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La presse papier va-t-elle disparaître ?

Kiosque à journaux
Kiosque à journaux

© Bibliothèque nationale de France / Fonds du journal L’Aurore / Droits réservés

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Depuis quelques années, les essais sur la fin des journaux et la mort supposée du journalisme se multiplient. En ce début de 21e siècle, le climat est pour le moins morose et la dépression qui touche la presse contraste avec l’âge d’or du début du 20e siècle. Les dernières heures de la presse papier auraient-elle sonné ?

Serions-nous tous condamnés, d’ici quelques années, à lire les nouvelles sur des écrans d’ordinateurs ou sur des tablettes numériques ? À en croire les pythies en tout genre, le sort de la presse écrite est définitivement scellé. Faut-il le déplorer ? Ce constat signifie-t-il la mort des systèmes d’information ? Ou la presse doit-elle être réinventée et dès lors, sous quelle forme ?

La presse aura-t-elle disparu en 2040 ?

En 2008, le Newseum, un musée consacré à l’histoire de la presse depuis les premiers imprimés du 16e siècle, était inauguré à Washington. Le parcours évoque la saga dorée des journaux américains, les exploits des reporters de guerre et les révélations des journalistes d’investigation. Aujourd’hui, c’est une exposition à la BnF qui retrace la splendeur passée d’une presse française qui participa pleinement à la construction démocratique. À n’en point douter, quelques tristes Cassandre songeront que cette sanctuarisation, à quelques années d’écart, de part et d’autre de l’Atlantique, est de bien mauvais augure.

La fin de la version papier de France-Soir

Et nombreux sont ceux qui leur donneraient raison, à l’heure où, en France, des « Robins des bois de l’information » répandent sur le pavé parisien des journaux par milliers, pour protester contre la mort de la version papier de France-Soir. Le journal mythique de Pierre Lazareff, le seul quotidien français à avoir été vendu, certains jours, à la fin des années cinquante, à plus de 2 millions d’exemplaires, disparaît des kiosques mais conserve une existence numérique. Créé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, France-Soir, héritier du journal résistant Défense de la France, aura été, pour plusieurs générations de lecteurs et de journalistes, un modèle : grandes plumes, reportages, scoops et photos-choc. On y lisait parmi les plus grands de la profession : Joseph Kessel, Lucien Bodard et tant d’autres. Au fil de la demi-douzaine d’éditions quotidiennes, le quotidien dévoilait tout des mésaventures de la IVe République et plus tard de l’épopée gaulliste, des guerres d’Indochine et d’Algérie. Mais le journal se voulait aussi populaire et rien des faits divers, des péripéties du Tour de France et de la vie des célébrités ne lui échappait. Dans les années soixante, s’amorce un long déclin – qui coïncide avec la fin des Trente Glorieuses – de la presse d’après-guerre. Même Robert Hersant, qui rachète France-Soir au groupe Hachette en 1976, ne parvient pas à remonter la pente. En avril 1998, le journal n’a plus qu’une édition, vendue à seulement 150 000 exemplaires par jour. En avril 1999, Hersant cède le titre pour un franc symbolique. Dès lors, le journal passe de main en main, sans parvenir à trouver un second souffle et en perdant toujours un peu plus de lecteurs. Racheté par Alexandre Pougatchev en 2010, France-Soir veut croire que sa grande époque est de retour. Le nouveau propriétaire – un Russe dont le père milliardaire, Sergueï Pougatchev, est surnommé « le Banquier de Poutine » – décide de relancer le journal à coups d’espèces sonnantes et trébuchantes : il installe la rédaction dans de luxueux locaux sur les Champs-Élysées, embauche une centaine de journalistes et orchestre une énorme campagne de publicité. En vain, le projet d’un grand quotidien d’information populaire a vécu.

L’immeuble de la rédaction de Libération vu en coupe
L’immeuble de la rédaction de Libération vu en coupe |

© Delcourt

L’inexorable chute des tirages des quotidiens

La disparition de France-Soir ne fait pas exception. La Tribune, moribonde, s’apprête à connaître le même sort. Même s’il a su trouver un public, ce quotidien économique né dans les années quatre-vingt n’a jamais réussi à équilibrer ses comptes. L’Humanité et, dans une moindre mesure, Libération, se battent pour leur survie ; Le Figaro et Le Monde maintiennent un équilibre précaire. Les Échos et Le Parisien – Aujourd’hui en France, hier symbole de réussite, ont annoncé des plans de restructuration. Les 600 millions d’euros débloqués par l’État en 2010, qui faisaient suite aux États généraux de la presse (2008) et visaient à améliorer la distribution et moderniser les imprimeries, n’ont pas résolu le problème de fond. De fait, depuis les années soixante, la presse française connaît une érosion continue de sa diffusion. En 1945, les quotidiens nationaux, alors au nombre de 26, tiraient 4, 6 millions d’exemplaires chaque jour. En 2010, ils n’étaient plus que 10 pour un tirage quotidien de 1, 8 million d’exemplaires. Ce qui équivaut à une chute de 60 % en soixante-cinq ans, qui a commencé bien avant l’apparition de la presse gratuite et de l’information sur la Toile. En 1980, les quotidiens nationaux avaient déjà vu leur tirage baisser de 35 % depuis 1945. Ils n’étaient déjà plus que 12 et leur tirage quotidien passait pour la première fois sous la barre des 3 millions d’exemplaires. En 1996, on ne comptait plus que 10 quotidiens, dont le tirage frôlait dangereusement la barre des 2 millions d’exemplaires, soit une nouvelle chute de 17 % en seize ans. En 2005 et jusqu’en 2010, les quotidiens ont vu leur tirage passer de 1 901 000 à 1 830 000 exemplaires par jour : une chute de 4 %, paradoxalement moins importante que les précédentes alors que la grande majorité des foyers français est désormais connectée à Internet. Les ventes des titres de presse nationale sur la période 2010-2011 ont globalement baissé de 5, 6 %, en passant de 186 492 à 177 515 ventes par numéro en moyenne entre juillet 2010 et juin 2011. Trois Français sur quatre ne lisent jamais de quotidien national : le désintérêt des jeunes lecteurs et des moins jeunes pour la presse imprimée va croissant…

Une crise internationale

Le cas français est loin d’être isolé. The Guardian a annoncé qu’il avait perdu 37 millions d’euros et qu’il pourrait être en faillite d’ici trois ans. Le titre britannique, qui a décidé d’un plan d’économie de 28, 5 millions d’euros sur cinq ans, veut tourner la page du papier et passer au numérique. En Europe, la diffusion des quotidiens a régressé de près de 8 % depuis 2005. La baisse est de 10 % au Japon et en Amérique du Nord. Aux États-Unis, 142 quotidiens ont disparu en 2009, et le nombre de journalistes a diminué de 25 % en dix ans. Une crise qui semble laisser les lecteurs relativement indifférents : 69 % des Américains interrogés par le Pew Research Center estiment que si leur journal local cessait d’exister, cela n’aurait pas d’impact majeur sur leur capacité à s’informer.
Aussi, certains futurologues, comme Ross Dawson, se livrent à des pronostics qui prévoient la disparition des journaux en 2017 aux États-Unis, en 2019 au Royaume-Uni et en 2029 seulement pour la France, mieux lotie en raison des aides de l’État. Ses prévisions s’appuient sur la combinaison de tendances telles que le développement des tablettes, des e-readers, des mobiles et des plateformes ouvertes, l’évolution des coûts d’impression ou le transfert des investissements publicitaires. Les futurologues n’annoncent pas pour autant la disparition du Monde ou de Libération en 2029, mais avancent que leur extinction est programmée si leurs sources principales de revenus viennent toujours de leur édition papier actuelle. Simples élucubrations ? Si l’on en croit l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, agence de l’ONU située à Genève, la disparition des journaux traditionnels sur papier est prévue pour 2040.
Ce constat cache en fait des réalités contrastées. La situation de la presse n’est pas la même partout dans le monde. La planète compte 1, 7 milliard de lecteurs de quotidiens et la diffusion de la presse d’information a progressé de 5, 7 % dans le monde entre 2006 et 2011. Dans certains pays d’Asie, en Amérique du Sud ou en Russie, le journal gagne du terrain et accompagne les mutations en cours… Mais pour combien de temps encore ?

Comment en est-on arrivé là ?

La baisse de la diffusion payée, l’effondrement des recettes publicitaires et du marché des petites annonces, la concurrence des gratuits, l’augmentation des coûts de fabrication, du prix du papier, des matières premières et des coûts de distribution, le faible nombre de points de vente : le modèle économique sur lequel l’essor de la presse écrite s’était construit s’est désagrégé en quelques décennies… La publicité a déserté les vieux journaux et le modèle de financement apparu au 21e siècle, avec La Presse d’Émile de Girardin, s’est vu brusquement remis en cause. Les responsables des journaux sont donc confrontés au défi de trouver un nouveau business model tout en réduisant leurs coûts de production de l’information. L’entrée en force, dans le capital des journaux, d’industriels dont le journalisme n’est pas le métier a permis de sauver des titres chancelants, mais a fini de nuire à l’idée d’une presse indépendante de tout pouvoir. Et parce que les journaux quotidiens sont chers à fabriquer, ils sont devenus vulnérables, d’autant que leur lecture n’est plus un rituel incontournable.

Une grave crise de confiance

La mutation est encore plus profonde. Le journal a perdu de sa superbe, de son influence, de sa suprématie et il n’est plus le creuset de la démocratie. Concurrencé par la multiplicité des sources d’information, par la gratuité des informations sur la Toile, il a abandonné son leadership politique et culturel et cessé d’assumer sa fonction de quatrième pouvoir. L’époque qui s’est ouverte à la fin du 19e siècle avec le « J’accuse » de Zola, publié à la une de L’Aurore, paraît révolue. De même, le temps où les éditoriaux de Sirius – pseudonyme du patron du Monde Hubert Beuve-Méry – faisaient la leçon à de Gaulle n’a plus cours. L’ambition d’exercer un magistère moral, de jouer un rôle politique autonome, est désormais mal perçue par les lecteurs. L’attitude de surplomb et de donneur de leçon provoque le rejet et donne la sensation d’une collusion entre la presse et les élites dirigeantes.
La presse a mauvaise presse. Le phénomène, il est vrai, n’est guère nouveau. Balzac ne cessait déjà de dénoncer la toute-puissance des journalistes de son temps, leur vanité, leur vénalité, la versatilité de leur jugement, concluant sa Monographie de la presse parisienne par un cinglant axiome : « Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’inventer. »
Depuis 1987, un baromètre réalisé par TNS Sofres pour le journal La Croix permet de mesurer d’année en année la confiance de l’opinion dans les médias. Les lecteurs montrent une défiance croissante vis-à-vis de la presse. Les journalistes sont accusés de nombreux maux : on leur reproche notamment de se polariser sur des sujets éloignés des préoccupations du public ; de fouiller dans la vie privée des gens au risque de leur porter préjudice ; d’être approximatifs, de ne pas prendre le temps de vérifier les sources ; d’embrouiller faits et commentaires ; de proposer une hiérarchie de l’information sans lien raisonnable avec l’importance des sujets, en utilisant par exemple les faits divers comme produits d’appel. Surtout, on les suspecte d’agir sous l’influence des politiques ou sous la domination de groupes financiers.

Le Monde
Le Monde |

© Le Monde, 1944.

La fracture médiatique entre la population et le système d’information

L’histoire du pouvoir de la presse écrite s’achève ; le temps de la « nouvelle cléricature », où éditorialistes et journalistes d’investigation pouvaient, selon la formule d’Albert Londres, « porter la plume dans la plaie » des gouvernants a vécu. En France, la quasi-unanimité des journaux en faveur de la Constitution européenne en 2005 a brusquement fait prendre conscience d’une fracture médiatique entre la population et le système d’information. Et pourtant, depuis la Révolution, la presse aura été en France l’auxiliaire de la démocratie, en contribuant à créer par sa fonction critique les conditions pour que le débat démocratique implique l’ensemble des citoyens. Comment envisager alors l’avenir du journalisme et de sa fonction d’organisation du débat public ? L’information s’est banalisée. Elle est concurrencée par de nouveaux supports qui ne sont pas des moyens d’information : des moteurs de recherche comme Google ou encore des réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. La presse est aussi concurrencée par l’émergence de la blogosphère. L’idée se fait jour qu’une autre information est possible, plus démocratique, car produite par des citoyens. Début 2011, on comptait plus de 156 millions de blogs, publiant 1 million de nouveaux billets par jour. Bien que ce journalisme citoyen ait montré ses limites, les blogs sont devenus partie intégrante du paysage médiatique. Ils dépassent parfois en audience et en qualité nombre de médias traditionnels, même s’ils sont souvent alimentés par des journalistes. Quelques années après son lancement, le Huffington Post, site d’information en même temps que plateforme de blogs, a dépassé en trafic le site du Wall Street Journal ou du Washington Post. Les blogueurs ont aussi fait la preuve de leur capacité d’intervention dans l’espace public. Depuis l’hiver 2010, les révolutions dans le monde arabe ont prouvé que les internautes et les blogueurs, adeptes de Facebook, Twitter et YouTube, étaient capables de déclencher une mobilisation populaire sans précédent et que ces nouvelles formes d’expression étaient susceptibles d’organiser un débat public, contrairement à une presse atone qui demeurait muselée par le pouvoir politique.

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