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Coralie et Vautrin, deux personnages qu’on n’oublie pas

Vautrin dans Le Père Goriot et Coralie dans les Illusions perdues
Vautrin dans Le Père Goriot et Coralie dans les Illusions perdues

Bibliothèque nationale de France

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Dans Illusions perdues, Balzac oppose la sensualité de Coralie à l’aristocratie distante de Mme de Bargeton, tout en explorant la puissance corruptrice de l’abbé Herrera. Entre désir, manipulation et initiation, l’auteur déploie une fresque de passions et d’ambitions où chaque personnage incarne une leçon de vie et de société pour le héros.

Coralie, « l’Ève des coulisses »

Pour signifier le caractère velléitaire de son héros masculin, Balzac a opposé ses deux objets d’amour successifs : l’actrice versus la grande dame. Entre Mme de Bargeton et Coralie, l’antithèse est à tous les niveaux : l’âge, la classe sociale, le physique, les façons de parler, la démarche, les qualités intellectuelles. Mais d’abord dans la manière de les désigner : pour l’une l’onomastique aristocratique, pour l’autre un simple nom de scène.

Mademoiselle Noblet dans l'opéra de la Muette de Portici, rôle de la Muette
Mademoiselle Noblet, actrice contemporaine de Coralie, années 1830 |

Bibliothèque nationale de France

Le rendez-vous
Joseph-Désiré Court, Le Rendez-vous, 1840 |

Bibliothèque nationale de France

Sensualité et désir

Coralie
Coralie |

Bibliothèque nationale de France

Tout comme Mme de Bargeton, Coralie vaut pour toute son espèce. Elle a beau clamer « […] je suis une artiste, et non une fille », le narrateur ne cesse de la ravaler. En elle, Lucien trouve « l’amour vrai des courtisanes ».

Sa puissance est double : comme objet, mais aussi comme sujet de désir. C’est son désir qui se manifeste d’abord, dans sa manière de jeter son dévolu sur le beau Lucien qui lui passe à portée d’œillade. « Trouant le rideau du théâtre » où elle joue, elle fait ruisseler sur lui « la lumière amoureuse d’un œil ». Du coup, le statut d’objet de désir de Lucien se fait signe d’une indifférenciation sexuelle qui concorde avec la facilité qui sera la sienne à céder à l’abbé.

Mais l’entreprenante Coralie est aussi une proie. « Fille » vendue par sa mère », Coralie est « la plus belle actrice de Paris », bourgeoisement entretenue par un « marchand de soieries », Camusot, après l’avoir été par un dandy, de Marsay.

Dans le portrait qu’il trace d’elle une fois que Lucien la regarde, le narrateur lui attribue le « type sublime de la figure juive ». De quoi rivaliser avec la peinture : « menton fin comme le bord d’une coupe », « paupières brûlées par une prunelle de jais ». Puis il insiste sur l’intelligence limitée de Coralie, réduite à « l’esprit des sens ». En cela « semblable à beaucoup d’actrices ».

Coralie est le « type des filles qui exercent à volonté la fascination sur les hommes », grâce à ses attributs érogènes : « croupe andalouse », « gorge chantée par le Cantique des Cantiques ». Séduit par cette « créature », Lucien met « l’amour sensuel au-dessus de l’amour pur ». Ce que cet apprenti écrivain excuse en prônant qu’« un homme qui veut tout peindre doit tout connaître ». Quant à la « noble âme » en lui, elle rêve de transporter cette « pauvre fille » « dans les belles régions de l’amour vrai  », — non sans goûter aux « finesses de l’amour des courtisanes ». « Jésuitisme de la passion », murmure le narrateur.

Proie des regards, martyre de la société

Mais Coralie — la bien-nommée — n’est pas seulement un corps splendide. Valeur d’usage, elle est aussi valeur d’échange. C’est dans les yeux des autres hommes que l’ambitieux mesure la valeur de sa prise : « Je t’aime, parce que les autres te désirent. » (René Girard) Les autres ? Ces spectateurs dont les yeux « serrent » sa taille et « flattent » sa croupe, ces grands seigneurs prêts à engloutir des trésors pour une nuit avec elle. En retour, elle aussi veut « jouir de la beauté d’un homme que toutes les femmes allaient lui envier ».

Le surnuméraire
Henry Monnier, Le surnuméraire |

Bibliothèque nationale de France

Lucien est vexé quand de Marsay la prend pour une « sotte », quand d’Arthez la voit comme une actrice qui « danse des pas en relevant ses jupes ». Profitant de la vie facile qu’elle lui offre, il connaît le revers de sa médaille : son conservatisme de bohème en mal de respectabilité. Ce sentiment la porte à traiter de « jobards » les gens du Cénacle, et à applaudir à la conversion de Lucien au parti gouvernemental.

Mais Coralie, c’est aussi la « sainte » qu’elle va devenir quand, emportée par la maladie, la « pauvre créature » se hausse à ce comble de la courtisane romantique : la mort. L’« Ève des coulisses » rejoint alors ces Christs au féminin que sont Fantine ou la Dame aux camélias. D’emblée, le récit avait annoncé le rachat de Coralie, en la montrant « agenouillée » au pied du lit de son amant. Et c’est réconciliée avec l’Église qu’elle mourra, à la suite d’une maladie foudroyante où le réalisme des causes (le caractère inflammatoire de la charcuterie dont elle est obligée de se nourrir !) s’allie au sublime des effets. Aux approches de la mort, cette créature adorable a la « beauté des mourantes ».

L’abbé Herrera, le mentor du bagne

Une figure paternelle

Vautrin
Vautrin |

Bibliothèque nationale de France

Mentor, l’abbé Carlos Herrera, alias Vautrin, alias Jacques  Colin, l’est déjà au bénéfice de l’âge. Tandis que Lousteau, son « cornac » du monde littéraire, est, pour Lucien un grand frère, l’abbé, qui avoue ses quarante-six ans, a bien, lui, stature de père.

Nombreuses sont ses ressemblances avec Lousteau. Comme lui, il a une identité double : abbé et bagnard. Comme lui, il pose au professeur cynique qui ose dire le vrai. Pour peindre les tréfonds nauséabonds de la machinerie humaine, l’un a recours à la métaphore des coulisses (« La vie littéraire a ses coulisses »), l’autre à celle de la cuisine : « Voilà la vie telle qu’elle est. Ça n’est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant […] » (Le Père Goriot). Comme lui, il est un professeur d’illégalité, en rupture de ban social. Comme chez Lousteau enfin, son enseignement prend la forme d’une tirade passionnée où le machiavélisme le dispute à l’ironie.

Professeur, séducteur, corrupteur

Mais alors que Lousteau reste longtemps en scène, Herrera n’existe que par sa survenue in extremis sur la route entre Angoulême et Ruffec. L’apparition est fantastique, malgré le cadre réaliste de rigueur. Par-là, se trouve en partie masquée l’irréalité du personnage, sorte de traître de roman noir.

Le premier geste de ce mentor sulfureux est d’inviter son élève à faire table rase. Avant de lui infliger son « prône » peu orthodoxe, il lui rappelle son statut d’enfant qui ne connaît « ni les hommes, ni les choses ». Puis il tient sur le grill la curiosité de Lucien. À l’évidence, l’abbé a des talents de romancier. De quoi lui permettre de se revendiquer « poète » comme son créateur : « ʺJe suis un grand poète. Mes poésies, je ne les écris pas : elles consistent en actions et en sentimentsʺ » (Le Père Goriot).

Vautrin
Vautrin |

Domaine public CCØ / Paris-musées

Portrait de Trompe-la-Mort
Portrait de Trompe-la-Mort |

Domaine public CCØ / Paris-musées

Lorsqu’il se plaît à reculer le moment fatidique en déroutant l’attention de Lucien du suicide, l’abbé Herrera, comme Balzac lui-même,  joue les Shéhérazade. Ce trait de féminité se retrouve dans la « séduction » qu’il exerce comme dans son « empressement maternel ». Tant est grand son pouvoir, l’abbé ironise sur l’irrésolution de ce piètre candidat au suicide : sitôt oublieux de se donner la mort dès qu’il entre en conversation. Juste revanche sur ce blanc-bec, tenté un temps de le « faire poser ».

Avec Lucien, l’abbé recommence l’éducation doublée d’une entreprise de corruption qu’il a voulu donner à Rastignac. Séducteur, il le magnétise par son charme. Corrupteur, il le prend par les sentiments bas : la vengeance. Éducateur, il recommence son initiation. Mais, pour concorder avec sa fausse identité, ce « singulier diplomate » transpose son enseignement. Au lieu du style déboutonné qui vaut pour « Papa Vautrin » s’exprimant entre les murs de la pension Vauquer, il adopte les manières patelines d’un Talleyrand doublé d’un « disciple de Machiavel ». Voir le titre du chapitre XXXII des Souffrances de l’inventeur : « Cours d’histoire à l’usage des ambitieux par un disciple de Machiavel ». Mais le parler bagnard perce sous la rhétorique jésuite, tandis que des « jambes d’athlète » gonflent les bas noirs de ce faux ecclésiastique…

Ses leçons sur l’« histoire secrète », son ironie à l’encontre de Lucien – ce potache qui, en fait d’histoire, se contente des « étiquettes » au lieu de chercher les « causes » – recoupent les réflexions auxquelles Balzac est lui-même parvenu dès la fin des années 1820 : autre signe de l’indéniable communication entre Herrera et son créateur. Tenté de céder à sa créature une part de ses fantasmes, c’est sa puissance créatrice qu’il lui rétrocède. Car ce n’est pas seulement un pacte que l’amoureux abbé propose à son élève, mais bien une re-création. Aussi excitante qu’un roman à faire…

Faisant de Lucien son « favori » tout en s’instituant son directeur de conscience, voici qu’à l’issue de cette psychanalyse de grand chemin il se proclame son Pygmalion : « Le jeune homme qui se trouve assis là, dans cette calèche, […] n’a plus rien de commun avec le poète qui vient de mourir. Je vous ai pêché, je vous ai rendu la vie, et vous m’appartenez comme la créature est au créateur […]. »

Pour le créateur en chef, aussi, la pêche est miraculeuse. De quoi programmer la « nouvelle incarnation » de Rubempré, poète mort qui renaîtra « lion » au début de Splendeurs et misères des courtisanes, mais aussi celle de l’ex-Vautrin qui deviendra, dans ce même roman-somme, chef de la police parisienne…