe d’Indiens Omaha au Jardin d’acclimatation
Groupe d’Indiens Omaha au Jardin d’acclimatation |

Bibliothèque nationale de France / Société de géographie