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Focus

La vision de ses contemporains

Le Christ en majesté au-dessus du Monde et de l'Enfer
Le Christ en majesté au-dessus du Monde et de l'Enfer

Bibliothèque nationale de France

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Le schéma d’Hugues de Saint-Victor n’est pas isolé : le chapitre parisien est traversé par les grandes controverses de son temps, notamment celles portant sur la Création. Vision plurielle, à la fois historique, cosmique, théologique et eschatologique, la mappa mundi entre dont en dialogue avec les œuvres et les réflexions de ses contemporains.

Il reste à confronter cette vision plurielle que Hugues de Saint-Victor propose du monde, avec celle de ses contemporains, proches ou lointains, afin d’en mesurer à la fois l’influence et l’originalité.

La lecture historique

La lecture historique de la mappemonde, cette lente dérivation du temps de l’orient vers l’occident, se lit clairement sur la mappemonde dite de Henri de Mayence qui précède une transcription du De imagine mundi de Honorius Augustodunensis.

Mappemonde de Henri de Mayence
Mappemonde de Henri de Mayence |

Wikimedia Commons

Depuis le Paradis, la grande île à l’extrémité de l’orient, en passant par Babel, Jérusalem, Délos, Rome, le temps s’enroule jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle aux confins de l’occident, là où se tiennent deux des quatre anges « debout au quatre coins de la terre » barrant la route, la main droite levée, l’index dressé, pour révéler ce que contient le livre que l’un d’eux tient à la main. Ces mêmes anges, chargés selon le texte de l’Apocalypse (Apoc., VII, 1) de retenir les quatre vents afin que l’on puisse procéder au Jugement, et qui renvoient ainsi l’image de la terre qu’ils entourent à une double lecture cosmique et eschatologique.

La lecture cosmique

La mappemonde de Lambert de Saint-Omer
La mappemonde de Lambert de Saint-Omer |

Bibliothèque nationale de France

La seconde lecture, cosmique celle-là, représentant la terre au milieu des éléments, fruit d’une longue tradition tant iconographique que littéraire, transmise à travers les Étymologies et le De natura rerum d’Isidore de Séville, traverse tout le 12e siècle, et bien au-delà. On la retrouve sur la mappemonde du Beatus de Turin, du début du 12e siècle, entourée des quatre vents soufflant dans une trompe, à califourchon sur de grosses outres gonflées prêtes à éclater, transposition cosmique d’autres cavaliers plus menaçants chargés de répandre sur la terre la guerre, la faim, la peste et la mort. Et encore sur les multiples schémas qui ornent le Liber floridus de Lambert de Saint-Omer, et les autres encyclopédies contemporaines ; sans compter les extraordinaires représentations de l’univers du Liber scivias ou du Liber divinorum operum de Hildegarde de Bingen.

La lecture théologique

Quant à la lecture théologique, fortement teintée de néoplatonisme, elle place l’image du monde entre les bras de la « Sagesse » divine et déploie au-dessus du monde sensible un autre monde « intelligible » où règne le « Roi » des cieux. On la rencontre au 12e siècle sur différents schémas et plus tard au 13e siècle dans les « Figures en majesté » qui enserrent ou dominent certaines mappemondes comme celle d’Ebstorf. Avec cependant des nuances à l’intérieur de ces représentations. Là où Hugues de Saint-Victor avec Hildegarde de Bingen insistaient sur la « Sagesse » unique gouvernant le monde, les mappemondes du 13e siècle, telle celle d’Ebstorf, sont tenues entre les mains du Fils de l’homme, « le premier et le dernier vivant », auréolé d’un nimbe crucifère, portant comme à Ebstorf les stigmates de la crucifixion, le « Verbe » rédempteur triomphant de la mort et du péché.

Mappemonde d’Ebstorf
Mappemonde d’Ebstorf |

Bibliothèque nationale de France

La lecture eschatologique

Enfin, la lecture eschatologique est la seule qui subsiste au sommet de la grande mappemonde de la cathédrale de Hereford – dernier maillon de la chaîne des grandes mappemondes anglaises – où, de chaque côté du Christ, les bras levés, montrant ses plaies, entouré d’anges présentant les instruments de la passion comme autant de précieuses reliques, dans la grande tradition des tympans de Saint-Denis, de Chartres, de Notre-Dame..., d’autres anges sonnent l’heure du Jugement : d’un côté, un ange conduit les justes vers le Paradis ; de l’autre, un démon aux ailes de chauve-souris traîne les damnés vers une porte qui ouvre sur la gueule du Léviathan. Ce n’est plus ici le destin de l’humanité qui s’accomplit dans le Jugement dernier, mais celui de l’homme qui s’achève dans la Rédemption.

Une représentation biblique de la Terre : La mappemonde d’Hereford
Une représentation biblique de la Terre : La mappemonde d’Hereford |

Bibliothèque nationale de France

Dans une extraordinaire image synthétique, dominée par un souci pédagogique jamais démenti, Hugues de Saint-Victor s’est efforcé de rassembler les éléments qui lui paraissaient indispensables à une meilleure appréhension de l’espace et du temps, fondant le monde dans la durée depuis les jours du commencement jusqu’aux jours de la fin ; égrenant, au fil du temps, les lieux occupés depuis l’Éden des origines jusqu’aux ultimes rivages de l’occident, là où, comme le Soleil, l’homme doit sombrer dans l’abîme avant de ressusciter à un monde nouveau.
Une histoire qui est celle d’un espace que Hugues ne conçoit que cosmique, c’est-à-dire à la fois harmonieux et total, enserré entre les bras du Créateur. Image d’un monde visible et transitoire, « émanation » d’un autre monde, celui-là éternel et immuable, dont par un long et patient apprentissage, par une ascension méthodique, on peut entrapercevoir le mystère, la révélation.

Vision de la Jérusalem céleste
Vision de la Jérusalem céleste |

Bibliothèque nationale de France


En ce début du 12e siècle, à la charnière géographique de la ville et du cloître, au croisement des voies de l’ascétisme et de la recherche intellectuelle, déchiré sans doute entre un réel élan affectif vers le monde et une répugnance profonde pour la chair et le péché, Hugues de Saint-Victor, reconnu comme un « maître », une « autorité », non seulement à Saint-Victor, mais bien au-delà, nous livre ici des éléments indispensables pour comprendre la disposition du monde, « une disposition sacrée, image de la divine beauté », un cosmos, une gamme harmonieuse de similitudes.