Découvrir, comprendre, créer, partager

Focus

Apprendre et se distraire dans les livres (1852-1914)

Le petit Chaperon rouge au lit avec le loup
Le petit Chaperon rouge au lit avec le loup
Le format de l'image est incompatible
Durant la seconde moitié du 19e siècle, la littérature de jeunesse se structure tandis qu’émerge un auteur-phare : Jules Verne. Mais les décennies qui précèdent la Première Guerre mondiale voient l’édition pour enfant marquer le pas, tandis qu’albums et livres scolaires exaltent le patriotisme.
Audio

Jean Glénisson : la naissance du genre

Le Second Empire (1851-1870)

Les éditions Hachette

Fort de sa suprématie dans le domaine des manuels scolaires, Louis Hachette s’impose en quelques années dans l’édition des livres pour enfants.

La Bibliothèque rose

Les Petites Filles modèles
Les Petites Filles modèles |

© Bibliothèque nationale de France

En 1856, Hachette lance la « Bibliothèque rose illustrée », dont l’auteur emblématique deviendra très vite la comtesse de Ségur et qui prend sa source dans la « Bibliothèque des chemins de fer », une collection créée en 1853 sur le modèle inventé par l’éditeur britannique W. H. Smith. En s’appuyant sur le développement du réseau ferroviaire français, Hachette décide de créer des bibliothèques de gare, dans lesquelles il se propose de commercialiser une collection qui a pour emblème une locomotive. Composée d’ouvrages brochés ou reliés cette « Bibliothèque des chemins de fer » est divisée en sept séries thématiques, chacune caractérisée par une couleur de couverture. La sixième série, de couleur rose, consacrée aux livres illustrés pour les enfants, quitte en 1856 la « Bibliothèque des chemins de fer » pour donner naissance à une collection autonome, la « Bibliothèque rose illustrée », qui se présente sous deux formes : l’une, brochée, dont la couverture est de papier rose, est vendue à 2 francs ; l’autre, plus chère, à 3 francs, est reliée en percaline rouge et or (le rouge est jusque-là très exceptionnel dans l’édition), avec une architecture dorée frappée au plat supérieur. Ce cartonnage perdurera jusqu’en 1958, signe d’une longévité exceptionnelle.

La semaine des enfants ou l’association d’un périodique et d’une collection de livres

Hachette s’associe d’autre part avec l’éditeur Lahure pour lancer sur le marché La Semaine des enfants, un périodique dont les textes seront ensuite disponibles en volume dans la « Bibliothèque rose » – Hetzel s’inspirera de cette expérience éditoriale pour son Magasin d’éducation et de récréation. L’accent est mis sur les illustrations, qui sont dues à de grands artistes comme Gustave Doré, Bertall, Émile Bayard ou encore Horace Castelli.

Filles ou garçons, des publics ciblés

Les Malheurs de Sophie
Les Malheurs de Sophie |

© Bibliothèque nationale de France

L’idée d’Hachette de créer une collection pour les petites filles est antérieure à sa rencontre avec Sophie de Ségur, née Rostopchine, laquelle fait son entrée dans la « Bibliothèque rose illustrée » avec la publication des Petites Filles modèles, en 1858. Ses œuvres voisinent avec celles de Zulma Carraud, Julie Gouraud, Zénaïde Fleuriot : romans de la vie quotidienne, historiettes, contes… les critiques ont souvent reproché à Louis Hachette d’avoir publié des écrits de « bonnes femmes », sur le modèle des « gouvernantes » du 18e siècle. Il a été, de fait, l’un des tous premiers éditeurs à s’intéresser au lectorat constitué par les fillettes, considérant comme s’adressant plus particulièrement à des garçons les Robinson, Gulliver et autres Dernier des Mohicans : Hachette fait paraître une version abrégée de ce dernier en 1888, sans nom d’adaptateur, dans la « Bibliothèque des écoles et des familles ».

Le texte de James Fenimore Cooper (dont l’édition originale est de 1826) fait découvrir aux petits Français la conquête de l’Ouest et crée le mythe des Peaux-Rouges. Dans le domaine étranger, c’est Louis Hachette également qui publie les premières traductions de Charles Dickens, en signant le 1er février 1856 un contrat d’exclusivité pour ses onze romans déjà parus en anglais (par exemple David Copperfield dont la version originale anglaise est publiée en 1849-1850 et qui fera l’objet d’une adaptation pour la jeunesse chez Hachette dans la « Bibliothèque des écoles et des familles » en 1884).

Les éditions Hetzel

Les Contes de Perrault
Les Contes de Perrault |

Bibliothèque nationale de France

Rentré à Paris en 1859, après neuf ans d’exil à Bruxelles – suite au coup d’État du 2 décembre 1851 –, Pierre-Jules Hetzel, autre grande figure de l’histoire éditoriale, décide de se consacrer principalement à l’édition pour la jeunesse, dont il a déjà une brillante expérience avec le « Nouveau magasin des enfants », la collection qu’il a publiée entre 1843 et 1857 sous le pseudonyme de P.-J. Stahl. Comme Louis Hachette, il transforme le paysage éditorial pour la jeunesse, mais, contrairement à son concurrent, qui s’adresse à un public large, les publications d’Hetzel sont destinées à l’élite d’une bourgeoisie éclairée.

Segolène Le Men, « Livres de prix, prix d'étrennes »

Ségolène Le Men
D’après Livres d'enfants, livres d'images, Paris, Catalogue du Musée d'Orsay, 1989
Objets symboliques et livres d'apparat
Alors que le manuel, revêtu d'un cartonnage...
Lire l'extrait

Les lettres de noblesse de la féerie

Le Loup et le petit Chaperon rouge
Le Loup et le petit Chaperon rouge |

© Bibliothèque nationale de France

« Je trouve les fées parfaites pour les petits enfants », proclame Hetzel dans sa préface de Tom Pouce, en réaction à la production dominante qui, rappelons-le, bannit le monde de la féerie. Cette affirmation, il l’illustre en novembre 1861 par la publication des Contes de Perrault, second titre d’une série de grandes éditions in-folio des chefs-d’œuvre de la littérature.

Pour redonner ses lettres de noblesse à la féerie, au merveilleux, bannis depuis le milieu du 18e siècle, c’est donc Charles Perrault qu’il a choisi pour le texte, avec des illustrations de Gustave Doré. Hetzel revendique haut et fort le droit à la qualité, au luxe, pour les enfants : « L’éditeur de ce livre a compris ce désir et n’a pas reculé devant cette énormité apparente, un très grand livre, très cher, pour les petits enfants. » Ce livre, effectivement, avait un coût élevé puisqu’il était vendu 70 francs de l’époque.

La Bibliothèque de Mademoiselle Lili

Les Cinq doigts de M. Toto
Les Cinq doigts de M. Toto |

© Bibliothèque nationale de France

En 1862 paraît La Journée de Mademoiselle Lili : le texte de P.-J. Stahl est illustré par le Danois Lorenz Frølich, qui prend sa petite fille Edma, âgée de sept à huit ans pour modèle. Le succès du volume est tel qu’il donne naissance à la « Bibliothèque de Mademoiselle Lili », une collection d’albums conçus pour les tout-petits. Douceur, tendresse de la représentation de l’enfant, estompage des traits, tels sont les partis pris esthétiques de l’éditeur, qui n’hésite pas à franchir les frontières pour faire appel à des illustrateurs allemands ou danois comme Lorenz Frølich. La petite Edma, sous les traits de Mademoiselle Lili, offre une représentation idéalisée de la pureté morale de l’enfant, telle que pouvaient la concevoir et son propre père et Hetzel.

Le Magasin d’éducation et de récréation

Magasin d’éducation et de récréation
Magasin d’éducation et de récréation |

© Bibliothèque nationale de France

En mars 1864, nouvelle création de Hetzel : il fonde avec son ancien condisciple de Stanislas Jean Macé un périodique illustré pour la jeunesse, le Magasin d’éducation et de récréation, qui concurrence La Semaine des enfants, publiée par Hachette depuis 1857. Là encore, Hetzel accorde une attention particulière à la typographie, à la mise en page, à la qualité du papier et des illustrations. Les textes sont signés par P.-J. Stahl (qui, non content de traduire, adapte, voire réécrit des passages entiers de Maroussia, Les Quatre Filles du Dr Marsch, Les Patins d’argent, « de façon que cela pût aller à notre public » ), Jean Macé (Histoire d’une bouchée de pain), Jules Verne, André Laurie (Scènes de la vie de collège). L’un des traits de génie de Hetzel éditeur est d’avoir, comme son concurrent Hachette, tout d’abord publié les textes dans le périodique, avant de les publier en volumes dans ses différentes collections (par exemple la « Bibliothèque d’éducation et de récréation » ), au format in-18° ou in-8°, broché ou cartonné, avec ou sans illustrations. Il faut souligner, à l’instar du catalogue Hachette, l’ouverture sur la littérature étrangère du catalogue Hetzel, où apparaissent pour n’en citer que quelques-unes, les œuvres de Mayne Reid, Robert Louis Stevenson, Louisa May Alcott.

Magasin d’éducation et de récréation
Magasin d’éducation et de récréation |

© Bibliothèque nationale de France

Magasin d’éducation et de récréation
Magasin d’éducation et de récréation |

© Bibliothèque nationale de France


Éducation et récréation, ces deux termes reviennent fréquemment dans la correspondance d’Hetzel avec ses auteurs. Comme les éditeurs catholiques provinciaux, Hetzel accorde en effet une grande place à la morale, mais une « morale esthétique », clairement revendiquée et affirmée : il importe d’éduquer l’enfant dès son plus jeune âge à l’art du « beau » et de l’éveiller ainsi à la beauté morale, facteur à ses yeux de civilisation.

Un auteur phare, Jules Verne

L’Île mystérieuse
L’Île mystérieuse |

© Bibliothèque nationale de France

Cette maxime de l’éditeur – Éducation et récréation – s’incarne dans l’auteur phare de la maison, Jules Verne, dont Hetzel publie le premier roman, Cinq semaines en ballon le 24 décembre 1862. Le succès du livre l’incite à négocier l’exclusivité de la production du romancier. À partir de 1864, les romans de Jules Verne sont d’abord publiés dans le Magasin, puis dans la collection Hetzel in-18 sans illustration et enfin, pour les fêtes de fin d’année, dans la « Bibliothèque d’éducation et de récréation », illustrés entre autres par Neuville, Riou, Bennett et richement cartonnés. En un peu plus de quarante ans, jusqu’à la mort de Jules Verne, en 1905, soixante-deux romans et dix-huit nouvelles composant les Voyages extraordinaires seront publiés, pour le bonheur des petits et des plus grands.

L’univers anglo-saxon

Si Hachette et Hetzel renouvellent la littérature pour enfants, qu’ils ouvrent sur la vie quotidienne, l’imaginaire, l’aventure et la littérature étrangère, c’est du côté anglo-saxon qu’il convient de se tourner pour voir cet imaginaire aller plus avant et s’incarner dans la fairy et le non-sense.

Atypique, l’œuvre de Lewis Carroll, et notamment Alice au Pays des Merveilles, compte parmi les plus importants classiques de la littérature enfantine. Les dessins de John Tenniel influenceront profondément les illustrateurs des générations suivantes, comme Walt Disney, qui s’inspirera notamment des œuvres de l’artiste anglais et des romantiques français, en particulier Grandville, pour ses dessins animés et ses albums.

Aventures d’Alice au pays des merveilles
Aventures d’Alice au pays des merveilles |

Bibliothèque nationale de France

À l’avant-garde dans le domaine de l’imaginaire, les Anglo-Saxons le sont également dans le domaine de l’illustration. Kate Greenaway, Randolph Caldecott et Walter Crane ont à eux trois révolutionné le livre d’images à la fin du 19e siècle. Leur style, qui appartient au courant artistique Arts and crafts, influencera en particulier le Français Louis-Maurice Boutet de Monvel.

Transformation du prince en arbre
Transformation du prince en arbre |

D. R.

Interprète magistral de la féerie, l’illustrateur Arthur Rackham fait figure d’enchanteur. Son nom est associé à Peter Pan dans les jardins de Kensington, de James Barrie, dont l’édition originale est publiée à Londres par Hodder & Stoughton en 1906 et par Hachette en 1907. Il a également illustré les contes des frères Grimm, Alice, Undine.

Les Trois Petits Hommes dans la forêt
Les Trois Petits Hommes dans la forêt |

© Editions les Heures Claires

De la Troisième République à la Première Guerre mondiale (1871-1914)

Le déclin du livre

Dans les dernières décennies du 19e siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale, l’édition du livre pour enfants marque le pas. Les livres de prix, toujours plus nombreux, perdent en qualité. Le prolixe Paul d’Ivoi n’égale pas en talent Jules Verne. Quelques exceptions méritent cependant d’être signalées. C’est le cas de Sans famille d’Hector Malot (1893) et des albums historiques publiés entre 1896 et 1912 qui retracent la vie de héros de l’épopée nationale.

Sans famille
Sans famille
Le Tour du monde d’un gamin de Paris
Le Tour du monde d’un gamin de Paris |

© Bibliothèque nationale de France


D’une grande qualité artistique et matérielle, ces albums forgent le patriotisme des petits Français en exaltant le sentiment national, exacerbé par le conflit de 1870, comme le fait en 1877 Le Tour de France par deux enfants de G. Bruno (pseudonyme d’Augustine Tuillerie, ou Thuillerie, épouse d’Alfred Fouillée). De 1896 à 1899, l’éditeur Charavay, Mantoux, Martin publie un triptyque historique de Georges Montorgueil illustré par Job.

L’éditeur Combet et son successeur Boivin lui emboîtent le pas et sortent entre 1901 et 1921 une série de neuf albums historiques consacrés à de grands personnages historiques (dont Jeanne d’Arc, Louis XI, Richelieu, Henri IV, Bonaparte), que le lecteur suit de leur naissance à leur mort, dans un récit fluide porté autant par le texte (signé par Théodore Cahu, Georges Toudouze, Georges Montorgueil) que par l’image (Maurice Leloir, Job, Robida).

France, son histoire jusqu’en 1789
France, son histoire jusqu’en 1789 |

© Bibliothèque nationale de France

Richelieu
Richelieu |

© Bibliothèque nationale de France


L’essor de l’album

D’une manière générale, alors qu’une moindre qualité littéraire des livres pour enfants est indéniable, l’album connaît à la même période un essor sans précédent, dû en particulier à l’évolution des techniques : apparition de la chromolithographie en 1845, de la photogravure au trait en 1872.

Passe passe passera
Passe passe passera |

© Bibliothèque nationale de France

Théâtre-miniature : Le Petit Chaperon rouge
Théâtre-miniature : Le Petit Chaperon rouge

La vogue des livres joujoux, à tirettes, à coulisses et autres systèmes, comme les albums dits indéchirables des éditeurs Capendu et Bernardin-Béchet, permet à l’édition des livres pour enfants d’explorer de nouvelles pistes. Une création graphique variée et de grande qualité destinée au public des enfants, voit ainsi le jour et se développe.

Chansons de France pour les petits Français
Chansons de France pour les petits Français |

© Bibliothèque nationale de France

Influencé par les Anglo-Saxons, mais aussi par l’esthétique japonaise, l’artiste Louis-Maurice Boutet de Monvel renouvelle à sa façon l’album en repensant l’art de la mise en page et en inventant un style proprement enfantin. Il connaît la gloire avec cinq albums en treize ans (1883-1896) : Vieilles chansons de France (1883), Chansons de France (1884), La Civilité puérile et honnête (1887), Les Fables de La Fontaine (1888) et Jeanne d’Arc (1896).

Chansons de France pour les petits Français
Chansons de France pour les petits Français |

© Bibliothèque nationale de France

Avec la séparation des Églises et de l’État, en 1905, la laïcisation de l’enseignement, le déclin de l’édition catholique provinciale au profit de Paris, la disparition de maisons d’édition, celle de Hetzel (rachetée par Hachette en juillet 1914), Lefèvre ou encore Guérin, l’apparition de nouvelles maisons comme Quantin ou Plon, et l’essor des éditeurs scolaires (Hachette, Colin, Delagrave), c’est donc un paysage éditorial très contrasté qui va être touché de plein fouet par la Première Guerre mondiale.

Ségolène Le Men, « Révolution de l'illustration »

Ségolène Le Men
D’après Le Magasin pour enfants, la littérature pour la jeunesse (1750-1830), Bibliothèque Robert Desnos, Montreuil, 1988
Naissance d'un nouvel univers
Des troupes d'enfants qui se bousculent en riant...
Lire l'extrait