Découvrir, comprendre, créer, partager

Article

Sur la route de Julien Gracq - Emmanuel Ruben

Route espagnole
Route espagnole

Bibliothèque Universitaire d'Angers

Le format de l'image est incompatible

Il y a quelque chose de Kerouac dans les photographies espagnoles de Julien Gracq. Il suffit de contempler quelques clichés de ses virées en Castille pour constater que l'auteur de Sur la route et celui de La Route ne se contentent pas de partager un suffixe localisateur qui rappelle l'origine bretonne de l'Américain et la fascination du Français pour l'histoire romaine.

Lorsque Julien Gracq prend la route du sud-ouest dans les années 60 à bord de sa Super5 rouge et commence à faire le tour de l'Espagne en solitaire, il n'a plus l'âge d'être un beatnik ; mais à 50 ans passés, le beau ténébreux des années 30 est resté un homme libre, sans enfants, sans attaches familiales, bientôt libéré de son métier de prof d'histoire-géo, qui s'engage sur la route comme on s'embarque sur la mer.

Dans un court récit publié en 1970 dans le recueil La Presqu'île et qui sera réincorporé après sa mort à un roman inachevé, Les Terres du couchant, il dit sa fascination pour la Route avec une majuscule. C'est le titre du récit : une route personnifiée, route fossile, et dernière ligne de vie qui s'était incorporé quelque chose de la substance même du pays traversé et qui continuait à nous faire signe, rendant possible un retour vers la sauvagerie. Le texte fut rédigé entre 1953 et 1956 ; on entend comme un écho de cette légende de la route que, de l'autre côté de l'Atlantique, Jack London avait déjà célébré dans The road et que Kerouac était en train d'élever au rang de mythe – un mythe qui coïncidera bientôt, après la publication en 1957 de On the Road, avec l'Amérique elle-même, le pays des grandes traversées.

Regardons bien ces images ramenées de l'Espagne encore franquiste des années 60-70. Très peu d'indices permettent de dater ou de localiser ces paysages aux figures absentes qui tiennent du Colorado et du Farghestan. À part les poteaux télégraphiques qui se dressent le long de la route tels des crucifix, à part la croûte de bitume qui s'écaille et qui est mordue sur les bas-côtés par la rocaille et l'herbe roussie comme par un jet de flammes, à part ces bornes kilométriques gravées à même la pierre ou ces panneaux jaunes à peine visible dans la sierra tantôt couleur de lion, tantôt couleur de mouton, rien ne vient nous rappeler le 20e siècle, comme si la route ensauvagée mêlait les temps au lieu de traverser les pays.

Cette Espagne intemporelle et souvent insituable que traverse le ruban bleu ou violet d’une highway se déroulant à l’infini comme sur la pellicule de Paris Texas ; cette Espagne steppique du soufre et du lilas où les villages aveugles et les châteaux fantômes se dressent au loin tels des mirages sur l’horizon flottant ; cette Espagne est une Espagne d'avant Don Quichotte, où les chevaliers errants n'ont pas encore été flanqués de leur Sancho Pansa, où les auberges sont encore des châteaux, les moulins à vent des géants, où l'âge d'or semble exister encore, sous les murailles crénelées, dans la blondeur poudroyante du blé battu.

Quoi de commun entre les chevaliers errants, Julien Gracq et les beatniks de Kerouac ? Ils croient encore que le monde est enchanté et s'attendent toujours à trouver une forme de magie au bout de la route.

Provenance

Ce texte a été conçu dans le cadre de l'exposition Julien Gracq, la forme d'une œuvre présentée à la BnF du 11 juillet au 3 septembre 2023.

Lien permanent

ark:/12148/mm0p5nntkwv