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Le Médecin malgré lui

Comédie représentée le 6 août 1666 au Théâtre du Palais-Royal par la Troupe du Roi
D'après Moreau le Jeune, frontispice pour Le Médecin malgré lui, 1773
D'après Moreau le Jeune, frontispice pour Le Médecin malgré lui, 1773

© Bibliothèque nationale de France

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Parmi les comédies à sujet médical de Molière, Le Médecin malgré lui occupe une place singulière, à la fois par sa dimension de gauloiserie galante et par son insistance sur le thème de la crédulité.

Comment se venger de son mari ?

Vous avez un contentieux avec votre mari ? surtout si, comme pour la majorité des femmes au 17e siècle, on vous a forcée de l’épouser ? Faites courir le bruit que votre conjoint est un médecin, qui n’admet ses compétences que si on lui administre des coups de bâton. C’est le stratagème que met au point Martine, femme de Sganarelle, dans la comédie du Médecin malgré lui, pour se venger de son « pendard » (Acte I, sc. 3).

Lucas : “Tout doucement s'il vous plaît”, illustration pour Le Médecin malgré lui, acte II, scène 4
Lucas : “Tout doucement s'il vous plaît”, illustration pour Le Médecin malgré lui, acte II, scène 4 |

© Bibliothèque nationale de France

Peu importe que, cédant à la violence de la bastonnade, le mari, s’improvisant médecin, se découvre d’étonnantes capacités, qui lui confèrent une réputation de guérisseur universel. Et que, dans la foulée, il parvienne à rendre la parole à Lucinde, fille du bourgeois Géronte, soudain devenue muette. Peu importe également qu’en réalité ladite Lucinde feigne le mutisme pour différer le mariage qu’on veut lui imposer. Tout ceci n’est que mensonge et invraisemblance. Après tout, nous sommes au théâtre… Et tout ceci puise sans vergogne dans la tradition italienne du faux médecin, que Molière avait déjà exploitée à trois reprises, dans L’Amour médecin, dans Don Juan et dans Le Médecin volant.
Mais cette fois point de références explicites à la commedia dell’arte. L’histoire que raconte la nouvelle comédie en trois actes et en prose créée en août 1666 est empruntée, selon toute apparence, à un… fabliau médiéval. Et elle puise une partie de ses procédés humoristiques dans l’imaginaire farcesque.

Gauloiseries et tabarinades

Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Le Médecin malgré lui ne doit rien à la farce telle qu’on la pratiquait au Moyen Âge, que ni Molière ni son public n’avaient les moyens de connaître. Là encore ce n’est que mensonge et illusion, imitation au second degré de ce qu’évoquait ce genre théâtral disparu depuis longtemps de l’horizon du public français des années 1660 : altercations hautes en couleur, volées d’insultes, coups de bâton, taloches, menaces de cocuage, mains baladeuses, bref un certain type de relation brute entre hommes et femmes, aux antipodes du respect mutuel qui prévalait dans les milieux mondains. De même que les scènes de Pierrot et Charlotte dans Don Juan ou le Festin de pierre, cette gauloiserie galante amusait follement celles et ceux qui, dans la salle du Palais-Royal, mesuraient tout l’écart qui séparait ces manières villageoises des usages inspirés de la culture courtoise. Sur cet humour de connivence viennent se greffer, dans un joyeux mélange, plaisanteries et séquences scéniques tirées des écrits du comique Tabarin, pseudo-langage paysan (que Don Juan, encore une fois, avait mis à la mode), lazzi de toutes sortes (parmi lesquels un hilarant jeu de scène de la bouteille, à la scène I, 5).

François Boucher, frontispice pour Le Médecin malgré lui, 1735
François Boucher, frontispice pour Le Médecin malgré lui, 1735 |

© Bibliothèque nationale de France

Le langage médical est de la même farine : on retrouve, comme à chaque fois qu’il est question de médecine chez Molière, les mêmes termes convenus (humeurs peccantes, vapeurs), les mêmes procédures passe-partout (saignée, clystère), qui en constituent les signes extérieurs immédiatement reconnaissables.

Un Sganarelle christique

Costume de Thenard pour Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, 1807
Costume de Thenard pour Sganarelle, dans Le Médecin malgré lui, 1807 |

© Bibliothèque nationale de France

Mais pourquoi ce retour au thème du faux médecin ? pourquoi cette insistance sur un motif dont Molière avait déjà tiré largement parti au cours des deux années précédentes ? Le Sganarelle du Médecin malgré lui s’inscrit dans le prolongement de celui de Don Juan : en donnant à constater l’effet que ses fausses connaissances médicales produit sur les malades qui viennent le consulter, il démontre le pouvoir vertigineux des croyances et des rumeurs. Ce faisant, il met en évidence les mécanismes par lesquels s’élabore le savoir humain et se développent les religions. Sur ce dernier point, du reste, les diverses interventions de Sganarelle ne sont pas sans rappeler les miracles du Christ, souvent envisagé à cette époque dans sa fonction de « médecin des âmes » : guérisons miraculeuses de muets, de paralytiques et de « gens qui etiants morts » (Acte II, sc. 1), crédit étendu loin à la ronde.
Comme dans Don Juan, comme dans Le Malade imaginaire quelques années plus tard, la médecine fait office de substitut de la religion, qu’il est très délicat d’évoquer en scène (Molière est en train d’en faire la douloureuse expérience à l’occasion du Tartuffe)… La démonstration n’en vise pas moins à mettre en évidence comment « l’erreur se répand ».

Illustration de Moreau le Jeune pour Le Médecin malgré lui, 1813
Illustration de Moreau le Jeune pour Le Médecin malgré lui, 1813 |

© Bibliothèque nationale de France

Sous cet angle Le Médecin malgré lui fait référence à un épisode tout récent : au printemps de cette même année 1666, on avait ardemment débattu, parmi les savants d’outre-Manche, du crédit qu’il fallait accorder à un thaumaturge dénommé Greatrakes1, qui opérait à Londres des guérisons semblables à celles de Sganarelle. Les échos de ces échanges nourris étaient parvenus jusque dans les milieux scientifiques parisiens, au sein desquels était alors en voie de constitution l’Académie royale des Sciences

Notes

  1. Pour en savoir plus, lire l’article de La Science pittoresque du 31 janvier 1862

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