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La pensée matérialiste

Les travaux d'Helvétius
Les travaux d'Helvétius

Bibliothèque nationale de France

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Le travail théorique de Diderot est directement lié à celui des autres représentants de la pensée matérialiste, au premier rang desquels Helvétius et d'Holbach. Diderot réfute le premier et collabore avec le second, tous appartiennent à une même mouvance intellectuelle dont ils incarnent les variations et les nuances.

Claude Adrien Helvétius (1715-1771) et Paul-Henri Thiry d'Holbach (1723-1789) sont de riches privilégiés de l'Ancien Régime, originaires l'un et l'autre du Palatinat. La famille du premier (les Schweitzer dont le nom a été latinisé en Helvétius) avait fui sa patrie au temps de la Réforme et s'était installé en Hollande. C'est le futur baron d'Holbach lui-même qui quitte l'Allemagne, étudie en Hollande avant de s'installer à Paris. L'un et l'autre disposent d'une fortune qui leur permet de se consacrer tout entier à la spéculation intellectuelle et d'accueillir généreusement leurs amis, à Paris ou dans leur château de province, Helvétius à Voré dans le Perche, d'Holbach à Grandval sur les bords de la Marne. Ils bénéficient tous deux également d'une formation pratique qui leur est d'un précieux secours dans leur réflexion théorique. Helvétius est fils de médecin et d'Holbach possède une solide formation de chimiste qui l'a fait recruter pour trente-six articles spécialisés de l'Encyclopédie. La chimie et la médecine constituent deux sciences qui tentent alors d'expliquer la vie et la nature indépendamment du dogme religieux et où, on l'a vu, Diderot lui-même a cherché les éléments d'une théorie matérialiste de la nature et de la vie.

Si leur combat est commun contre le spiritualisme chrétien et sa morale ascétique, s'ils partagent les mêmes convictions sensualistes que rien n'est dans l'esprit qui n'ait été d'abord dans les sens, Helvétius et d'Holbach représentent deux aspects du matérialisme, l'un insistant sur le déterminisme social, l'autre sur le déterminisme physiologique. Ils représentent également deux stratégies d'intervention philosophique différentes : Helvétius travaille seul et publie sous son nom ; d'Holbach anime un véritable atelier de travail collectif et préfère publier sous le voile de l'anonymat ou sous le nom d'érudits du début du siècle, décédés depuis lors.

Les traités d’Helvétius

Helvétius se fait connaître par De l'esprit (1758) qui frappe les contemporains par ce qui semble un paradoxe : chaque esprit n'est que ce qu'il sent, il est donc déterminé par ses seules expériences et habitudes. Les foudres de la censure, pour avoir tardé, n'en ont pas été moins rudes : le livre est condamné et l'auteur doit se rétracter. Il développe ses thèses dans un second ouvrage qui ne paraît qu'au lendemain de sa mort, De l'homme, de ses facultés intellectuelles et de son éducation (1773).

De l'esprit se présente comme un traité systématique, divisé en quatre discours : la sensibilité physique est à l'origine de nos idées et les erreurs ne peuvent provenir que de nos passions ou de l'ignorance (discours I), l'intérêt est à l'origine de tous nos jugements : n'est bon ou mauvais que ce qui nous est utile ou nuisible (discours II), l'esprit est moins un don de la nature qu'un effet de l'éducation (discours III), il prendra donc des formes différentes mais peut être contrôlé et développé par une société profondément réformée (discours IV). La réduction de la morale à l'intérêt rappelle le pessimisme des moralistes classiques pour lesquels nos prétendues vertus ne seraient que des vices cachés, mais Helvétius libère l'homme de tout jugement a priori et ne se soucie que de son bonheur ici et maintenant. Il peut affirmer l'égalité de principe de tous les esprits et chanter l'inventivité des êtres passionnés. « C'est aux passions fortes qu'on doit l'invention et les merveilles des arts : elles doivent donc être regardées comme le germe productif de l'esprit et le ressort puissant qui porte les hommes aux grandes actions. » Le nivellement des esprits à la naissance et la toute-puissance accordée à l'éducation ne débouchent pas sur le cynisme ou le machiavélisme, mais sur un acte de foi dans l'homme mû par la passion de la gloire et de l'estime : « Il est certain que les grands hommes, qui maintenant sont l'ouvrage d'un concours aveugle de circonstances, deviendraient l'ouvrage du Législateur, et qu'en laissant moins à faire au hasard, une excellente éducation pourrait, dans les grands empires, infiniment multiplier et les talents et les vertus. » Tels sont les derniers mots de De l'esprit. De l'homme enfonce le clou. Les principes y sont « étendus et approfondis », selon les termes de la préface. Les formulations y sont souvent péremptoires : « Toute idée neuve est un don du hasard », « L'éducation peut tout ». Il présente un tableau noir de la France d'Ancien Régime, écrasée par le despotisme.

Les traités d'Helvétius ont frappé les contemporains par leur intransigeance. Diderot emporte De l'homme dans son voyage en Russie. Il lui emprunte de nombreux éléments qui se retrouvent dans les textes qu'il compose alors, mais entreprend une « réfutation suivie » de l'ouvrage. Page à page et pied à pied, il polémique avec Helvétius, refuse la place que celui-ci assigne au hasard dans l'histoire et insiste sur la différence physiologique entre les êtres que l'éducation peut réduire mais non supprimer. Il sauvegarde ainsi les droits de l'originalité et du génie. Aucune éducation, si parfaite fût-elle, n'aurait pu faire de Mme Riccoboni une grande actrice ni de Diderot un bon danseur. Helvétius passionnera ensuite le jeune Stendhal qui ne cessera d'en recommander la lecture à sa sœur, mais l'irritera parfois par sa méconnaissance de la passion amoureuse.

Le baron d'Holbach

Averti par la condamnation de De l'esprit, d'Holbach préfère l'action collective et clandestine. Aidé par une équipe de collaborateurs, il publie tout d'abord des traités posthumes, les Recherches sur le despotisme oriental (1761) et L'Antiquité dévoilée (1766) de Nicolas Boulanger, la Lettre de Thrasybule à Leucippe (1765) et l'Examen critique des apologétistes de la religion chrétienne (1766) de Fréret, puis Le Militaire philosophe qui est sans doute de Robert Challe (1767) et Le Philosophe de Dumarsais (1770). Il traduit et adapte parallèlement des ouvrages anticléricaux anglais. Il diffuse ainsi tout l'argumentaire de la tradition libertine contre les prétentions du christianisme à une vérité exclusive. Il donne à des manuscrits qui restaient clandestins et érudits une audience nouvelle. Il n'hésite pas à transformer ce qu'il édite ou traduit de l'anglais, à la façon dont Voltaire a récrit Meslier. La même stratégie lui fait attribuer à d'autres ses œuvres personnelles, pour autant que la notion d'auteur garde un sens dans cette littérature polémique et collective : Le Christianisme dévoilé (1761) est publié sous le nom de Boulanger et La Théologie portative ironiquement sous celui du pieux abbé Bergier (1768). Viennent ensuite La Contagion sacrée (1768), De la cruauté religieuse (1768) et l'Histoire critique de Jésus-Christ (1770). Cette production abondante circule sous le manteau et pénètre en province dans les hottes des colporteurs.

Cette volée de bois vert contre le christianisme est suivie par une série de sommes qui se veulent un exposé positif du matérialisme : le Système de la nature (1770) propose une philosophie générale, le Système social (1773), La Politique naturelle et l'Ethocratie (1776) une politique, une morale et un programme de réformes pour le jeune Louis 16. Le Système de la nature a surtout frappé les esprits. Le livre s'ouvre et se ferme sur l'idée de nature. La nature, dans sa réalité matérielle, est un grand tout auquel l'homme ne peut échapper sans tomber dans l'erreur et le malheur. Erreurs que la croyance à une âme et l'opposition entre le physique et le moral, erreurs que les idées innées et le principe de la liberté. La seconde partie du traité dresse la généalogie de ces erreurs qui, sous la forme des différentes religions, ont mené les êtres humains à la violence et à l'oppression. Le traité s'achève par une prosopopée de la nature et une prière à cette nouvelle providence laïque. La prosopopée appelle les hommes à s'affranchir des préjugés : « Ô vous ! Qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur dans chaque instant de votre durée, ne résistez point à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité ; jouissez sans entrave, soyez heureux ; vous en trouverez les moyens écrits dans votre cœur. » La prière est la réponse des créatures : « Ô nature ! Souveraine de tous les êtres ! Et vous ses filles adorables, Vertu, Raison, Vérité ! Soyez à jamais nos seules Divinités. » Pour les lecteurs qui ne sont sensibles ni au détail argumentatif du Système, ni aux références érudites accumulées dans les notes infrapaginales, ni aux envolées rhétoriques de la conclusion, d'Holbach a composé un condensé, un portatif aurait dit Voltaire, Le Bon Sens (1772). La Correspondance littéraire résumait le propos du livre : « C'est le Système de la nature dépouillé de ses idées abstraites et métaphysiques ; c'est l'athéisme mis à la portée des femmes de chambre et des perruquiers ; c'est le catéchisme de cette doctrine écrit sans prétention, sans enthousiasme, d'un style précis et simple, parsemé d'apologues pour l'édification des jeunes apprentis athées. » Et Diderot commente : « Le petit livret intitulé Le Bon Sens fera plus de mal ou de bien que toutes les plaisanteries de Voltaire. »

Diderot en revanche ne se laissa pas séduire par les Lettres sur l'esprit du siècle et La Voix de la raison contre la raison du temps, deux livres publiés par un protégé de Voyer d'Argenson, Dom Deschamps (1716-1774). Il faut dire que sa pensée était difficile ; la révélation de ses manuscrits, en particulier du Vrai Système, aide à l'approcher sans la rendre moins austère. Elle prétend aller au-delà de Spinoza et des Lumières, en distinguant l'Être en rapport et l'Être sans rapport, l'Un et l'Unique, le Tout et Tout. Les matérialistes seraient restés prisonniers de l'idée du Grand Tout sans parvenir à penser Tout qui s'identifie sans doute à Rien et conduit la métaphysique à sa limite, de même que l'état de mœurs qui est censé dépasser l'opposition entre nature et société installerait l'humanité dans un bonheur étal, communautaire et totalitaire. Quand il construit ce matérialisme qui confine à la mystique, Dom Deschamps croit radicaliser les percées philosophiques de son siècle. Il ne produit peut-être qu'un mitigé de théologie et de philosophie nouvelle où certains verront un hégélianisme à la française avant la lettre.

Provenance

Cet article provient du site Les Essentiels de la littérature (2015).

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