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Flaubert, la force d’un style

Manuscrit de L’Éducation sentimentale de Flaubert, partie III chapitre I
Manuscrit de L’Éducation sentimentale de Flaubert, partie III chapitre I

Bibliothèque nationale de France

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Original, unique et moderne, le style de Flaubert fascine encore aujourd’hui par sa capacité à transcender un roman et faire d’un « livre sur rien » un authentique chef-d’œuvre.

Un style impersonnel

Dans sa quête du livre parfait, le « système » flaubertien se fixe l’« impersonnalité » comme méthode : l’auteur doit être absent de son œuvre. Actions et personnages sont décrits non par un narrateur omniscient, mais tels qu’ils sont vus par chacun des autres personnages. L’utilisation du style indirect libre rend indécise la frontière entre narrateur et personnages, permet des variations continuelles de point de vue et l’évacuation de la question du sujet. On a souvent relevé le goût de Flaubert pour la description : elle est un moyen d’évincer la narration, mais aussi l’expression d’une fascination pour le détail, et surtout le lieu de mise en œuvre de toutes les ressources de la focalisation. Pour évacuer l’émotion suspecte et éviter la subjectivité, l’écrivain utilise aussi beaucoup l’ironie, moyen radical de mise à distance. Le jeu de dissémination des clichés, stéréotypes, syntagmes figés et idées reçues va dans le même sens.

Cultiver le non-sens et le rien

Une des originalités du roman flaubertien, qui le rend très moderne, est d’utiliser toute une série de techniques destinées à empêcher le sens de se solidifier, de « prendre » : il privilégie la relativité généralisée des points de vue, met en narration le doute absolu et se refuse à conclure.

Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière ; plus l’expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c’est beau.

Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852

Il ne s’agit pas là d’un simple refus de désigner le sens mais de l’expression de sa conviction profonde qu’il n’y a pas de sens. « Je ne crois qu’à l’éternité d’une chose, c’est-à-dire de l’Illusion, qui est la vraie vérité. Toutes les autres ne sont que relatives » (15 janvier 1847), déclare ainsi Flaubert, ou encore « ce qui n’a pas de sens a un sens supérieur à ce qui en a » (juillet 1845). C’est là l’explication de son affirmation célèbre : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien […] qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style » (16 janvier 1852). Il ne se passe rien. La vie n’est qu’usure progressive. Le pari, dès lors, est de transformer ce « rien » en un chef-d’œuvre par la seule vertu du style.

La recherche du beau

Pour tenter d’atteindre cet absolu du roman comme œuvre d’art, il importe de se fixer comme exigence un « idéal de prose » aussi riche et maîtrisé que la langue poétique. La beauté de la phrase, son élaboration musicale, dans un « rapport nécessaire entre le mot juste et le mot musical », sa ponctuation virtuose, sont les garants de sa vérité. Le rythme créé par la fréquence des alinéas et des courts paragraphes, les ruptures et dissonances dans l’usage des temps concourent également à cette musicalité.

 Une bonne phrase de prose doit être comme un bon vers, inchangeable, aussi rythmée, aussi sonore.

Gustave Flaubert; lettre à Louise Colet, 22 juillet 1852

Le style devient ainsi une « manière absolue de voir les choses » (16 janvier 1852) et Flaubert se définit lui-même comme un « mystique qui ne croit à rien » (8 mai 1852) sauf en la « sacro-sainte littérature ». Il est l’un des premiers écrivains à utiliser le verbe écrire au sens intransitif et il est pour cette raison devenu l’un des archétypes de la vocation littéraire : « Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d’elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle » (1863). Sa conception absolue du métier d’écrivain a, en France comme à l’étranger, marqué un tournant dans l’histoire de la création littéraire.

Provenance

Cet article provient du site Les Essentiels de la littérature (2017).

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