Les saints et le pouvoir à la période carolingienne

Bibliothèque natioale de France
Martyre des saints Pierre et Paul
Cette initiale abrite deux scènes hagiographiques : dans la partie supérieure, saint Pierre est cloué sur une croix renversée en présence de son persécuteur, assis à ses côtés, l'index tendu vers lui en signe de commandement ; dans la partie inférieure, suivant un schéma identique, un bourreau s'apprête à décapiter saint Paul sur l'ordre de son persécuteur assis en face de lui. Suivant la tradition, Pierre et Paul auraient été martyrisés le même jour de l'année 64, lors des persécutions antichrétiennes de Néron, et Pierre aurait demandé à être crucifié à l'envers, car il se jugeait indigne de subir le même martyre que Jésus.
Bibliothèque natioale de France
L’abbaye de Saint-Denis
Sous la dynastie carolingienne, les livres liés aux vies de saints se multiplient. L’abbaye de Saint-Denis, véritable sanctuaire de textes historiques, tient alors une place particulièrement importante dans la production des manuscrits hagiographiques.
Depuis longtemps, l’histoire du peuple franc s’écrit à l’abbaye de Saint-Denis. Aux anciennes annales relatives aux 7e et 8e siècles s’ajoute la production carolingienne : ainsi des Annales regni Francorum (Annales du règne des Francs), couvrant les années 741-829. À côté de ces textes historiques, les moines favorisent la production et la circulation de textes hagiographiques : ainsi des Gesta Dagoberti regis (les Hauts Faits du roi Dagobert), qui chantent les libéralités de Dagobert (592-639), fondateur mythique et protecteur de l’abbaye auquel on doit l’embellissement significatif de la basilique, ainsi que les premières pièces majeures du trésor. Son orfèvre saint Éloi a fait couler et ciseler la fameuse croix d’or pur semée de gemmes du maître-autel ; le célèbre trône, à l’origine pliant, date aussi du règne de Dagobert.

Trône dit « de Dagobert »
Le Trône dit « de Dagobert », en bronze, est mentionné pour la première fois par Suger, le célèbre abbé de Saint-Denis qui entreprend de reconstruire l'abbaye vers 1130. En faisant restaurer ce siège qu'il a trouvé disloqué et en l'identifiant comme ayant appartenu à Dagobert, fondateur de l'abbaye au 7e siècle, il entend mettre en valeur l'ancienneté de l'abbaye et ses liens étroits avec la monarchie française.
Le trône est constitué de deux parties distinctes : un siège, à l'origine pliant, rendu fixe probablement au 19e siècle, qui était complété par de larges bandes de cuir, aux montants en forme de protomés de panthères à décor gravé. Un dossier et deux accoudoirs en bronze, ajourés, ont été ajoutés postérieurement. L'appartenance à Dagobert est donc largement sujette à caution et la date du pliant reste très controversée. On retrouve des trônes comparables, à protomés de fauves, sur des enluminures carolingiennes. Le dossier et les accoudoirs sont datables de la seconde moitié du 9e siècle. Les rinceaux des accoudoirs peuvent se comparer à des décors d'ivoires ou d'enluminures des ateliers de Charles le Chauve.
Cependant la valeur mythique de ce trône restera longtemps considérable : transporté à la Bibliothèque nationale en 1791, il fut encore utilisé par Napoléon qui, assis sur ce trône, distribua les premières Légions d'honneur au camp de Boulogne en 1804.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France

Fragment de la croix de Saint-Denis
D'origine pontique, la verroterie cloisonnée entre en Gaule vraisemblablement avec les Wisigoths et les hordes d'Attila au début du 5e siècle. Les orfèvres mérovingiens s'approprient cette technique et développent un style propre, plus complexe et plus structuré, dont témoigne ce fragment de la croix de saint Éloi. Le décor cloisonné, pareil à une mosaïque, peut recouvrir entièrement l'objet. Ce style, qui marque fortement l'orfèvrerie franque, se retrouve transposé dans le décor des manuscrits mérovingiens.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France
V
ers 835, une habile forgerie littéraire donne une impulsion nouvelle à la légende des saints patrons de l’abbaye dont les reliques avaient fait la renommée :
Denis, le premier évêque de Paris, aurait connu le martyre vers le milieu du 3e siècle à Montmartre avec ses deux compagnons. Sur l’emplacement présumé de sa tombe, sainte Geneviève, durant la seconde moitié du 5e siècle, édifie une église, remaniée ensuite par le roi mérovingien Childebert, et qui devient la basilique de Saint-Denis. Childebert autorisa princes et hauts dignitaires à établir leur sépulture auprès des « corps saints » des martyrs.
Plus tard, à l’époque carolingienne, l’abbé Hilduin, archichapelain de Louis le Pieux, a l’idée de composer, à partir de récits hagiographiques, une nouvelle version de la Passio sancti Dionysii (la Passion de Saint-Denis) où il identifie le saint martyr avec Denis Aréopagite, philosophe et évêque d’Athènes converti par saint Paul au 1er siècle de notre ère : c’est ainsi que l’évangélisateur de la Gaule accède à un rang quasi apostolique. Plus encore, Hilduin attribue à saint Denis la paternité d’un traité théologique attribué à Denis Aréopagite, que Louis le Pieux avait reçu de l’empereur byzantin Michel le Bègue vers 827.
Les moines de Saint-Denis confondent désormais le pseudo-Denys avec leur saint patron ; pour mieux comprendre ses œuvres, ils se font une spécialité de sa traduction en latin.

Œuvres du Pseudo Denys l’Aréopagite
Malgré son apparence austère et l’absence de toute décoration, ce manuscrit byzantin est plus qu’un livre, une relique : c’est le premier manuscrit grec à entrer dans la bibliothèque d’un roi de France. Copié à Constantinople au début du 9e siècle, en pleine période iconoclaste, ce manuscrit a été a apporté à Compiègne par les ambassadeurs de l’empereur Michel II le Bègue pour être pour être solennellement offert à Louis le Pieux. Il fut aussitôt transmis à l’abbaye de Saint-Denis en France, et l’abbé Hilduin fournit peu après la première traduction.
Un tel geste peut s’expliquer par la confusion entretenue alors entre le saint Denis, évangélisateur des Gaules et fondateur de l’abbaye qui porte son nom, et Denys l’Aréopagite, disciple athénien de saint Paul dont les Actes des Apôtres racontent la conversion. On lui attribuait une somme théologique et mystique particulièrement vénérée, la Hiérarchie céleste et la Hiérarchie ecclésiastique, qui est en fait l’œuvre d’un néo-platonicien chrétien de la fin du 5e siècle. Aussi parut-il naturel au roi de déposer le précieux manuscrit à l’abbaye de Saint-Denis : c’était la veille du 8 octobre 827, fête du saint, et cette nuit-là furent recensées dix-neuf guérisons miraculeuses.
Sous l’impulsion de l’abbé Hilduin, ardent hagiographe du saint fondateur, l’abbaye de Saint-Denis devint un des rares centres intellectuels du monde carolingien à s’intéresser à l’hellénisme. Le manuscrit du Pseudo-Denys fut bientôt traduit en latin, d’abord par des moines grecs venus d’un couvent romain, puis par l’Irlandais Jean Scot Érigène (v. 810-v. 877). L’Occident médiéval découvrait une pensée métaphysique dont l’influence sur son propre développement spéculatif fut considérable. Trois siècles plus tard, Abélard, qui s’était retiré après bien des péripéties à l’abbaye de Saint-Denis, devait mettre en doute l’identité de saint Denis avec l’Aréopagite.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France
La littérature hagiographique au service du pouvoir
On trouve également des récits hagiographiques dans d’autres centres de culture : le scriptorium de Saint-Martin de Tours, dont la réputation n’a cessé de croître durant les premières décennies du 9e siècle, joue ainsi le rôle d’une véritable maison d’édition de Martinelli, recueils de textes hagiographiques relatifs au saint patron de l’abbaye. Cette abondante production a également touché les environs de Tours et est attestée par plusieurs manuscrits.

Recueil de textes relatifs à saint Martin, dit Martinellus
Le scriptorium de Saint-Martin de Tours a joué le rôle d’une véritable d’édition de Martinelli, recueils de textes hagiographiques relatifs au saint patron de l’abbaye. Ce manuscrit nous en fournit l’un des plus anciens témoignages. Sa décoration est limitée à quelques initiales, sobrement ornées d’un cadre métallique or et argent rehaussé de violet et de vert. Copié dans une élégante minuscule caroline aux formes régulières et arrondies, le texte est rehaussé de quelques initiales sobrement rehaussées d’un cadre métallique.
Petite et cursive, la caroline est une écriture ronde et régulière, d’une grande lisibilité. Un espace est respecté entre les mots, ce qui lui confère une belle régularité. Chaque lettre est dessinée selon un ductus bien défini, qui respecte l’équilibre entre le corps de la lettre et ses hastes montantes et descendantes. Elle est caractérisée par une absence presque totale de ligatures (hormis et et st) et d’abréviations. Cet alphabet minuscule est d’une telle perfection qu’il demeure presque inchangé durant quatre siècles.
© Bibliothèque nationale de France
© Bibliothèque nationale de France
À Reims, on trouve une adaptation de la Vie de saint Hubert de Laon, évêque de Tongres mort en 727, rédigée au milieu du 9e siècle par Jonas (évêque d’Orléans de 825 à 843). Jonas indique que l’évêque de Liège Walcaud lui a demandé ce travail à l’occasion de la translation des reliques du saint à l’abbaye bénédictine d’Andage, dans les Ardennes. L’auteur rapporte très précisément cette translation, qui eut lieu le 30 septembre 825 ; pour la vie du saint, il se contente de reprendre le récit du 8e siècle, améliorant la forme et la langue sans changer le fond. Jonas donne ici un bon exemple de l’utilisation des saints mérovingiens pour la politique d’intégration des abbayes dans le réseau monastique impérial. Dès les années suivantes, la publication d’autres récits de ce type marque la place que prend l’hagiographie dans la politique et la pratique religieuses, la mythologie chrétienne devenant un instrument de l’unification de l’empire.

Écriture caroline de Reims
Dans le scriptorium de Reims fondé par l’archevêque Hincmar, on pratique une écriture au petit module régulier et ferme : l’écriture rémoise permet de réduire une page en onciale à une seule colonne en caroline. Malgré l’absence totale de ponctuation, habituelle aux 5e-6e siècles, les copistes carolingiens comprennent la signification des espaces blancs de leur modèle. Ils ajoutent leur système de ponctuation, point et virgule, mais font quelques erreurs, dues à l’absence d’intervalle entre les mots et sans doute à une connaissance imparfaite du latin.
Ce petit traité hagiographique, dont l’écriture régulière et de grand format est caractéristique de la production rémoise du milieu du 9e siècle, porte l’ex dono d’Hincmar à l’abbaye de Saint-Remi de Reims, « Hincmarus archiepiscopus dedit sancto Remigio », inscrit en capitale.
Bibliothèque nationale de France
Bibliothèque nationale de France