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Anthologie

La Physiologie du mariage dans le texte

Publiée en 1829, la Physiologie du mariage de Balzac s’inscrit dans la veine des traités « physiologiques » du 19ᵉ siècle, où la littérature se mêle à l’observation sociale et scientifique. L'écrivain y analyse les relations conjugales avec rigueur et humour, scrutant les passions, les désirs et les conflits. Impertinent et provocateur, l’ouvrage dépasse le simple conseil pratique : il explore la nature humaine, les rapports de pouvoir et les mécanismes subtils de l’attachement, annonçant déjà la profondeur psychologique de ses romans.

De toutes les connaissances humaines, celle du mariage était la moins avancée

Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, 1829
Dans l’introduction à la Physiologie du mariage, le « jeune célibataire » présente une « biographie de [son] livre », véritable échographie de sa pensée en gestation sur l’amour et le mariage, qui fait précisément écho au phénomène de cristallisation mis au jour par Stendhal dans son traité De l’amour (1822), réédité en 1842 sous le titre de Physiologie de l’amour.

En effet, à l'époque où, beaucoup plus jeune, il étudia le Droit français, le mot ADULTÈRE lui causa de singulières impressions. Immense dans le code, jamais ce mot n'apparaissait à son imagination sans traîner à sa suite un lugubre cortège. Les Larmes, la Honte, la Haine, la Terreur, des Crimes secrets, de sanglantes Guerres, des Familles sans chef, le Malheur se personnifiaient devant lui et se dressaient soudain quand il lisait le mot sacramentel : ADULTÈRE ! Plus tard, en abordant les plages les mieux cultivées de la société, l'auteur s'aperçut que la sévérité des lois conjugales y était assez généralement tempérée par l'Adultère. Il trouva la somme des mauvais ménages supérieure de beaucoup à celle des mariages heureux. Enfin il crut remarquer, le premier, que, de toutes les connaissances humaines, celle du Mariage était la moins avancée. Mais ce fut une observation de jeune homme ; et, chez lui comme chez tant d'autres, semblable à une pierre jetée au sein d'un lac, elle se perdit dans le gouffre de ses pensées tumultueuses. Cependant l'auteur observa malgré lui ; puis il se forma lentement dans son imagination, comme un essaim d'idées plus ou moins justes sur la nature des choses conjugales. Les ouvrages se forment peut-être dans les âmes aussi mystérieusement que poussent les truffes au milieu des plaines parfumées du Périgord. De la primitive et sainte frayeur que lui causa l'Adultère et de l'observation qu'il avait étourdiment faite, naquit un matin une minime pensée où ses idées se formulèrent. C'était une raillerie sur le mariage : deux époux s'aimaient pour la première fois après vingt-sept ans de ménage. 

Il s'amusa de ce petit pamphlet conjugal et passa délicieusement une semaine entière à grouper autour de celte innocente épigramme la multitude d'idées qu'il avait acquises à son insu et qu'il s'étonna de trouver en lui. Ce badinage tomba devant une observation magistrale. Docile aux avis, l'auteur se rejeta dans l'insouciance de ses habitudes paresseuses. Néanmoins ce léger principe de science et de plaisanterie se perfectionna tout seul dans les champs de la pensée : chaque phrase de l'œuvre condamnée y prit racine, et s'y fortifia, restant comme une petite branche d'arbre qui, abandonnée sur le sable par une soirée d'hiver, se trouve couverte le lendemain de ces blanches et bizarres cristallisations que dessinent les gelées capricieuses de la nuit. Ainsi l'ébauche vécut et devint le point de départ d'une multitude de ramifications morales. Ce fut comme un polype qui s'engendra de lui-même. Les sensations de sa jeunesse, les observations qu'une puissance importune lui faisait faire, trouvèrent des points d'appui dans les moindres événements. Bien plus, celte masse d'idées s'harmonia, s'anima, se personnifia presque et marcha dans les pays fantastiques où l'âme aime à laisser vagabonder ses folles progénitures. À travers les préoccupations du monde et de la vie, il y avait toujours en l'auteur une voix qui lui faisait les révélations les plus moqueuses au moment même où il examinait avec le plus de plaisir une femme dansant, souriant ou causant. De même que Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l'épouvantable assemblée du Broken de sinistres figures, de même l'auteur sentait un démon qui, au sein d'un bal, venait lui frapper familièrement sur l'épaule et lui dire : – Vois-tu, ce sourire enchanteur ? c'est un sourire de haine. Tantôt le démon se pavanait comme un capitan des anciennes comédies de Hardy. Il secouait la pourpre d'un manteau brodé et s'efforçait de remettre à neuf les vieux clinquants et les oripeaux de la gloire. Tantôt il poussait, à la manière de Rabelais, un rire large et franc, et traçait sur la muraille d'une rue un mot qui pouvait servir de pendant à celui de : – Trinque ! seul oracle obtenu de la dive bouteille. Souvent ce Trilby littéraire se laissait voir assis sur des monceaux de livres ; et, de ses doigts crochus, il indiquait malicieusement deux volumes jaunes, dont le titre flamboyait aux regards. Puis, quand il voyait l'auteur attentif, il épelait d'une voix aussi agaçante que les sons d'un harmonica : – PHYSIOLOGIE DU MARIAGE !

Honoré de Balzac, Œuvres complètes, vol. 16, Paris : Furne, 1842-1848, p. 338-339.

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Un langage codé

Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, 1829
Résolument provocatrice par son titre même, qui marie science et sacrement, la Physiologie du mariage offre au premier paragraphe de la Méditation XXV, « Des religions et de la confession considérées dans leur rapport avec le mariage », cette page codée, encore jamais déchiffrée, qui rappelle les expérimentions de Laurence Sterne dans Tristram Shandy, un siècle plus tôt.

La Bruyère a dit très-spirituellement : – « C'est trop contre un mari que la dévotion et la galanterie : une femme devrait opter. »
L'auteur pense que la Bruyère s'est trompé. En effet, Bnnaasnsu s, aemolefiéàedaienétnntedvnrasimech'eeeêl, dltaolmlpedcquaehs-éioe evéheuuradimernuon:stpacruVetrdvo, nqdeepecmasuoopLuampoam gecpulineeruouBtvadqq'taeereasttusnnooutCenreaeiitoutsiteAlaèejea, eeehei, coeneocmhmurpd'néromtriulasssreq'lurtBneprteehjsten33ues, oieluuplgtiôraetvness. verèa'lndsolelàsoi. eodustsfm'uirrueddemedom y nllu'ttaeasnndbcievpsiueepod.tieceeapeniteseuuvmeseaa.samenpead er'iruFevtl'uarneeeesnàdpesaotiisoHcmsnpslrglonvdplusinsaeetone, a tu, scasnméaamopssaOonrgeurueuosannuvmç, udnI, unquFtrsemqaee mêeoyreprneieudmadmenesuiedeiuarunFunrudenlpndtbofree éqtuerrahtmôcôsuuenemvessdolIiislcc .pcovmaemmirnscnelrtLrdrsoentequ qpnsbôufiosuséérsuntaffdmreaqsrsssqonffagctiéanuderoenpbsesFtoso erledenopndrcinfaelruaepadaoleotlaemonei- iteuumruitnluiglajxlurrv oifuoGpùtuusninsftdùddcoiesiéaenulunmqsqddessutiptssassrgenlreasn sineaaudutnuilmeexaterplaeasbsuigdroelotcseplrlspanfvilmévepecèrh dâtâsmdreoapthulitoputnaltdaeulscéstelûeneatogisnsdersadeég'orrrls ; ejàctétpeaaneibiossiquéqretTmue, findptri, tooléedumt, pitetxatlemnn m'èeiieciicoanri.etomrsenunuenremadrrOrmhsnééuLëeuplnuntrnm mpéifiusrnu'.aniéidêtcqiperolrtiuanonfussemesleoroseiunsoerdeunfir cnéucmpcfi;eivsecivmsppassueétutesstpsldd'umuà […].

Honoré de Balzac, Œuvres complètes, vol. 16, Paris : Furne, 1842-1848, p. 563.

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Cathéchisme conjugal

Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, 1829
Dans la Méditation V de la Physiologie du Mariage, intitulée « Des prédestinés », l’auteur présente aux « jeunes gens à marier » et aux maris prédestinés… au cocuage un « Catéchisme conjugal », prémisses, après la Physiologie du goût de Brillat-Savarin, d’une « Physiologie du plaisir ».

Tous les hommes ressentent le besoin de la reproduction, comme tous ont faim et soif ; mais ils ne sont pas tous appelés à être amants et gastronomes. Notre civilisation actuelle a prouvé que le goût était une science, et qu'il n'appartenait qu'à certains êtres privilégiés de savoir boire et manger. Le plaisir, considéré comme un art, attend son physiologiste. Pour nous, il suffit d'avoir démontré que l'ignorance seule des principes constitutifs du bonheur produit l'infortune qui attend tous les prédestinés :

C'est avec la plus grande timidité que nous oserons hasarder la publication de quelques aphorismes qui pourront donner naissance à cet art nouveau comme des plâtres ont créé la géologie ; et nous les livrons aux méditations des philosophes, des jeunes gens à marier et des prédestinés.

CATÉCHISME CONJUGAL.

XXVII.
Le mariage est une science.

XXVIII.
Un homme ne peut pas se marier sans avoir étudié l'anatomie et disséqué une femme au moins.

XXIX.
Le sort d'un ménage dépend de la première nuit.

XXX.
La femme privée de son libre arbitre ne peut jamais avoir le mérite de faire un sacrifice.
 
XXXI.
En amour, toute âme mise à part, la femme est comme une lyre qui ne livre ses secrets qu'à celui qui en sait bien jouer.

XXXII.
Indépendamment d'un mouvement répulsif, il existe dans l'âme de toutes les femmes un sentiment qui tend à proscrire tôt ou tard les plaisirs dénués de passion.

XXXIII.
L'intérêt d'un mari lui prescrit au moins autant que l'honneur de ne jamais se permettre un plaisir qu'il n'ait eu le talent de faire désirer par sa femme.

XXXIV.
Le plaisir étant causé par l'alliance des sensations et d'un sentiment, on peut hardiment prétendre que les plaisirs sont des espèces d'idées matérielles.

XXXV.
Les idées se combinant à l'infini, il doit en être de même des plaisirs.

XXXVI.
Il ne se rencontre pas plus dans la vie de l'homme deux moments de plaisirs semblables, qu'il n'y a deux feuilles exactement pareilles sur un même arbre.

XXXVII.
S'il existe des différences entre un moment de plaisir et un autre, un homme peut toujours être heureux avec la même femme.

XXXVIII.
Saisir habilement les nuances du plaisir, les développer, leur donner un style nouveau, une expression originale, constitue le génie d'un mari.

XXXIX.
Entre deux êtres qui ne s'aiment pas, ce génie est du libertinage ; mais les caresses auxquelles l'amour préside ne sont jamais lascives.
 
XL.
La femme mariée la plus chaste peut être aussi la plus voluptueuse.

XLI.
La femme la plus vertueuse peut être indécente à son insu.

XLIl.
Quand deux êtres sont unis par le plaisir, toutes les conventions sociales dorment. Cette situation cache un écueil sur lequel se sont brisées bien des embarcations. Un mari est perdu s'il oublie une seule fois qu'il existe une pudeur indépendante des voiles. L'amour conjugal ne doit jamais mettre ni ôter son bandeau qu'à propos.

XLIII.
La puissance ne consiste pas à frapper fort ou souvent, mais à frapper juste.

XLIV.
Faire naître un désir, le nourrir, le développer, le grandir, l'irriter, le satisfaire, c'est un poëme tout entier.

XLV.
L'ordre des plaisirs est du distique au quatrain, du quatrain au sonnet, du sonnet à la ballade, de la ballade à l'ode, de l'ode à la cantate, de la cantate au dithyrambe. Le mari qui commence par le dithyrambe est un sot.

XLVI.
Chaque nuit doit avoir son menu.

XLVII.
Le mariage doit incessamment combattre un monstre qui dévore tout : l'habitude.

XLVIII.
Si un homme ne sait pas distinguer la différence des plaisirs de deux nuits consécutives, il s'est marié trop tôt.

XLIX.
Il est plus facile d'être amant que mari, par la raison qu'il est plus difficile d'avoir de l'esprit tous les jours que de dire de jolies choses de temps en temps.

L.
Un mari ne doit jamais s'endormir le premier ni se réveiller le dernier.

LI.
L'homme qui entre dans le cabinet de toilette de sa femme est philosophe ou un imbécile.

LII.
Le mari qui ne laisse rien à désirer est un homme perdu.

LUI.
La femme mariée est un esclave qu'il faut savoir mettre sur un trône.

LIV.
Un homme ne peut se flatter de connaître sa femme et de la rendre heureuse que quand il la voit souvent à ses genoux.

Honoré de Balzac, Œuvres complètes, vol. 16, Paris : Furne, 1842-1848, p. 388-391.

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L’éducation des jeunes filles

Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, 1829
Pour lutter contre la « plaie sociale » de l’adultère, dans la Méditation VI de la Physiologie du mariage, « Des pensionnats », l’historien et le médecin des mœurs plaide en faveur de l’émancipation des filles et propose rien de moins que le mariage à l’essai.

Mais voulez-vous savoir la vérité ? ouvrez Rousseau, car il ne s'agitera pas une question de morale publique de laquelle il n'ait d'avance indiqué la portée. Lisez : « Chez les peuples qui ont des mœurs, les filles sont faciles, et les femmes sévères. C'est le contraire chez ceux qui n'en ont pas. »

Il résulterait de l'adoption du principe que consacre cette remarque profonde et vraie qu'il n'y aurait pas tant de mariages malheureux si les hommes épousaient leurs maîtresses. L'éducation des filles devrait alors subir d'importantes modifications en France. Jusqu'ici les lois et les mœurs françaises, placées entre un délit et un crime à prévenir, ont favorisé le crime. En effet, la faute d'une fille est à peine un délit, si vous la comparez à celle commise par la femme mariée. N'y a-t-il donc pas incomparablement moins de danger à donner la liberté aux filles qu'à la laisser aux femmes ? L'idée de prendre une fille à l'essai fera penser plus d'hommes graves qu'elle ne fera rire d'étourdis. Les mœurs de l'Allemagne, de la Suisse, de l'Angleterre et des États-Unis donnent aux demoiselles des droits, qui sembleraient en France le renversement de toute morale ; et néanmoins il est certain que dans ces trois pays les mariages sont moins malheureux qu'en France.

« Quand une femme s'est livrée tout entière à un amant, elle doit avoir bien connu celui que l'amour lui offrait. Le don de son estime et de sa confiance a nécessairement précédé celui de son cœur. »

Brillantes de vérité, ces lignes ont peut-être illuminé le cachot au fond duquel Mirabeau les écrivit, et la féconde observation qu'elles renferment, quoique due à la plus fougueuse de ses passions, n'en domine pas moins le problème social dont nous nous occupons. En effet, un mariage cimenté sous les auspices du religieux examen que suppose l'amour, et sous l'empire du désenchantement dont est suivie la possession, doit être la plus indissoluble de toutes les unions.

Une femme n'a plus alors à reprocher à son mari le droit légal en vertu duquel elle lui appartient. Elle ne peut plus trouver dans cette soumission forcée une raison pour se livrer à un amant, quand plus tard elle a dans son propre cœur un complice dont les sophismes la séduisent en lui demandant vingt fois par heure pourquoi, s'étant donnée contre son gré à un homme qu'elle n'aimait point, elle ne se donnerait pas de bonne volonté à un homme qu'elle aime. Une femme n'est plus alors recevable à se plaindre de ces défauts inséparables de la nature humaine, elle en a, par avance, essayé la tyrannie, épousé les caprices.

Bien des jeunes filles seront trompées dans les espérances de leur amour !... Mais n'y aura-t-il pas pour elles un immense bénéfice à ne pas être les compagnes d'hommes qu'elles auraient le droit de mépriser ?

Quelques alarmistes vont s'écrier qu'un tel changement dans nos mœurs autoriserait une effroyable dissolution publique ; que les lois ou les usages, qui dominent les lois, ne peuvent pas, après tout, consacrer le scandale et l'immoralité ; et que s'il existe des maux inévitables, au moins la société ne doit pas les sanctifier.

Il est facile de répondre, avant tout, que le système proposé tend à prévenir ces maux, qu'on a regardés jusqu'à présent comme inévitables ; mais, si peu exacts que soient les calculs de notre statistique, ils ont toujours accusé une immense plaie sociale, et nos moralistes préféreraient donc le plus grand mal au moindre, la violation du principe sur lequel repose la société, à une douteuse licence chez les filles ; la dissolution des mères de famille qui corrompt les sources de l'éducation publique et fait le malheur d'au moins quatre personnes, à la dissolution d'une jeune fille qui ne compromet qu'elle, et tout au plus un enfant. Périsse la vertu de dix vierges, plutôt que cette sainteté de mœurs, cette couronne d'honneur de laquelle une mère de famille doit marcher revêtue ! […]

Aujourd'hui une jeune personne ne connaît ni la séduction ni ses pièges, elle ne s'appuie que sur sa faiblesse, et, démêlant les commodes maximes du beau monde, sa trompeuse imagination, gouvernée par des désirs que tout fortifie, est un guide d'autant plus aveugle que rarement une jeune fille confie à autrui les secrètes pensées de son premier amour...

Si elle était libre, une éducation exempte de préjugés l'armerait contre l'amour du premier venu. Elle serait, comme tout le monde, bien plus forte contre des dangers connus que contre des périls dont l'étendue est cachée. D'ailleurs, pour être maîtresse d'elle-même, une fille en sera-t-elle moins sous l'œil vigilant de sa mère ? Compterait-on aussi pour rien cette pudeur et ces craintes que la nature n'a placées si puissantes dans l'âme d'une jeune fille que pour la préserver du malheur d'être à un homme qui ne l'aime pas ? Enfin où est la fille assez peu calculatrice pour ne pas deviner que l'homme le plus immoral veut trouver des principes chez sa femme, comme les maîtres veulent que leurs domestiques soient parfaits ; et qu'alors, pour elle, la vertu est le plus riche et le plus fécond de tous les commerces ? […]

Mais il est difficile de faire apercevoir ici tous les avantages qui résulteraient de l'émancipation des filles. Quand nous arriverons à observer les circonstances qui accompagnent le mariage tel que nos mœurs l'ont conçu, les esprits judicieux pourront apprécier toute la valeur du système d'éducation et de liberté que nous demandons pour les filles au nom de la raison et de la nature. Le préjugé que nous avons en France sur la virginité des mariées est le plus sot de tous ceux qui nous restent. Les Orientaux prennent leurs femmes sans s'inquiéter du passé et les enferment pour être plus certains de l'avenir ; les Français mettent les filles dans des espèces de sérails défendus par des mères, par des préjugés, par des idées religieuses ; et ils donnent la plus entière liberté à leurs femmes, s'inquiétant ainsi beaucoup plus du passé que de l'avenir. Il ne s'agirait donc que de faire subir une inversion à nos mœurs. Nous finirions peut-être alors par donner à la fidélité conjugale toute la saveur et le ragoût que les femmes trouvent aujourd'hui aux infidélités.

Mais cette discussion nous éloignerait trop de notre sujet s'il fallait examiner, dans tous ses détails, celte immense amélioration morale, que réclamera sans doute la France au vingtième siècle ; car les mœurs se réforment si lentement !

Honoré de Balzac, Œuvres complètes, vol. 16, Paris : Furne, 1842-1848, p. 400-403.

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Remède à la migraine des femmes

Honoré de Balzac, Physiologie du mariage, 1829
Dans la Méditation XXVI de la Physiologie du mariage, « Des différentes armes » utilisées par les femmes à l’encontre de leurs maris, Balzac réserve un traitement de choix à la migraine.

Voilà la migraine, vraie ou fausse, impatronisée chez vous. La migraine commence alors à jouer son rôle au sein du ménage. C'est un thème sur lequel une femme sait faire d'admirables variations, elle le déploie dans tous les tons. Avec la migraine seule, une femme peut désespérer un mari. La migraine prend à madame quand elle veut, où elle veut, autant qu'elle le veut. Il y en a de cinq jours, de dix minutes, de périodiques ou d'intermittentes.

Vous trouvez quelquefois votre femme au lit, souffrante, accablée, et les persiennes de sa chambre sont fermées. La migraine a imposé silence à tout, depuis les régions de la loge du concierge, lequel fendait du bois, jusqu'au grenier d'où votre valet d'écurie jetait dans la cour d'innocentes bottes de paille. Sur la foi de cette migraine, vous sortez ; mais à votre retour, on vous apprend que madame a décampé !... Bientôt madame rentre fraîche et vermeille : – Le docteur est venu ! dit-elle, il m'a conseillé l'exercice, et je m'en suis très-bien trouvée !...

Un autre jour, vous voulez entrer chez madame. – Oh ! monsieur ! vous répond la femme de chambre avec toutes les marques du plus profond étonnement ; madame a sa migraine, et jamais je ne l'ai vue si souffrante ! On vient d'envoyer chercher monsieur le docteur.
 Es-tu heureux, disait le maréchal Augereau au général R...., d'avoir une jolie femme !
 Avoir ! reprit l'autre. Si j'ai ma femme dix jours dans l'année, c'est tout au plus. Ces s... femmes ont toujours ou la migraine ou je ne sais quoi !

La migraine remplace, en France, les sandales qu'en Espagne le confesseur laisse à la porte de la chambre où il est avec sa pénitente.

Si votre femme, pressentant quelques intentions hostiles de votre part, veut se rendre aussi inviolable que la charte, elle entame un petit concerto de migraine. Elle se met au lit avec toutes les peines du monde. Elle jette de petits cris qui déchirent l'âme. Elle détache avec grâce une multitude de gestes si habilement exécutés qu'on pourrait la croire désossée. Or, quel est l'homme assez peu délicat pour oser parler de désirs, qui, chez lui, annoncent la plus parfaite santé, à une femme endolorie ? La politesse seule exige impérieusement son silence. Une femme sait alors qu'au moyen de sa toute-puissante migraine elle peut coller à son gré au-dessus du lit nuptial cette bande tardive qui fait brusquement retourner chez eux les amateurs affriolés par une annonce de la Comédie-Française quand ils viennent à lire sur l'affiche : Relâche par une indisposition subite de mademoiselle Mars.

Ô migraine, protectrice des amours, impôt conjugal, bouclier sur lequel viennent expirer tous les désirs maritaux ! O puissante migraine ! est-il bien possible que les amants ne t'aient pas encore célébrée, divinisée, personnifiée ! Ô prestigieuse migraine ! ô fallacieuse migraine, béni soit le cerveau qui le premier te conçut ! honte au médecin qui te trouverait un préservatif ! Oui, tu es le seul mal que les femmes bénissent, sans doute par reconnaissance des biens que tu leur dispenses, ô fallacieuse migraine ! ô prestigieuse migraine !

Honoré de Balzac, Œuvres complètes, vol. 16, Paris : Furne, 1842-1848, p. 581-583.

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