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Extrait

Calligraphies et peintures : d'un même pinceau

Ding Wenjun, Principes essentiels de la calligraphie

Ce qui compte en premier lieu dans les beaux-arts, c'est l'expression. Parce que l'homme est lui-même un être d'expression, les êtres qui ont de l'expression l'émeuvent, le réjouissent et lui paraissent beaux ou laids. L'écriture qui sert à noter la parole et qui est en elle-même dénuée d'expression, ne peut donc avoir quelque beauté pour lui que si elle figure quelque chose.
Voici ce que je veux dire. Tout ce qui dans ce monde a de l'expression peut devenir figure : dans le domaine terrestre, les eaux qui coulent et les montagnes qui se dressent, les falaises qui se déchirent et les pics qui se dénudent ; dans le domaine céleste, les étoiles qui s'assemblent dans la Grande Ourse et celles qui se dispersent, les soleils qui se couchent et la lune qui s'illumine en s'élevant ; dans le domaine humain, une jeune fille qui se pare la chevelure d'une fleur ou le guerrier qui brandit son épée ; dans le domaine des souffles, les vents qui passent et les nuages qui se retirent, les brumes qui prennent corps et les brouillards qui se défont ; dans le domaine des êtres vivants, le cygne qui traverse le ciel à tire-d'aile ou le nénuphar qui se laisse bercer par l'eau.
Quand nous percevons ces figures et que nous les intériorisons, nous les transformons en figures prégnantes que nous extériorisons ensuite de différentes manières dans les différents arts. […]
En calligraphie, nous les extériorisons par des points et des traits modulés. Distincte de l'écriture utilitaire, qui ne sert qu'à noter la parole et les faits, l'écriture en tant qu'art a pour vocation de rendre sensibles ces figures prégnantes. […]
La calligraphie a la même source que la peinture, mais rejoint dans ses effets la musique. D'une part, peinture et calligraphie ont l'une et l'autre pour fonction première de figurer les choses et se servent l'une et l'autre de points et de traits pour le faire – la peinture en grande quantité, la calligraphie avec plus d'économie.
Mais puisqu'en Chine, nous avons toujours considéré comme supérieure la plus grande économie des moyens, nous avons placé la peinture de simple représentation moins haut que la peinture d'expression et la peinture d'expression moins haut que la calligraphie, qui note l'expression de l'expression. La calligraphie ne procède pas moins de la même source que la peinture.
La musique se sert quant à elle des notes et de la force variable du son pour rendre sensibles des figures prégnantes variées à l'infini. La calligraphie rend manifestes ces mêmes images prégnantes, mais au moyen d'éléments graphiques d'épaisseur et de profil divers. La musique et la calligraphie ont en commun leur pouvoir d'abolir les formes extérieures et de fondre l'objectif et le subjectif. Schopenhauer voyait dans la musique le plus noble parmi les beaux-arts parce qu'elle n'exprime pas des figures prégnantes tirées du monde extérieur, comme les autres arts, mais directement les figures de l'émotion. Le plaisir et la colère, la tristesse et la joie, les sensations internes telles que fermeté et souplesse, repos et mouvement, auxquelles ni la peinture, ni la littérature ne sauraient donner forme, la musique peut en révéler tous les mouvements cachés, et la calligraphie possède ce même pouvoir merveilleux. […]

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