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Focus

Une vie face à la critique

Si certains critiques ont pu lui reprocher l’audace de son écriture, Une vie est, dès sa parution, un vrai succès public grâce à la peinture sincère et réaliste que l’auteur fait de la condition des femmes et du pays de Caux à son époque. Voici une sélection de différents points de vue, de 1883 à nos jours.

Dans la presse des années 1880

Paul Alexis

« Ce livre […] c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront particulièrement attendries […].
L’effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens en somme d’éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents pages de cette prose qui me paraît plus que jamais "franche, souple et forte". Exubérance de santé, style chaud comme du sang, phrase musclée et d’aplomb, attaches solides d’athlète : j’ai trouvé tout Guy de Maupassant. »

Le Réveil, 15 avril 1883.

Philippe Gille

« Dans notre dernière revue nous avons seulement donné le titre du dernier roman de M. Guy de Maupassant, paru chez Havard. Ce titre pour ne tenir qu’en deux mots, le résume cependant tout entier : Une Vie ; – c’est en effet l’histoire de toute une existence, année par année jour par jour, presque heure par heure, que M. de Maupassant vient d’écrire. Je ne sais jusqu’où l’opinion publique va porter le succès de ce roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire, avant d’entrer plus amplement dans l’analyse de ce procès-verbal minutieux et émouvant de la vie d’une créature humaine, c’est que son auteur vient de faire un grand pas et s’est placé sur un terrain assez élevé pour que sa personnalité s’y puisse détacher nettement.
M. Guy de Maupassant qui a commencé comme élève de M. Zola vient de sortir d’un bond de l’école.
Une vie, c’est l’histoire d’une jeune fille de petite noblesse de province, élevée entre un père et une mère qui l’adorent, dans un milieu paisible respirant l’honneur, la bonté, toutes ces belles choses qui deviennent si rares aujourd’hui. […]
Je ne crois pas qu’on puisse lire sans émotion les lignes qui précèdent et qui donnent une impression juste du mérite général de l’œuvre. Bien d’autres, maintenant, vont découvrir la haute valeur de M. de Maupassant ; mais je m’estime heureux d’avoir été un des premiers à la constater. »

« Revue bibliographique. Littérature – Romans », Le Figaro, n° 115, 25 avril 1883, p. 5-6 (sur Gallica).

Ferdinand Brunetière

« Le cas de M. Guy de Maupassant est un peu plus compliqué. Tous les défauts qu’exige l’esthétique naturaliste, il les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans l’école. Ainsi, j’ose à peine l’en féliciter, mais il y a chez lui quelques traces de sensibilité, de sympathie, d’émotion […]. D’intempérants admirateurs ont trop loué son talent descriptif. J’aime assez sa Normandie […]. Ce n’est pas ce qu’il voit qu’il voit bien, mais plutôt ce dont il est profondément imprégné. Sa manière d’écrire est d’ailleurs plus simple, plus franche, plus directe que celle de la plupart de ses émules en naturalisme, et même de M. Zola. On dirait aussi que son pessimisme a quelque chose de moins littéraire, de moins voulu par conséquent, et de moins douloureux […]. C'est un élève dont l’originalité n’est pas assez dégagée de l’admiration et de l’imitation de son maître. Il serait temps d’y aviser. Comme Flaubert, il manque surtout de goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une gageure, et qui s’étalent sans vergogne en trois ou quatre endroits, une Vie serait presque une œuvre remarquable. C'est sans doute une bien simple et bien banale histoire ; elle se laisse lire toutefois ; et, voulant en parler, j’ai pu la relire sans ennui. Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de trois ou quatre scènes principales, l’ensemble a de la carrure et respire une certaine puissance. On louerait ce livre davantage si l’on ne craignait d’avoir l’air d’en recommander la lecture à ceux qui ne le connaissent point. »

« Revue littéraire. Les Petits Naturalistes », Revue des Deux Mondes, 1er août 1884, p. 693-705 (sur Gallica).

Théodore de Banville

« Et que pourrait-il craindre, celui qui regarde la Vérité en face, et tâche de la peindre telle qu’elle est ? Dans votre roman Une Vie, vous racontez une destinée de femme, mille fois plus émouvante en sa trivialité douloureuse que si vous aviez forcé et ramené à un faux idéal les événements et les caractères. Les faits sont ce qui arrive tous les jours, les personnages ne sont pas bons ou mauvais tout d’une pièce ; c’est la vie telle qu’elle est, dans toute la simplicité et dans toute son horreur.
Ainsi vous avez eu la grande idée d’être sincère, et il n’a pas fallu davantage pour vous mettre au premier rang. […]
Vous êtes devenu célèbre tout de suite, parce que d’instinct vous avez deviné que la condition unique de l’art c’est de donner aux délicats et à la foule ce dont ils ont également soif : la Sincérité. Être sincère, tout est là ; il n’y a pas d’autre règle, il n’y a pas d’autre poétique, et tous ces fatras qui disent le contraire en ont menti. »

« Lettres chimériques. La Sincérité », Gil Blas, n° 1321, 1er juillet 1883, p. 1 (sur Gallica).

L’œuvre vue par la postérité

Jean-Louis Cabanès

« Si tout récit de fiction, du fait même de son énonciation, implique un jeu avec le temps, il arrive également que les écrivains mettent en scène des expériences fictives qui apparentent les romans à une "fable sur le temps". […] C'est aussi une fable sur le temps que l’on peut découvrir dans Une Vie. En témoignent, dans l’espace du récit, la prolifération inhabituelle d’horloges, de montres, de calendriers ou bien encore la multiplication des signes mémoratifs : Jeanne, l’héroïne de Maupassant, se remémore les jours anciens, elle confronte sa propre expérience de la durée au cycle répétitif des jours ou des saisons et au temps institutionnel des horloges. »

« Une vie ou le temps perdu », Maupassant multiple, actes du colloque de Toulouse, dir. Yves Reboul, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, Les Cahiers de Littératures, 1995, p. 79.