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Une saison en enfer

Arthur Rimbaud
Illustration de Une saison en enfer
Illustration de Une saison en enfer

© Nouvelles images / BnF

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Une saison en enfer est le seul livre publié par Rimbaud. Il y accordait une importance vitale, à la fois sur un plan personnel et sur celui de sa carrière littéraire.

L’année 1873

À la fin de l’œuvre, Rimbaud propose une date : « avril-août, 1873 », qui correspond à un printemps et un été infernaux et sans doute à la composition de la majeure partie du livre. Néanmoins, les racines de cette Saison remontent à l’époque de l’écriture des Lettres du voyant, puisque Rimbaud évoque l’expérience des voyelles au début d’« Alchimie du verbe ». 

Le 10 juillet 1873 résonne également comme une date fatale : Verlaine blesse Rimbaud au poignet suite à un tir de revolver et le projet a sans doute subi à cette occasion un certain infléchissement. 

L’œuvre passe complètement inaperçue, Rimbaud n’ayant pu retirer l’ensemble des exemplaires imprimés, faute d’argent. Le monde littéraire lui était de toute façon définitivement hostile à la suite de l’emprisonnement de Verlaine.

Première édition de Une saison en enfer
Première édition de Une saison en enfer |

Bibliothèque nationale de France

L’histoire, Dieu et le poète

Une autobiographie poétique

Dans ce recueil de poèmes en prose, le locuteur vit et affronte ce qu’il nomme l’enfer, entre existence réelle et visions : il s’agit donc de se mesurer à l’ensemble des situations et des représentations infernales, de les réactiver et de les revivre pour les expulser, au risque de périr par la folie, l’échec ou l’épuisement.

Le terme de « confession » ou d’« histoire » est employé dans l’œuvre. À travers une série de masques, Rimbaud parle de lui et sans conteste de Verlaine dans « Délires I », même si l’« Époux infernal » et la « Vierge folle » constituent des caricatures volontaires et polémiques du cadet et de l’aîné. 

Ah ! encore : je danse le sabbat dans une rouge clairière, avec des vieilles et des enfants.

En quête d’une ascendance, le locuteur procède dans l’Histoire à une série d’identifications parmi ceux qui sont de « race inférieure ». Il s’inscrit ainsi dans une lignée de parias et ce marginalisme flamboyant confère à l’œuvre une énergie inédite.

Édition illustrée de Une saison en enfer
Édition illustrée de Une saison en enfer |

BnF © ADAGP

Un drame sur l’Histoire et sur la société

Le sort du locuteur ne se sépare jamais de la question historique et sociale, avec laquelle il fait proprement corps. Les identifications rimbaldiennes sont souvent historiques et forment une trame qu’emporte la mort à la fin de « Mauvais sang ». 

J’ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte. Je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Rimbaud, « Mauvais sang », Une saison en Enfer, 1873, p. 101

« Le monde marche ! Pourquoi ne tournerait-il pas ? » se demande ironiquement le locuteur qui constate que l’univers vire au pire. Rimbaud y expose également son pessimisme par rapport aux doctrines du progrès, lesquelles ignorent la dimension humaine : « ‟Rien n'est vanité ; à la science, et en avant ! “ crie l'Ecclésiaste moderne, c'est-à-dire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres… »  La collectivité est ainsi interrogée, annulée, avant d’être relancée par un nous volontaire, bien que problématique, à la fin d’Adieu.

La « sale éducation d’enfance »

Le christianisme est omniprésent dans Une saison en enfer. En 1873, il fait un retour traumatisant dans l’univers de Rimbaud qui avait cru pouvoir s’en extirper grâce à la méthode du voyant. Entre le damné autoproclamé et la religion chrétienne, un affrontement ne peut qu’avoir lieu. 

Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul

Rimbaud, « Adieu », Une saison en Enfer, 1873, p. 147

Cependant, sous des dehors spectaculaires, l’œuvre constitue une patience déconstruction des représentations infernales et paradisiaques qui hantent l’esprit et le corps du locuteur. « Je suis esclave de mon baptême », déclare-t-il sans ambages. Même s’il annonce vers la fin de l’œuvre que la « victoire » est « acquise », le succès du damné, à savoir la sortie de l’enfer, demeure incertain.

Une « prose de diamant » (Verlaine)

Édition illustrée de Une saison en enfer
Édition illustrée de Une saison en enfer |

BnF © ADAGP

« Alchimie du verbe » constitue un prosimètre, un chapitre où Rimbaud alterne prose et vers, exposant et modifiant certaines de ses meilleures productions passées. 

La force globale de l’opuscule vient du mélange de styles : les tours de force se multiplient, tant dans l’imitation des discours sociaux, religieux et philosophiques, la reconduction de la rhétorique que dans une écriture elliptique. 

Il est clair que ces réénonciations et ces inventions constituent autant de tentatives chez le poète pour trouver sa propre voix, jamais loin chez ce marcheur d’un chemin à prendre.

Réception et postérité

La réception immédiate de l’œuvre fut inexistante. Rimbaud n’ayant pu régler à l’imprimeur la facture d’une édition à compte d’auteur, il ne put retirer que quelques exemplaires. 

Il faut attendre la réédition de l’œuvre, en plaquette et en revue, dans La Vogue en 1886 et les propos élogieux, mais brefs de Verlaine dans ses notices pour qu’elle commence à être lue.

Durant la période symboliste, la Saison fut ponctuellement commentée par Gustave Kahn et Anatole France. Victor Segalen en cite également des extraits en 1906 dans son Double Rimbaud. En 1912, dans une « Préface aux œuvres d’Arthur Rimbaud », Paul Claudel évoque en premier Une saison en enfer : l’œuvre serait pour lui la preuve que « Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage ». 

Édition illustrée de Une saison en enfer
Édition illustrée de Une saison en enfer |

BnF © ADAGP

Pour des raisons opposées, « Alchimie du verbe » est au centre de l’admiration d’André Breton et d’Aragon, qui lui consacra une préface. Cependant la complexité dans l’approche de la question chrétienne a agacé le chef de file des surréalistes, qui accusait Rimbaud « de ne pas avoir rendu tout à fait impossibles certaines interprétations déshonorantes de sa pensée, genre Claudel » (Second manifeste du surréalisme). Paul Valéry considérait, quant à lui, que l’œuvre était porteuse d’une seule intensité sans réelle valeur littéraire.

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