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Marc-Antoine Charpentier

1643 - 1704
Représentation du Malade imaginaire, comédie-ballet de Molière et Marc-Antoine Charpentier, le 19 juillet 1674, gravure de Jean Lepautre
Représentation du Malade imaginaire, comédie-ballet de Molière et Marc-Antoine Charpentier, le 19 juillet 1674, gravure de Jean Lepautre

© Bibliothèque nationale de France

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Influencé par le style italien et fort d'une veine mélodique et harmonique exceptionnelle, Marc-Antoine Charpentier a abordé quasiment tous les genres musicaux de son époque, tant sacrés que profanes, et fait montre dans tous d’une égale maîtrise dans l’art de la composition : profond et grave dans sa musique religieuse, émouvant ou léger dans sa musique de scène.

Les premiers pas

Le bal à la française : Monsieur Charpentier, almanach de 1682
Le bal à la française : Monsieur Charpentier, almanach de 1682 |

© Bibliothèque nationale de France

Fils d’un maître écrivain, Marc-Antoine Charpentier passe son enfance et son adolescence à Paris, dans le quartier Saint-Séverin. On ignore tout de sa formation musicale, mais un document signé de sa main certifie ses études à la Faculté de droit de Paris. Âgé d’une vingtaine d’années, il part à Rome pour trois ans où il rencontre Giacomo Carissimi, considéré comme le plus grand compositeur romain de l’époque et maître de l’oratorio. Fort de tout ce qu’il apprend et entend dans la cité vaticane, Charpentier revient à Paris à la fin des années 1660. Marie de Lorraine, dite Mademoiselle de Guise, dernière descendante de l’illustre famille, lui offre sa protection. Il demeure dans son hôtel particulier de la rue du Chaume où il fait partie d’un groupe de musiciens pour lesquels il compose et qu’il dirige, tout en chantant en voix de haute contre. Charpentier est également au service d’Élisabeth d’Orléans, dernière fille de Gaston d’Orléans qui avait épousé le neveu de Marie de Lorraine, Louis-Joseph de Guise. Pour ses deux protectrices et leur entourage, Charpentier compose aussi bien des œuvres sacrées que profanes.

L’expérience du théâtre

En 1672, Charpentier est appelé par Molière pour remplacer Lully avec lequel il vient de se fâcher en raison de la déloyauté de ce dernier à son égard. En effet, après avoir obtenu le privilège de l’Opéra, ce dernier réduit les moyens musicaux des autres théâtres du royaume grâce à des ordonnances obtenues du roi. Dans l’impossibilité de faire jouer ses comédies avec la musique de Lully, Molière se tourne donc vers Charpentier. Il semble que les deux hommes aient été mis en relation en raison d’anciens liens d’amitié unissant leurs familles. Leur goût commun pour la musique et la comédie italiennes fit le reste. L’entente est parfaite.

Marc-Antoine Charpentier, Prologue du Malade imaginaire dans sa spendeur, 1673
Marc-Antoine Charpentier, Prologue du Malade imaginaire dans sa spendeur, 1673 |

© Bibliothèque nationale de France

Le 8 juillet, le théâtre du Palais-Royal reprend La Comtesse d’Escarbagnas et Le Mariage forcé avec une musique de Charpentier sur des textes nouveaux de Molière. Le 30 août suit une reprise des Fâcheux dont la musique est perdue, comme celles du Sicilien et de Psyché. Enfin, le 10 février 1673, Charpentier peut donner toute la mesure de son talent dans la nouvelle pièce de Molière, Le Malade imaginaire, accueillie avec un grand succès. Après la mort de Molière, le compositeur est toutefois contraint de réviser sa partition en raison des nouveaux agissements de Lully restreignant de plus en plus le nombre des musiciens tolérés sur les scènes autres que celle de l’Académie royale de musique, et de noter ainsi le nouvel état : « Le Malade imaginaire avec les défenses », alors que le précédent était indiqué « dans sa splendeur ». Malgré ces difficultés, Charpentier continue de travailler pour la Troupe du Roi nommée à partir de 1680 Comédie-Française. Il compose la musique de pièces à machines (Circé, L’Inconnu) dont les auteurs sont Thomas Corneille et Jean Donneau de Visé, puis d’autres comédies plus légères comme Les Fous divertissants de Raymond Poisson.

Musicien de la ville

Charpentier n’eut jamais de poste officiel à la cour de France, ce que pourtant il semblait souhaiter en se présentant au concours de la Chapelle royale, sans succès. Sa musique ne laisse toutefois pas Louis XIV insensible. En effet, il est sollicité pour composer régulièrement des motets pour le Grand Dauphin de 1679 à 1683, des pièces à la mémoire de la défunte reine Marie-Thérèse en 1683 ou encore pour saluer la guérison de Louis XIV en 1687. Cette année-là, Charpentier devient maître de musique du collège Louis-le-Grand, puis de l’église Saint-Louis des Jésuites. Pour le collège, il compose des pièces telles que Celse Martyr (musique perdue) et surtout David et Jonathas. Pour l’église Saint-Louis, il écrit un nombre important de messes et des motets pour d’autres offices et cérémonies. Il est enfin nommé maître de musique des enfants de la Sainte-Chapelle où il demeure jusqu’à sa mort.

Israël Silvestre, Vue et Perspectiue de l'Hostel de St-Paul et de la façade des R. P. Jesuites de la rue St-Antoine, vers 1650-1655
Israël Silvestre, Vue et Perspectiue de l'Hostel de St-Paul et de la façade des R. P. Jesuites de la rue St-Antoine, vers 1650-1655 |

© Bibliothèque nationale de France

Une œuvre monumentale

Charpentier laisse une œuvre de plus de cinq cent cinquante numéros, même s’il en composa encore davantage ; le montant des pertes se compte à environ un quart de l’ensemble. Très peu de partitions furent publiées de son vivant. La majeure partie se trouve dans les Mélanges, collection exceptionnelle de vingt-huit volumes manuscrits autographes conservée au département de la Musique de la Bibliothèque nationale de France. Afin de rendre accessibles ces pièces aux interprètes, les éditions modernes de ces dernières décennies se sont développées selon de solides critères scientifiques. On citera tout particulièrement la série « Monumentale » des Éditions du Centre de Musique Baroque de Versailles.

Une inspiration variée

Charpentier a abordé quasiment tous les genres de son époque, tant sacrés que profanes. L’aspect le plus important de son œuvre appartient cependant au domaine religieux. Il est le seul compositeur français qui se soit autant intéressé au genre de la messe (onze messes vocales et une instrumentale) à une époque où celui-ci était peu pratiqué. Son apport dans le cadre du motet est considérable (plusieurs centaines), du petit motet à voix seule au grand motet à double chœur et orchestre. Les quelque trente-cinq histoires sacrées en latin (ou oratorios) généralement tirées de l’Ancien Testament, largement inspirées de celles de Carissimi, constituent une œuvre dramatique et religieuse sans précédent en France et qui resteront sans postérité. Le répertoire vocal profane renferme des comédies-ballets, des pièces à machines, des divertissements ou petits opéras, des pastorales, enfin la tragédie d’inspiration biblique David et Jonathas et la tragédie en musique Médée, ainsi que des cantates et des airs. Charpentier compose peu d’œuvres instrumentales, mais certaines d’une grande originalité, comme la Messe pour plusieurs instruments au lieu des orgues. Il est encore le premier musicien français à être l’auteur d’une Sonate.

Marc-Antoine Charpentier, Ouverture du Malade imaginaire avec les défenses, 1673
Marc-Antoine Charpentier, Ouverture du Malade imaginaire avec les défenses, 1673 |

© Bibliothèque nationale de France

Dans les œuvres en collaboration avec Molière, Charpentier, malgré son inexpérience dans le domaine théâtral, montre d’emblée sa capacité à entrer dans l’univers du comédien, aussi bien dans la composition des danses que des scènes tendres et comiques. Avec Le Malade imaginaire, il réalise même un véritable coup de maître qui montre un art du spectacle incontestable. Charpentier compose aussi un certain nombre de divertissements et de pastorales dans le cadre privé de l’hôtel de Guise lesquels, par leur grande variété de ton et d’inspiration, représentent une partie très personnelle de son répertoire profane. Actéon et La Descente d’Orphée aux enfers peuvent être considérés comme des opéras non seulement en raison de leur thème, mais aussi par leur dimension dramatique et psychologique, certaines atteignant une expression du pathétique digne des tragédies lyriques.

Marc-Antoine Charpentier, David et Jonathas, tragédie en musique, 1688
Marc-Antoine Charpentier, David et Jonathas, tragédie en musique, 1688 |

© Bibliothèque nationale de France

David et Jonathas est un exemple unique dans le répertoire lyrique. L’œuvre, en français, comprend un prologue et cinq actes qui servaient d’intermèdes à une tragédie sur le même sujet, récitée en latin, Saül. Ses proportions autorisèrent les contemporains à l’assimiler à un véritable opéra. Dans Médée, tout en se conformant au modèle lullyste (prologue à la gloire du roi, large place faite aux récitatifs, divertissements avec chœurs et danses), Charpentier recourt aussi à un style personnel, fort d’une veine mélodique exceptionnelle, d’un orchestre coloré et d’une harmonie recherchée auxquels le public n’était pas accoutumé. Ainsi, malgré ses qualités dramatiques et musicales, l’œuvre n’emporta pas les suffrages et le compositeur renonça définitivement à la musique de scène.
Dans tous les genres qu’il a abordés, Charpentier montre une égale maîtrise dans l’art de la composition. Il sait se montrer profond et grave dans sa musique religieuse, émouvant ou léger dans sa musique de scène. Il est tout aussi à son aise dans les petites que dans les grandes formes. Sa musique tire essentiellement sa substance et sa singularité du mélange opéré entre les styles italien et français. Pour ses audaces, Charpentier fut victime d’une certaine intolérance tout au long de sa carrière, mais il ne sacrifia pas pour autant son inspiration pour accroître le nombre de ses partisans.

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