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Extrait

« Je n’aimai point le monde et n’en fus pas aimé »

Lord Byron, Le Pèlerinage de Childe Harold, Troisième chant, 1812-1818
À la fin du chant III, le poète reprend la parole en son nom pour évoquer son dégoût du monde dans lequel il vit et critiquer la société de son temps.
 

CXII.
Je n’aimai point le monde et n’en fus pas aimé ;
Je n’ai point désiré captiver ses suffrages ;
Ses idoles jamais n’ont reçu mes hommages ;
Devant elles jamais mon genou n’a plié ;
Ma main à leurs autels n’a point sacrifié.
Nul ne m’a vu forcer mes lèvres à sourire ;
À l’écho des flatteurs nul ne m’a vu souscrire.
Dans la foule toujours je vivais étranger ;
Au milieu des mortels, voyageur passager,
Je ne ressemblais point à leur servile espèce ;
Voilé dans mes pensers d’orgueil et de tristesse
Bien différents des leurs, tel je serais encor
Si je n’avais dompté mon âme en son essor.

CXIV.
Sans être aimé de lui, je n’aimai point le monde.
Ennemis généreux, sans rancune profonde,
Séparons-nous du moins. Malgré mes sentiments,
Je veux croire qu’au sein de ses déguisements
On dit des vérités ; — qu’il est des espérances
Qui ne trompent jamais les âmes en souffrances ;
Qu’il est des cœurs aimants, d’indulgentes vertus,
Exemptes de rudesse, et de pièges tendus
À la fragilité. Je voudrais croire encore
Qu’il est quelques malheurs que l’amitié déplore,
Que la bonté n’est point un mot retentissant,
Et le bonheur, hélas ! un rêve éblouissant !...

Lord Byron, Le Pèlerinage de Childe Harold, traduction de Guillaume Pauthier, Paris : A. Dupont, 1828, p. 169-170.
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