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Les poétesses Pétrarquistes

Le triomphe du Temps
César, Hippolytè, Orithye, Penthésilée, Pompée
Le triomphe du Temps
César, Hippolytè, Orithye, Penthésilée, Pompée

Bibliothèque nationale de France 

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Lucca, 1559 : l’éditeur Vincenzo Busdrago publie pour la première fois en Europe une anthologie poétique exclusivement dédiée aux autrices femmes, éditée par Ludovico Domenichi. Rime diverse d’alcune nobilissime et virtuosissime donne (Rimes diveses de quelques dames très nobles et très vertueuses) est la réponse à un phénomène culturel entamé au début du 16e siècle : l’écriture, notamment la poésie, cesse d’être une prérogative masculine pour devenir un outil d’expression féminine. L’anthologie est regroupe pas moins de cent cinquante-trois autrices ; parmi les noms se distinguent cependant celles qui ont laissé une trace marquante dans l’histoire littéraire italienne, telles que Vittoria Colonna, Gaspara Stampa, Isabella Morra ou Veronica Gambara.

Le rôle de l’imprimerie et de la langue vernaculaire dans la diffusion de la littérature féminine

Deux éléments principaux animent l’écriture féminine dans ce cadre historique : la valeur renouvelée accordée à la littérature en langue vernaculaire et la propagation des publications imprimées. Lorsque le latin, inaccessible à la plupart des femmes, arrête d’être la langue principale de la culture en Italie, celles-ci ont enfin la possibilité d’accéder à un débat culturel dont elles étaient auparavant inévitablement exclues.

Le Livre du courtisan de Baldassare Castiglione
Le Livre du courtisan de Baldassare Castiglione |

Bibliothèque nationale de France

Bien que l’imprimerie ait été introduite à Venise au moins trois décennies plus tôt, cette nouvelle technique de production des livres se répand dans toute la péninsule au 16e siècle, permettantune réduction progressive des coûts. Dans un siècle où l’écriture de textes poétiques était devenue une pratique sociale au sein des différents potentats, ces innovations offrent une voie d’accès à la culture pour les femmes. Elles peuvent ainsi entrer en contact avec des bibliothèques privées de plus en plus riches et profiter d’anthologies poétiques innovantes en termes d’auteurs et de contenus, imprimées en nombre croissant.

Le rôle des écrivaines est rapidement reconnu par les protagonistes masculins de la littérature italienne. Pietro Bembo dans Les Asolani (1497-1502), Baldassarre Castiglione dans Le Courtisan (1513-24), ou encore l’Arioste dans son célèbre poème L’Orlando furioso (1516) attribuent une grande valeur à la voix féminine, légitimant ainsi son rôle dans le contexte de la cour.

[Vittoria Colonna] ne s’est pas contentée de se rendre immortelle par son beau style, que nul autre, à mon avis, ne surpasse ; mais encore, elle peut tirer du sépulcre tout homme dont elle parle ou écrit, et faire qu’il vive éternellement.

L’Arioste, L’Orlando furioso, 1516

Les femmes ne sont plus simplement des muses inspiratrices, mais des sujets actifs avec lesquels dialoguer. En s’appropriant l’écriture comme moyen d’expression et en obtenant la reconnaissance de la part de leurs homologues masculins, elles assument dans le système d’écriture masculin le rôle de véritables « muses interactives », qui inspirent activement, par l’utilisation de la parole, et non plus en étant simplement admirées.

De Pétrarque aux pétrarquistes : un modèle masculin pour l’écriture féminine

Canzoniere de Pétrarque
Canzoniere de Pétrarque |

Bibliothèque nationale de France

Le modèle dominant dans l’écriture poétique en langue vernaculaire au 16e siècle est le Canzoniere de Petrarque, en raison du rôle fondamental qui lui est attribué par Pietro Bembo dans les Prose della volgar lingua (Prose de la langue vulgaire) en 1525, une œuvre qui a défini le canon de la littérature italienne. Bembo lui-même imita le Canzoniere dans les Rime.
Les poétesses pétrarquistes du 16e siècle s’inspirent de ce modèle, mais elles adaptent le style et la forme autobiographique de cette poésie amoureuse, en renversant un paradigme caractéristiques des débuts de la littérature italienne : les compositions sont désormais écrites par des femmes et destinées aux hommes.

Vittoria Colonna : l’intellectuelle la plus éminente de son époque et un modèle de moralité

Les innovations apportées à cette forme poétique sont nombreuses. Prenons à titre d’exemple les recueils de Vittoria Colonna et Gaspara Stampa.
Reconnue dans les cours de la péninsule grâce à l’approbation d’auteurs tels que Pietro Bembo, Baldassare Castiglione et L’Arioste, Vittoria Colonna (Marino, 1490 – Rome, 1547), fille de Fabrizio Colonna, nièce de Fréderic de Montefeltre, épouse du marquis de Pescara, provient d’une famille illustre qui lui offrit un niveau d’éducation élevé.

Castello d’Ischia
Castello d’Ischia |

Bibliothèque nationale de France

Devenue veuve en 1525, elle choisit de se retirer au château d’Ischia. L’écriture devint pour elle un moyen de surmonter le deuil : sa poésie d’amour est en effet marquée par le drame de la perte. En quelques années, elle entra en contact avec les principaux représentants du paysage culturel contemporain, dont Pietro Bembo et Michel-Ange Buonarroti, avec qui elle noua des amitiés fortes, dont témoigne, tout au long de sa vie, une abondante correspondance souvent accompagnée de cadeaux poétiques et artistiques. Dans ses nombreux voyages, elle eut la possibilité de rencontrer non seulement des écrivains, des poètes et des polygraphes de grande renommée, mais aussi des hommes politiques et religieux. Les rencontres avec Juan de Valdés, Bernardino Ochino et Reginald Pole, c’est-à-dire l’entourage du groupe des « Spirituels » de la Contre-Réforme, furent importantes. Le dialogue avec ces personnalités et l’écoute de leurs prédications contribuèrent à renforcer toujours plus le sentiment religieux de Colonna, qui consacra la deuxième partie de sa vie à sa poésie, à la recherche d’un dialogue direct avec Dieu, à l’introspection religieuse et à la réflexion sur la foi.

Jamais impétueux éclair ne fendit la nue avec autant de célérité que l’esprit ne déchira le voile qui offusquait ma pensée / La main qui fit le ciel a refait mon âme et s’est montrée si compatissante à ma prière que, tout joyeux qu’il est, mon cœur brûle et tremble encore d’étonnement. 

Vittoria Colonna

Bien qu’elle n’ait jamais autorisé leur impression, la première édition de ses poèmes fut publiée en 1538 et, avant sa mort survenue moins de dix ans plus tard, douze autres éditions furent imprimées. Le premier commentaire intégral de l’œuvre d’une personne vivante, homme ou femme, lui est dédié. Il est rédigé par un jeune littéraire véronais, Rinaldo Corso, et publié pour la première fois en 1542.

Rime de la divina Vittoria Colonna
Rime de la divina Vittoria Colonna |

Bibliothèque municipale Tours

Grâce à sa grande renommée, Vittoria Colonna devient un modèle pour toutes les poétesses du 16e siècle. De nombreux éléments novateurs peuvent être identifiés dans les poèmes d’amour qu’elle adresse à son mari Ferrante D’Avalos, le seul homme de sa vie, souvent éloigné du foyer en raison de ses engagements militaires. Alors que, pour Pétrarque, l’amour pour Laure reste platonique et est vécu comme un bouleversement, car lié au péché, le sentiment à l’origine de la poésie de Colonna est lié au mariage, donc légitime et exempt de péché. À ce titre, il peut la rapprocher elle-même du divin. Par conséquent, après la mort de Ferrante, Colonna se consacre à des vers de deuil et de mémoire, qui contribuent à la création de son image publique chaste et vertueuse, opération clé de son succès poétique. Avec elle, un modèle féminin de haute rectitude morale s’affirme, qui devient fondamental dans la production des poétesses du 16e siècle.

Quand la mer troublée se soulève

Vittoria Colonna, Sonnet
Quand la mer troublée se soulève et assiège de ses fureurs
quelque intrépide écueil, si le rocher...
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Poétesses et courtisanes honnêtes : l’exemple de Gaspara Stampa

Gaspara Stampa (Padoue, 1523 – Venise, 1554) est la fille d’un orfèvre. Grâce à sa famille, qui, bien que n’appartenant pas à la haute société, jouissait d’une bonne aisance financière, elle bénéficia d’une bonne éducation littéraire et musicale et fut à la fois poétesse et chanteuse.

Le mauvais riche et le pauvre Lazare
Le mauvais riche et le pauvre Lazare |

Venise, Gallerie dell’Accademia, CC BY-SA 4.0 DEED

Sa maison devint rapidement un point de rencontre pour des hommes érudits et nobles. Elle était en contact avec les niveaux les plus élevées de la société : de nombreux écrivains lui dédièrent des compositions ; elle participa peut-être aux réunions de l’Académie des Dubbiosi sous le nom d’Anassilla ; elle avait certainement aussi des liens avec l’Académie des Infiammati. Répandues en Italie dès le Quattrocento (15e siècle), les académies étaient des lieux de partage de la culture humaniste, dirigées par un maître mais fondées sur le concept d’échange de connaissances entre pairs, à travers le dialogue. En raison de leur structure, la présence de Gaspara Stampa, femme courtisane, dans l’Académie des Infiammati représente un moment fondamental dans l’histoire culturelle des femmes.

Rime di Madonna Gaspara Stampa
Rime di Madonna Gaspara Stampa |

Universitätsbibliothek Basel

Comme beaucoup d’autres qui ne pouvaient pas compter sur la renommée de leur familles ni sur des liens privilégiés, Stampa s’empara de la seule voie possible pour entrer dans les cours de la Renaissance, devenant ainsi une courtisane. Sa carrière éditoriale plutôt limitée est probablement à attribuer à son rôle dans la société contemporaine et à ses nombreuses amours, qui comptent parmi les nombreux destinataires de ses vers. Son œuvre ne fut publiée pour la première fois que quelques mois après sa mort, grâce à l’intervention de sa sœur Cassandra, et ne fut rééditée qu’au 18e siècle.

Amour a décidé : les flammes sont ma vie !

Gaspara Stampa, Sonnet
Amour a décidé : les flammes sont ma vie !
Amour a décidé : les flammes sont ma vie !
Salamandre...
Lire l'extrait

Le recueil de chansons de Gaspara Stampa, dédié à Giovanni Della Casa, met en scène une relation amoureuse très éloignée de celle de Pétrarque, mais dont les effets diffèrent aussi complètement de ceux de Vittoria Colonna. L’œuvre célèbre en effet deux objets du désir : la poétesse évoque ses histoires d’amour tourmentées avec deux amants volubiles, le comte Collaltino di Collalto et le noble vénitien Bartolomeo Zen. En opposition aux amours platoniques de Pétrarque, elle se concentre sur ses propres passions (non réciproques) et place le corps au centre de son expression amoureuse, impossible à arrêter même face à la douleur la plus profonde.

Provenance

Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition « L’invention de la Renaissance. L’humaniste, le prince et l’artiste » présentée à la Bibliothèque nationale de France du 20 février au 16 juin 2024.

Lien permanent

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