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Les incunables

Les incunables : livres imprimés au 15e
Die vier Historien : Joseph, Daniel, Judith, Esther
Die vier Historien : Joseph, Daniel, Judith, Esther

© Bibliothèque nationale de France

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Au début du 16e siècle, toute l'Europe occidentale est touchée par l'imprimerie. Près de 150 villes européennes ont produit avant 1501 des premiers livres imprimés que l'on appelle les incunables.

Qu’est-ce qu’un incunable ?

Le terme désigne un livre imprimé sous la presse à l’aide de caractères mobiles fondus en métal, entre l’invention de l’imprimerie et la fin du 15e siècle, c’est-à-dire jusqu’au 31 décembre 1500 inclus. Le mot « incunable » vient d’un terme savant (incunabulum = en latin berceau, sous-entendu de l’imprimerie) apparu en principe en 1640 sous la plume de Bernhard von Mallinckrodt, partisan de la naissance de l’invention à Mayence. On vient de découvrir qu’il conviendrait de le faire remonter à Hadrianus Junius dans une édition de 1588 posthume et dont la rédaction remonterait à 1563…

Cette date de 1500 est totalement arbitraire. Entre les années 1501 et 1530 environ, on peut parler de « post-incunables » pour des éditions, souvent sans lieu ni date, qui conservent l’aspect de plaquettes gothiques. Cette appellation se répand surtout dans la seconde partie du 18e siècle, quand les érudits et "antiquaires" commencent à s’intéresser aux « premiers monuments de la typographie ».
On entend par incunable français un livre imprimé dans les frontières de la France actuelle, à l’exclusion de l’Alsace (surtout Strasbourg, mais aussi Haguenau), région totalement germanique à l’époque. En revanche, on y inclut par convention la Suisse romande (principalement Genève, mais aussi Lausanne, Rougemont ou Sion). Il serait légitime d’inclure également Bruges la flamande, dont la faible production de 42 éditions inclut de nombreuses éditions princeps de textes en français.
Environ 30 % seulement des éditions françaises sont imprimées en français, la grande majorité (70 %) étant imprimée en latin.

Quelques chiffres et estimations

Depuis assez longtemps, la production totale d’incunables est estimée autour de 30 000 à 32 000 éditions du 15e siècle conservées. Selon les chiffres de l’Incunabula Short Title Catalog, dit ISTC (http://istc.bl.uk/), au 16 avril 2010, sur 30 350 éditions répertoriées, on recense 10 523 éditions italiennes (35 % du total), 10 437 éditions germaniques (34 %), 5 387 éditions françaises (18 %), 2 374 des Pays-Bas (8 %), 1 052 espagnoles (3 %), 412 anglaises (1 %), les derniers pays représentant à eux tous moins de 1 % du total (Bohême et Moravie, 64 éditions, Portugal, 47, Scandinavie, 24, Pologne, 18, Balkans, 6, enfin Hongrie, 5 éditions). La France est donc, derrière l’Allemagne et l’Italie qui font quasiment jeu égal, le troisième pays producteur d’incunables avec un peu moins d’un cinquième du total. À nouveau d’après l’ISTC, au 8 octobre 2010, on dénombre – en pointant de cinq ans en cinq ans – quatre éditions différentes en 1455, trois ou quatre en 1460, huit en 1465, 199 en 1470, 729 en 1475, 907 en 1480, 954 en 1485, 1 506 en 1490, 1 673 en 1495, 2 800 en 1500… soit une croissance presque exponentielle à partir de 1470-1475, une quinzaine d’années à peine après la mise au point du nouveau procédé.

À quoi ressemble un incunable ?

Un incunable ressemble au livre médiéval manuscrit. D’où son aspect compact : il a fallu un certain temps aux imprimeurs pour inventer la page de titre mettant en avant le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre, pour hiérarchiser l’information contenant le lieu d’impression, le nom et l’adresse de l’atelier ou la marque typographique de l’imprimeur-libraire

Le premier livre de Amadis de Gaule... Traduict d’espagnol en françoys par le seigneur des Essars, Nicolas de Herberay
Le premier livre de Amadis de Gaule... Traduict d’espagnol en françoys par le seigneur des Essars, Nicolas de Herberay |

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Une nouvelle organisation du livre

Progressivement vont apparaître les éléments permettant au lecteur de se repérer facilement dans l’ouvrage, tels la pagination ou la foliotation, les titres courants, le découpage en livres ou chapitres distincts, parfois l’illustration… Avec des avancées et parfois des reculs, selon les régions et les ateliers, tous ces éléments sont mis en place vers 1540 seulement. Les caractères utilisés restent les lettres gothiques, longtemps prédominantes pour les textes religieux, et les textes comportent de nombreuses abréviations. Progressivement, ils cèdent la place, selon les particularités locales, aux caractères dits « bâtards », plutôt réservés en France aux textes imprimés en langue vernaculaire (c’est-à-dire en français), ou bien aux caractères romains, proches de ceux que nous connaissons aujourd'hui, mis en valeur par les humanistes en Italie notamment.

L’aspect visuel du livre se fixe aux alentours des années 1530 à 1550. Les caractères grecs apparaissent, surtout en Italie, mais sont assez difficiles à reproduire pour les imprimeurs. Quant à l’hébreu, il est au 15e siècle réservé à de rares productions confessionnelles, établies dans les péninsules italienne (Naples, Rome, Brescia, Bologne, Mantoue, Soncino, Piove di Sacco) ou ibérique (Leiria, Hijar, Lisbonne).

La Mort et le cardinal
La Mort et le cardinal |

© Bibliothèque nationale de France

La Mort et le cardinal
La Mort et le cardinal |

© Bibliothèque nationale de France


La part de l'illustration

Dès le Psautier de Mayence en 1457, sont introduites des lettres ornées de couleurs et gravées. Albrecht Pfister, prototypographe (premier imprimeur) de Bamberg est le premier à imprimer des livres en langue vulgaire (en haut allemand, hochdeutsch) et à illustrer la majorité de ses éditions avec des gravures sur bois, montrant ainsi qu’il ne s'adresse pas au seul public latiniste et lettré, clientèle des livres liturgiques, bibliques ou juridiques publiés jusqu’alors.

Die vier Historien : Joseph, Daniel, Judith, Esther
Die vier Historien : Joseph, Daniel, Judith, Esther |

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En France, l’illustration naît aux frontières du royaume : à Genève comme à Lyon, les imprimeurs, moins tournés vers la culture savante que ceux de Paris, n’hésitent pas à produire très tôt des livres de littérature « populaire » en français, imprimés en caractères « bâtards », et à les illustrer. Ainsi, l’édition du Livre de Mélusine de Jean d’Arras (fin du 14e siècle) publiée à Genève par Adam Steinschaber en août 1478 est à la fois la première édition imprimée de ce texte, la première édition illustrée genevoise – et la deuxième impression dans cette ville – et l’un des deux premiers textes en français à comporter des illustrations, avec un Mirouer de la redempcion de lumain lygnage, achevé d’imprimer à Lyon par Martin Huss le 26 août 1478.

Histoire de Mélusine
Histoire de Mélusine |

© Bibliothèque nationale de France

Histoire de Mélusine
Histoire de Mélusine |

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Il est orné d’un cycle de 63 grandes gravures au style très simple proche de la caricature, prolongeant l’art des fabricants de jeux de cartes : un trait d’épaisseur constante délimite les personnages ; les éléments d’architecture ou les paysages, présents seulement lorsqu’ils sont utiles à la compréhension de l’histoire, sont réduits à la plus simple expression. Cet exemplaire, l’un des six connus au monde, est comme la plupart rehaussé par un coloriage fait à la main, très probablement dans l’atelier de l’imprimeur : une gamme très limitée de couleurs posées en larges aplats, vert tendre, violet, jaune, rouge orangé et bistre, vient mettre en valeur la netteté du trait sans jamais la brouiller.
Les deux centres francophones de Lyon et de Genève étaient à l’époque en rivalité pour le marché du livre illustré : c’est donc à Bâle la germanique et non à Genève que Martin Huss, le premier imprimeur lyonnais qui songe à illustrer ses livres, vient chercher des bois gravés pour illustrer à son tour une Histoire de la belle Mélusine, non datée mais sans doute produite vers 1479 (exemplaire unique entré en 2009 à la BnF) – les bois de cette édition provenant d’une version allemande de Melusina, imprimée dans cette ville vers 1474-1476.

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