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Vers une nouvelle géographie de l'édition au 17e sicèle

Histoire de l'imprimerie et de la librairie, où l'on voit son origine & son progrès, jusqu'en 1689
Histoire de l'imprimerie et de la librairie, où l'on voit son origine & son progrès, jusqu'en 1689

© Bibliothèque nationale de France

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En matière de géographie de l’édition, des changements importants se font jour dans l’Europe du 17e siècle, une Europe qui se trouve désormais morcelée sur les plans tant religieux que culturel.
On ne peut que tenter de situer ces changements par rapport aux représentations cartographiques dont on dispose pour le seul 16e siècle.

Une nette évolution par rapport au 16e siècle

À la fin du 16e siècle, si l’on excepte Paris et Lyon, quelques autres villes de France et de la péninsule Ibérique, les centres d’édition les plus puissants se trouvent en Italie du Nord, en Suisse, en Allemagne et aux Pays-Bas (Pays-Bas du Sud surtout).
Autrement dit, ils sont situés le long de ce que les historiens de l’économie ont appelé « l’arc de prospérité lombardo-rhénan », cette sorte de « croissant fertile » précapitaliste et préindustriel hérité de la fin du Moyen Âge.
Les points d’appui de cet arc, en matière de librairie, sont des centres comme Venise, Francfort (prospère grâce à ses célèbres foires), et Anvers, l’un des principaux foyers de la Contre-Réforme.
Or, dès le tout début du 17e siècle, on assiste à une série de modifications majeures. Venise et l’Italie cèdent le pas à Anvers au sein de l’aire catholique. Bâle, Lyon, Genève sont en déclin. Cependant qu’avec la guerre de Trente Ans (1618-1648), le marché allemand et ses foires entrent en nette récession.
Un basculement s’opère alors qui se révèle particulièrement favorable aux pays de la façade ouest et nord-ouest de l’Europe : les Pays-Bas – Pays-Bas du Sud (Pays-Bas espagnols, Belgique actuelle) et Pays-Bas du Nord (Provinces-Unies) –, la France, et dans une moindre mesure la Grande-Bretagne.

L’essor des Provinces-Unies

Mare liberum, sive De jure quod Batavis competit… - Luduni Batavorum : ex officina L. Elzevirii
Mare liberum, sive De jure quod Batavis competit… - Luduni Batavorum : ex officina L. Elzevirii |

© Bibliothèque nationale de France

Depuis leur accession à l’indépendance dans les années 1580, les Provinces-Unies connaissent un essor particulièrement spectaculaire.
La jeune République est un îlot de tolérance dans une Europe de contrastes religieux et politiques. Des auteurs et des libraires de diverses confessions y cohabitent sans heurts. Les Provinces-Unies peuvent de cette façon développer une industrie du livre de qualité en grande partie tournée vers l’exportation, grâce également au dynamisme du commerce maritime hollandais. La dynastie des imprimeurs-libraires Elzevier, qui s’est établie principalement à Leyde puis à Amsterdam, se fait d’abord une spécialité des publications savantes et classiques. À partir de la fin des années 1630, elle se tourne aussi vers la réimpression des best-sellers de la littérature française (Le Cid de Pierre Corneille, publié à Paris en 1637, est réimprimé dès 1638 aux Pays-Bas) et impose en ce domaine ses critères de qualité. Un peu plus tard, les Elzevier lanceront également aux Provinces-Unies des nouveautés prohibées en France et seront largement imités aux Pays-Bas du Nord et du Sud. Toute cette production va dès lors contribuer très nettement au rayonnement de la langue française en Europe.

La France, centre de gravité de l'édition européenne

La France devient le centre de gravité de l’édition européenne au 17e siècle.
Si la conjoncture générale paraît plutôt morose, c’est à plusieurs égards en revanche que le royaume de France se retrouve bien placé.

  • Géographiquement, il occupe comme les Pays-Bas une position favorable aux échanges sur la façade atlantique de l’Europe, la plus valorisée par les nouveaux axes commerciaux depuis la découverte du continent américain.
  • Mais c’est aussi démographiquement que la France pèse d’un poids appréciable. Avec environ 20 millions d’habitants, c’est le pays le plus peuplé d’Europe, s’appuyant sur un réseau de villes nombreuses et bien réparties. Un réseau de collèges tenus pour la plupart par les Jésuites accueille des dizaines de milliers d’élèves, et une précoce centralisation s'est mise en place à partir de la capitale (qui passe de 300 000 à 500 000 âmes environ au cours du 17e siècle, dont quelque 40 000 étudiants).
  •  Du point de vue politique, le royaume retrouve la stabilité après les guerres de Religion et les troubles politico-religieux de la seconde moitié du 16e siècle. Il connaît même, à partir du règne d’Henri IV, la montée en puissance de l’absolutisme avec la dynastie Bourbon.
  • Culturellement, enfin, la langue et la littérature françaises atteignent une maturité certaine qui assure leur rayonnement. Ainsi, dès le début du17e siècle, la proportion d’éditions latines est tombée en France à moins de 20 % de la production imprimée, au profit des publications en langue nationale, ce qui n’est absolument pas le cas dans la majorité des pays voisins.

Vers un nouveau paysage éditorial français

Au cours du 17e siècle, au sein même du royaume, la configuration du paysage éditorial se trouve sensiblement modifiée par rapport aux 15e et 16e siècles.
La production imprimée était jusque-là très largement dominée en France par les deux pôles de Paris et de Lyon. Au début du 17e siècle cette géographie connaît un rééquilibrage au profit des centres provinciaux.
La production parisienne, qui recule en chiffres absolus, conserve certes une prééminence incontestée. Mais, dans le même temps, Lyon décline nettement, au profit de Rouen, de Bordeaux, de Poitiers, de Caen, et dans une moindre mesure de Rennes et de Saumur (siège d’une importante académie protestante) – ce qui témoigne là encore de l’essor de la façade ouest du pays.
Cependant que des villes comme Strasbourg et Douai, réunies respectivement en 1681 et 1667, apportent au royaume une contribution éditoriale de poids.

La conjoncture de l'édition française au Grand Siècle

L'essor de la production éditoriale ne repose pas seulement sur des raisons de géographie économique. Le facteur institutionnel y est lui aussi pour beaucoup, même si l’historiographie classique s’est très peu intéressée à la question.

Un cadre institutionnel renouvelé

Acte du 29 septembre 1729
Acte du 29 septembre 1729 |

© Bibliothèque nationale de France

À partir de la fin du 16e siècle et surtout du début du 17e, les métiers du livre en France se constituent en communautés, autrement dit en corporations, dans un nombre croissant de grandes villes : Rouen (1579), Bordeaux (1608), Paris (1618), Toulouse (v. 1620), Rennes (1623), Troyes (v. 1640), etc.
En l’absence d’avancées techniques significatives, en l’absence d’accumulation importante de capital, ces corporations forment des sortes de grandes familles. Elles vont en général favoriser l’abaissement des coûts de main-d’œuvre, les pratiques de solidarité, et souvent aussi l’esprit d’entreprise collectif – contrairement à une idée reçue.
C’est le cas notamment à Rouen et à Bordeaux, deux centres d’édition dont l’essor est spectaculaire au début du 17e siècle. Or, dans ces deux villes, l’organisation corporative à caractère patriarcal est particulièrement marquée.

L'influence des parlements

Au 17e siècle, les communautés provinciales des métiers du livre sont d’autant plus dynamiques qu’elles reçoivent souvent l’encouragement des parlements de province (notamment Rouen, Bordeaux et Toulouse) et de leurs juridictions subalternes (bailliages, sénéchaussées, présidiaux).
À Rouen, par exemple, la corporation des libraires et des imprimeurs obtient du parlement de Normandie au cours du 17e siècle une réglementation sur mesure, conforme à ses intérêts collectifs.
Des privilèges à valeur provinciale ou locale sont octroyés aux libraires voire aux auteurs locaux pour leurs éditions, au détriment des privilèges délivrés par la Grande Chancellerie royale à Paris.
Dans ces conditions, on comprend que les boutiques de libraires se soient souvent massées, comme à Rouen, à Bordeaux ou à Dijon, au plus près des palais de justice, voire dans leurs galeries, à côté de leurs buvettes, sous leurs voûtes, etc.
Cet essor éditorial des provinces a été souvent escamoté par l’historiographie classique. Il permet pourtant de comprendre les enjeux de la centralisation qui se met alors en place. En matière politique et culturelle, la centralisation sera le maître mot de la seconde moitié du 17e siècle.

Palais de justice à Rouen, pendant les travaux en 1842
Palais de justice à Rouen, pendant les travaux en 1842 |

© Bibliothèque nationale de France

La Fronde et les mazarinades

Entre 1648 et 1653 c’est la Fronde qui fait rage. Cette crise politique se traduit par la publication de milliers de mazarinades ; on a recensé pas moins de 5 000 de ces pièces.
Pour la plupart il s’agit de pamphlets dirigés contre le cardinal Mazarin, principal ministre de la reine régente Anne d’Autriche, veuve de Louis XIII, qui focalise tous les mécontentements.
Toute cette littérature pamphlétaire voit le jour sur fond de désordres, de révoltes antifiscales, d’insubordination centrifuge de la part notamment des grands féodaux et des parlements… Mais ces troubles, qui surviennent à la faveur de la minorité de Louis XIV, représentent le dernier grand accès de fièvre contre la marche de la monarchie absolue et centralisatrice.

Centralisation et métiers du livre

Le court-bouillon de Mazarin, assaisonné par toutes les bonnes villes de France
Le court-bouillon de Mazarin, assaisonné par toutes les bonnes villes de France |

© Bibliothèque nationale de France

La crise de la Fronde va précipiter, sous le règne du Roi-Soleil, la reprise en main des parlements, mais aussi des métiers du livre, qui sont le plus souvent leurs protégés et leurs relais dans l’opinion. En la matière, les efforts de Louis XIV et de son principal ministre, Jean-Baptiste Colbert, portent d’abord sur la capitale. Avec la création en 1667 du lieutenant général de police de Paris, la surveillance se perfectionne dans la capitale. On encadre plus étroitement le fonctionnement de la corporation parisienne du livre ; on établit un premier numerus clausus pour éviter la prolifération des petits ateliers incontrôlables.

Dans le même temps, en accordant des marchés réservés et des prolongations de privilèges à certains, le pouvoir royal fait émerger à Paris une oligarchie de grands imprimeurs-libraires dociles et fortunés.
Parmi ces hommes de confiance et interlocuteurs du pouvoir, figurent Sébastien Cramoisy (1584 ?-1669) et Antoine Vitré (159. ?-1674), tous deux imprimeurs du Roi à Paris.

Le privilège de librairie

L’une des priorités de cette nouvelle élite de l’édition parisienne, qui se constitue en groupe de pression auprès du pouvoir royal, est de contrer la concurrence accrue des principaux centres provinciaux (Rouen, Troyes, Lyon, Caen, etc.).
Pour cela, la Grande Chancellerie royale va tendre à réserver l’essentiel de la production légitime à l’édition parisienne, en se servant principalement de l’arme du privilège. Le privilège de librairie, monopole temporaire de publication (3 à 10 ans en général), est en principe accordé par l’autorité souveraine aux livres nouveaux, et son octroi, depuis 1566 (ordonnance de Moulins), est détenu en exclusivité par la Grande Chancellerie, à Paris. Mais, en pratique, les parlements continuent jusque-là à délivrer des privilèges à valeur provinciale pour faciliter les activités des imprimeurs et libraires de leur ressort.

Guerre des privilèges et « rente » éditoriale

En une première étape, le pouvoir central, en s’appuyant sur le relais des intendants de province, va donc s’appliquer dans les années 1670-1680 à faire disparaître ces privilèges locaux.
En corollaire, il est fait obligation aux libraires provinciaux de venir soumettre leurs nouveautés à la Grande Chancellerie et à ses services de censure préalable.
Et puis surtout, pour favoriser la carrière des libraires parisiens les mieux en cour, on va tendre à leur renouveler les privilèges venant à échéance et ce pour des durées de plus en plus longues (10 ans, 20 ans, 50 ans voire davantage).
Malgré les protestations des libraires provinciaux et une quantité de procès, surtout dans les années 1660, ces continuations de privilèges deviennent la règle, à partir du dernier tiers du 17e siècle. Elles vont dès lors constituer une sorte de « rente éditoriale » – rente que les imprimeurs-libraires parisiens les plus en vue auront à cœur de transmettre à leurs descendants comme un bien d’héritage. Au point qu’à partir du début du 18e siècle, ils pourront même se croire « propriétaires » des privilèges qui auront été octroyés une première fois à leur famille par le pouvoir royal.

Provenance

© Bibliothèque nationale de France

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