Découvrir, comprendre, créer, partager

Article

La Haine de Poséidon

Neptune sur le frontispice du premier ouvrage entièrement consacré aux sciences de la mer
Neptune sur le frontispice du premier ouvrage entièrement consacré aux sciences de la mer

Bibliothèque nationale de France

Le format de l'image est incompatible
La mer, sombre, sans limites et sans moissons, figure, dans l’œuvre d’Homère, un espace hostile au héros, un théâtre éventuel de la mort, anonyme et sans gloire, pour des victimes privées d’honneurs funèbres. Parcourir la mer ne constitue pas un plaisir mais représente une forme de malheur : sur ces « chemins humides », les repères se brouillent et tout devient possible, notamment la dérivation vers une altérité radicale.

Neptune
Neptune |

© Bibliothèque nationale de France

La mer est principalement le domaine de Poséidon. C’est lui qui, fermant à Ulysse le chemin du retour, en fait un « prisonnier » de la mer. Seule une décision des dieux unanimes pourra, non pas fléchir sa colère, mais finir par avoir plus de force que sa propre volonté. En puissance divine soucieuse de ses droits, il rappelle :

« Nous sommes trois frères, issus de Cronos, enfantés par Rhéa : Zeus et moi et, en troisième, Hadès, le monarque des morts. Le monde a été partagé en trois ; chacun a eu son apanage. J’ai obtenu pour moi, après tirage au sort, d’habiter la blanche mer à jamais ; Hadès a eu pour lot l’ombre brumeuse, Zeus le vaste ciel, en plein éther, en plein nuages. La terre est encore un bien commun pour nous tous, ainsi que le haut Olympe.   Iliade, chant XV, v. 185-193
 

Ballet de tritons
Ballet de tritons |

Bibliothèque nationale de France

Il est présenté encore comme « le grand Poséidon qui met en branle la terre et la mer sans moissons, celui à qui les dieux ont attribué le double privilège d’être dompteur de chevaux et sauveur de navires » (Hymne homérique à Poséidon) ou, tout aussi bien, celui qui les perd. Armé de son trident, il déchaîne les bourrasques et soulève la mer, ou bien l’apaise et fait souffler une brise légère. Il veut qu’on lui rende hommage par des sacrifices appropriés, avant l’appareillage et à l’escale. Constamment présent dans l’Odyssée, puisque Ulysse ne cesse de se heurter à sa colère, il est le père de Polyphème, le Cyclope, monstre primitif qui n’a rien à voir du tout avec la mer (les Cyclopes ignorent les bateaux) ; il est aussi le « maître » des Pyliens (Nestor est de tous les héros celui qui rentre le plus vite chez lui) et celui des Phéaciens (ces marins d’exception).

S’il est le dieu de la mer, il n’est pas marin : ni la construction des navires ni l’art de la navigation ne le concernent. Ces savoirs sont du ressort d’Athéna qui, par là, intervient dans le domaine maritime de son oncle. Elle est celle qui sait construire et conduire les navires rapides, ces « chevaux de la mer ». De même qu’elle guide la main du charpentier pour qu’il « taille droit » le bois, de même elle guide la main du pilote pour qu’il « gouverne droit ». Le maître mot du pilotage est en effet « aller droit ». Le bon pilote sait aller droit sur la « mer brumeuse », à travers cet espace sans cesse en mouvement ; il sait aller droit alors que le vent refuse ou tourne ; il sait aller droit quand les points de repère sont, eux-mêmes, perpétuellement labiles ; il sait maintenir droite la route du navire quand, soudain, se déchaîne la bourrasque des vents venus de toutes aires, qui emportent l’esquif.

Crète, cité de Rhaucos
Crète, cité de Rhaucos |

© Bibliothèque nationale de France

Car, s’il existe sur mer des « chemins humides », ils ne sont jamais tracés à l’avance. Chaque traversée doit les réinventer et ils peuvent être perdus à tout instant. Le bon pilote doit posséder cette forme d’intelligence, aussi rapide que la mer elle-même, que les Grecs ont nommée mètis. Ulysse est l’homme aux mille tours, un navigateur expérimenté, et surtout le protégé d’Athéna, il saura échapper aux dangers que la haine de Poséidon ne cesse de dresser sur la route de son retour à Ithaque sur « le dos énorme des eaux ».

Lorsque Ulysse quitte l’île de Calypso, il lui reste encore à endurer une nouvelle tempête, déchaînée par Poséidon, et un ultime naufrage. C’est alors qu’il pense que mourir devant Troie eût été de beaucoup préférable à cette mort « atroce ». Son bateau disloqué, Ulysse est ballotté pendant trois jours par les vents furieux. Il ne faut pas moins que l’aide d’Ino et l’intervention d’Athéna, pour qu’il puisse enfin atteindre une grève sablonneuse, à l’embouchure d’un fleuve. Il vient de prendre pied chez les Phéaciens.

Neptune et Thétis
Neptune et Thétis |

© Bibliothèque nationale de France

C’en est fini des tribulations sur les mers, il est désormais entre les mains de marins hors pairs, qui ont pour seule fonction d’être des passeurs. Placés à la croisée des espaces, ils appartiennent à l’humanité des mangeurs de pain, mais ils sont aussi les « derniers » des hommes, vivant à l’écart. Ils sont donc les seuls capables de réintroduire Ulysse dans l’espace civilisé, de lui faire passer le cap Malée dans le bon sens ! Chez ces descendants de Poséidon, qui leur a concédé le gouffre de la mer, le grand large, tout, à commencer par leurs noms, a rapport avec la mer. Mais le paradoxe de leur situation est qu’ils ne se livrent à aucune espèce de commerce ou d’échange, au rebours des Phéniciens, qui ont la réputation de trafiquer de tout. Ils ne vivent pas de la mer, mais, semble-t-il, pour elle uniquement : elle est leur milieu naturel. Plus étrange encore, ces marins ne redoutent pas le naufrage et ils n’ont que faire des savoirs du pilote, car leurs navires magiques suppléent à tout.

Neptune veille sur les navigateurs
Neptune veille sur les navigateurs |

© Bibliothèque nationale de France

Enfin revenu chez lui, redevenu le roi d’Ithaque, Ulysse sait, depuis qu’il a consulté Tirésias, qu’il lui faudra repartir, une dernière fois, mais pour un voyage uniquement terrestre. Il lui faudra cheminer une rame sur l’épaule, jusqu’à ce qu’il atteigne le pays de ceux qui « ignorent la mer » et ne « mêlent pas de sel aux aliments ». Ils ne connaissent ni « les navires fardés de rouge » ni les rames qui en sont les « ailes  ». Il saura qu’il est arrivé quand un passant lui demandera pourquoi il chemine ainsi avec une pelle à grains sur l’épaule. Là, il devra planter sa rame dans le sol et offrir un sacrifice à Poséidon.

Que signifie cette méprise et pourquoi ce sacrifice ? La terre l’emporte-t-elle sur la mer et Ulysse doit-il marcher jusque-là pour échapper enfin à Poséidon ? Ou, au contraire, est-ce une façon pour Poséidon de faire reconnaître son pouvoir, jusque chez ceux qui ignorent la mer ? Quoi qu’il en soit, une fois de retour à Ithaque, Ulysse sacrifiera aux Immortels. Puis, la mort viendra le chercher, mais pas n’importe quelle mort : une mort « hors de la mer, une très douce mort qui t’abattra / affaibli par l’âge opulent ». Hors de la mer, c’est-à-dire loin, à l’écart de la mer, sans qu’il ait à subir cette mort d’épouvante en mer, qui ne cesse d’être présente tout au long du poème et où le héros risque de perdre jusqu’à son nom.

Cortège marin
Cortège marin |

© Bibliothèque nationale de France

Provenance

Cet article provient du site La Mer, terreur et fascination (2005), réalisé en partenariat avec la ville de Brest dans le cadre du pôle associé Océanographie.

Lien permanent

ark:/12148/mm8wfb1hkhm3g