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En 1822, Champollion perce le secret des hiéroglyphes

Astronomie, calendrier, poids et mesures 
Astronomie, calendrier, poids et mesures 

© Bibliothèque nationale de France

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1822 : Jean-François Champollion écrit la Lettre à M. Dacier. Enfin, il peut, après dix ans de recherches acharnées, lire une partie des hiéroglyphes ! Mais il ne s’agit que de l’une des étapes qui permit de déchiffrer de ces signes, devenus muets depuis alors près de quinze siècles, et de retrouver la langue parlée sous les pharaons…
 

L’intérêt pour les hiéroglyphes n’est pas né avec Champollion. Mais plusieurs phénomènes ont longtemps entravé leur déchiffrement. Parmi eux, la complexité de l’écriture elle-même et son long oubli. Comment Champollion a-t-il donc réussi à comprendre ces signes, et qu’a-t-il découvert exactement ?

De l’oubli à l’intérêt scientifique

L’oubli des hiéroglyphes

L’écriture hiéroglyphique n’est pas aussi simple que celle d’un alphabet. Elle agence des signes-son (phonogrammes), des signes-idée (déterminatifs) et des signes à la fois pour le son et l’idée (idéogrammes). Dans l’Antiquité, elle était pratiquée par un petit nombre de prêtres et de scribes. Mais avec la fin de la période pharaonique et la christianisation de l’Égypte, l’enseignement et la connaissance de cette écriture s’est perdue, remplacée par d’autres écritures, reflétant les évolutions linguistiques (le démotique, le grec et le copte).

Dès l’Antiquité, comme d’autres images égyptiennes, les hiéroglyphes ont été diffusés hors du pays. Souvent mal compris, ils ont parfois subi des transformations, et connu différentes interprétations qui ont conditionné leur réception sur le long terme.

Shekel en argent de Tyr
Shekel en argent de Tyr |

© Bilbiothèque nationale de France

Harpocrate sur une fleur de lotus, avec une couronne radiée.
 
Harpocrate sur une fleur de lotus, avec une couronne radiée.
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Les écrits antiques et médiévaux ne conservent des hiéroglyphes qu’un souvenir partiel. Horapollon, auteur grec originaire d’Alexandrie du 5e siècle après J.-C., donne des explications des signes dans ses Hiéroglyphika. Il se fait écho lointain d’un rapport entre signifiant et signifié, en effet présent dans les idéogrammes et les déterminatifs. Mais cet écrit, déformé, est utilisé par la suite pour interpréter les hiéroglyphes comme une sorte de code-rébus qui ne transcrirait pas véritablement une langue et consignerait un savoir crypté réservé à des initiés.

De la signification des notes hieroglyphiques des Aegyptiens
De la signification des notes hieroglyphiques des Aegyptiens |

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Šawq al-mustahām fī maʿrifat rumūz al-aqlām
Šawq al-mustahām fī maʿrifat rumūz al-aqlām |

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Les auteurs arabes d’Égypte, qui peuvent voir encore les monuments pharaoniques couverts de signes, laissent aussi des témoignages et des explications. Plusieurs historiens rapportent ainsi qu’un des premiers mystiques de l’Islam, Dhû al-Nûn (mort en 864), lisait les inscriptions dans le temple d’Akhmim. Là encore, si certaines lectures peuvent s’appliquer aux hiéroglyphes, elles sont mêlées à beaucoup d’autres considérations. Le sentiment qui domine reste que cette écriture païenne était réservée à des usages magiques ou secrets.

Les premières découvertes

Dès le 17e siècle, le jésuite Kircher établit la parenté du copte et de l’égyptien, grâce au savoir transmis par les manuscrits copte-arabes. Au milieu du 18e siècle, l’abbé Barthélemy, connu pour avoir déchiffré l’alphabet phénicien, identifie plusieurs signes, dont la boucle tressée servant à entourer les noms de pharaons, appelée plus tard « cartouche ». Il émet l’hypothèse que le hiératique serait une écriture rapide des hiéroglyphes.

Cependant des théories fantaisistes subsistent, comme celle de la parenté de signes égyptiens avec des caractères chinois, expliquée par le fait que la Chine serait une ancienne colonie égyptienne. Il faut attendre un texte bilingue suffisamment long comme la pierre de Rosette et la découverte de Champollion pour prouver que les hiéroglyphes encodent graphiquement la langue parlée par les Égyptiens du temps des pharaons.

Un intérêt immédiat pour la Pierre de  Rosette

Le texte grec de la Pierre est traduit rapidement et nombreux sont ceux qui pensent pouvoir déchiffrer les hiéroglyphes en tentant de corréler les mots grecs répétés à plusieurs endroits avec ce qui semblent des groupes hiéroglyphiques et démotiques identiques, et à partir de là, le reste des textes, pour proposer des équivalences entre les trois écritures.

Parmi les auteurs de ces tentatives souvent infructueuses, se détachent le suédois Johan David Åkerblad (1763-1819) et l’anglais Thomas Young (1773-1839). Le premier lit tous les noms, dont le cartouche de Ptolémée et quelques mots présentés dans sa Lettre sur l'inscription égyptienne de Rosette, adressée au Citoyen Silvestre de Sacy parue à Paris en 1802.

Le second publie en 1818 les résultats les plus avancés et pour moitié justes. Il identifie notamment des noms, verbes, des prépositions, expressions du temps (saisons, mois), les chiffres et nombres. Il peut alors proposer « alphabet », supposant une équivalence entre certains signes démotiques et grecs et des sons pour la lecture de quelques hiéroglyphes.

Cette course au déchiffrement est une véritable émulation et les savants en concurrence échangent entre eux : Åkerblad transmet ses réflexions en cours sur le démotique à Young et Young envoie l’ensemble de ses travaux à Champollion, tandis que les voyageurs les alimentent en nouvelles copies d’inscriptions réalisées sur place.

Astronomie, calendrier, poids et mesures 
Astronomie, calendrier, poids et mesures  |

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Le rôle de Jean-François Champollion

Les travaux préparatoires au déchiffrement

Du fait de la complexité de l’écriture égyptienne, combinant trois sortes de signes avec des lectures multiples, il n’était pas possible d’arriver à en percer le fonctionnement par une seule recherche sur les sons à partir de quelques équivalences tirées de textes bilingues. Pour comprendre pleinement l’écriture égyptienne, Champollion a dû d’abord s’imprégner de la langue puis saisir comment cette langue a été transcrite au moyen de ces signes.

Sa maîtrise sans égale du copte, la lecture exhaustive des ouvrages concernant l’Égypte et l’étude de plusieurs langues orientales lui donnent la connaissance du contexte culturel et linguistique indispensable pour aller au-delà de des premiers déchiffrements de ses prédécesseurs. Il commence d’abord seul, au lycée, à partir des grammaires et de textes que lui procure son frère. À Paris, en 1807-1809, il poursuit ses études au Collège de France, à l’École spéciales des langues orientales vivantes et consulte des manuscrits de la Bibliothèque alors impériale.

Il se forme également à d’autres systèmes d’écritures tels les runes, le chinois, le sanscrit ou les hiéroglyphes mexicains. Il prend des notes sur les écrits antiques comme récents traitant des hiéroglyphes et se plonge dans les méthodes établies par des déchiffreurs d’écritures et des linguistes.

À Paris, il copie aussi méticuleusement toutes les inscriptions hiéroglyphiques et s’intéresse aux livres funéraires sur papyrus dont il comprend que les formules se retrouvent d’un document à l’autre avec des variantes orthographiques. Il séquence des mots, regroupe les variantes dans ses cahiers et y accole des premières traductions en copte.

Durant les années 1807-1820, les aller-retours entre ses lectures et ses copies sont la base de précieuses intuitions. À l’issue de ces recherches, il envoie deux mémoires, lus à l’Académie en 1821, sur les écritures hiératique et démotique, étudiant l’évolution graphique du tracé des signes.

Le déchiffrement des hiéroglyphes

Vase de Xerxès
Vase de Xerxès |

© Bibliothèque nationale de France

La Lettre à M. Dacier de 1822 correspond à la publication d’un premier déchiffrement : celui des valeurs phonétiques servant à écrire les noms de pharaons étrangers en Égypte. Champollion comprend, grâce à l’exemple de Ptolémée puis celui de Cléopâtre et d’autres à leur suite, que les Égyptiens ne traduisaient pas ces noms étrangers par des signes idéographiques mais les transcrivaient dans un alphabet pour en rendre le son. Il rassemble grâce aux planches de la Description de l’Égypte tous les cartouches figurant sur des monuments de l’époque grecque et romaine. À la Bibliothèque, il repère aussi le vase du perse Xerxès qui régna en Égypte, inscrit en hiéroglyphes et en cunéiforme.

Souverains persans, grecs et romains de l'Égypte
Souverains persans, grecs et romains de l'Égypte |

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Corrigeant les lectures de Young, il propose un « alphabet » considérablement enrichi et annonce en conclusion que ce système phonétique devait exister dès l’époque pharaonique, en combinaison avec des idéogrammes. En travaillant sur les cartouches et les épithètes qui les accompagnent, il saisit aussi qu’à ces deux types de signes s’ajoutent des signes classificateurs, les déterminatifs, intervenant à la fin de certains mots.

Ses travaux se poursuivent par le déchiffrement des cartouches pharaoniques. Ils le conduisent enfin à la compréhension du système qui régit les écritures égyptiennes mais aussi du lien entre langue et écriture, exposée dans le Précis du système hiéroglyphique en 1824.

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© BnF - Éditions multimédias

Comment Champollion déchiffre les hiéroglyphes

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