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L’expédition d’Égypte de Bonaparte

Vue de la salle dédiée aux séances de l'Institut d'Égypte
Vue de la salle dédiée aux séances de l'Institut d'Égypte

© Bibliothèque nationale de France

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Tournant majeur dans les relations entre la France et la Méditerranée, la campagne d’Égypte, entreprise à partir de 1798, est la concrétisation d’un rêve de conquête dont les prémisses remontent au règne de Louis XIV. Voulue par le Directoire, elle permit de fonder l’égyptologie moderne tout créant un jalon majeur dans la découverte de l’Orient, qui fascina les artistes durant tout le 19e siècle.

Bonaparte en Égypte

Pour le régime du Directoire, qui gouvernait alors la France, l’expédition d'Égypte devait tout d’abord permettre d’ouvrir un nouveau front, loin du territoire national, où la confrontation avec l'Angleterre pourrait se poursuivre. Elle visait aussi à éloigner d’Europe le jeune et populaire général Bonaparte, auréolé de gloire après ses victoires en Italie en 1796 et 1797, mais considéré comme un ambitieux, soupçonné de vouloir fomenter un coup d’État. Dépourvu d’une armée organisée ou d’une administration forte, l’Égypte était considérée par le Directoire comme une conquête facile, tiraillée entre l’autorité lointaine de l’Empire ottoman et la domination plus violente de la caste militaire des mamelouks, qui gouvernaient l’Egypte pour le compte de l’empire ottoman. D’un point de vue économique, l’Égypte offrait également à la France une ouverture vers les routes commerciales de l’Extrême-Orient, les négociants français ayant du mal à s’implanter au Caire ou à Alexandrie. En outre, l’art de l’Égypte ancienne fascinait l’Europe depuis le 17e siècle, époque de l’apparition des premiers objets égyptiens dans les collections princières et aristocratiques. Malgré l’intention coloniale évidente, le but officiel de l’expédition était également scientifique, un groupe de 167 savants, ingénieurs, dessinateurs, architectes et naturalistes devant suivre l'armée.

L’expédition leva l’ancre de Toulon le 19 mai 1798. Elle comptait 40 000 hommes et 10 000 marins, répartis sur plus de 400 navires, sans oublier 150 savants. Le 20 mai 1798 à Toulon, Bonaparte monta à bord de l’Orient. Après avoir pris Malte en juin, la flotte arriva le 2 juillet en rade d’Alexandrie, bientôt enlevée aux janissaires. Le 21 juillet, lors de la bataille des Pyramides, Bonaparte défit les mamelouks commandés par Mourad Bey. Le lendemain, il s’installa finalement au Caire, d’où il comptait organiser la conquête du pays. Toutefois, le 1er août, la flotte française fut détruite par une escadre anglaise lors de la bataille d’Aboukir : l’armée française était désormais prisonnière de l’Égypte.

Réformes politiques, études scientifiques

Refusant de s’avouer vaincu, Bonaparte entreprit de réformer le pays sur le modèle français : célébration des fêtes républicaines, création de journaux, réorganisation de l’administration locale, réforme de la collecte des impôts, menée avec l’aide de notables locaux. Il siégea ainsi au sein d’un Divan établi au Caire, s’appuyant sur l’autorité civile des cheikhs et des chefs religieux, les oulémas, avec qui il conclut un fragile statu quo. Il renforça également son armée, dont le moral faiblissait, en levant des troupes auxiliaires locales et en se ralliant une partie des mamelouks. Ces réformes se heurtèrent à l’incompréhension des populations et à l’ironie des notables pour qui les grands discours où le général en chef se présentait comme un envoyé divin n'étaient que de la poudre aux yeux. L’intéressé n'y croyait pas non plus : lecteur de la Bible et du Coran, il considérait la religion comme un simple outil politique.

C’est en me faisant catholique que j’ai gagné la guerre en Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais un peuple juif, je rétablirais le Temple de Salomon.

Napoléon Bonaparte, Déclaration au Conseil d’État, 1er août 1801

Le 22 août, la fondation de l’Institut d’Égypte permit de lancer des recherches sur la topographie, l’histoire, l’art, l’archéologie et la culture de l’Égypte moderne et antique, concrétisant l'ambition scientifique sans précédents de l’expédition. Parmi les savants se trouvaient des personnages aussi brillants que « l’antiquaire » Vivant Denon, le naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire, le chimiste Berthollet ou le mathématicien Gaspard Monge.

Les savants de la Commission des sciences et des arts au jardin de l'Institut d'Égypte au Caire
Les savants de la Commission des sciences et des arts au jardin de l'Institut d'Égypte au Caire |

© Bibliothèque nationale de France

Vers l’échec militaire

L’armée française avait cependant subi de lourdes pertes, et la révolte du Caire le 21 octobre, encouragée en sous-main par des agents de l'Angleterre et de la Turquie, montra que la soumission du pays n’était pas complète. La répression fut brutale, mais Bonaparte comprit la fragilité de sa situation. Les chefs mamelouks Ibrahim Bey et Mourad Bey s’étaient réfugiés dans la Haute-Égypte et la guérilla faisait rage dans le reste du pays. Les troubles réprimés, Bonaparte apprit que l’Empire ottoman venait de déclarer la guerre à la France et que le chef Djezzar Pacha occupait le fort d’El-Arich, à la frontière de la Palestine, d’où il comptait partir délivrer l'Égypte. Il décida d’attaquer le premier et monta une expédition militaire forte de 13 000 hommes, qui se mit en route à travers le désert.

Le fort d’El-Arich pris le 19 février 1799, l’armée française marcha sur Gaza puis sur la place forte stratégique de Jaffa, où de violents combats eurent lieu du 3 au 7 mars. Après la reddition de la ville, Bonaparte fit exécuter plus de 2 000 prisonniers ottomans : les lois de la guerre l’y autorisaient, mais il ne manifesta aucun état d’âme. La conquête fut suivie d’une épidémie de peste. Au cours du siège de Saint-Jean d’Acre, qui dura du 20 mars au 21 mai, l’armée d'Égypte échoua à prendre la ville à la garnison ottomane de Djezzar Pacha, appuyée par la Royal Navy et défendue par l’émigré Antoine de Phélippeaux, excellent artilleur et ancien condisciple de Bonaparte à l’École militaire. Cette campagne de quatre mois se solda par un échec.

Les pestiférés de Jaffa
Les pestiférés de Jaffa |

Photo (C) RMN-Grand Palais (musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau) / Franck Raux

Épuisée, l’armée d’Égypte regagna le Caire en juin pour repartir immédiatement vers Alexandrie où eut lieu la seconde bataille d’Aboukir, le 25 juillet. Bonaparte parvint à vaincre l’armée ottomane appuyée par la flotte britannique de Sidney Smith, une victoire qui permit aux Français de gagner un répit. Mais la conquête de l’Égypte s’avérait intenable. Bonaparte embarqua secrètement pour la France le 23 août. Il débarqua à Fréjus le 8 octobre puis se rendit à Paris où il ne tarda pas à conquérir le pouvoir. En Égypte, le commandement passa aux mains du général Kléber, qui tenta immédiatement de négocier avec les Anglais et les Ottomans. Malgré une nouvelle victoire à Héliopolis le 18 mars 1800, l’assassinat de Kléber le 14 juin suivant déstabilise les Français. Son successeur, le général Menou – qui s’était converti à l’islam –, parvint encore à se maintenir en Égypte, remportant même une importante victoire à Canope le 21 mars 1801, avant de s’enfermer dans Alexandrie jusqu’au 31 août, date de sa reddition. Il obtint des Anglais le rapatriement de son armée en France avec armes et bagages, mais dut accepter d’abandonner une partie du matériel scientifique accumulé, dont la célèbre pierre de Rosette, découverte fortuitement le 19 juillet 1799 par le lieutenant Pierre-François-Xavier Bouchard et qui devait plus tard permettre à Champollion de percer le mystère des hiéroglyphes.

La Pierre de Rosette
La Pierre de Rosette |

Photo (C) Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Décamps

La naissance de l’égyptologie

Échec sur le plan militaire, l’expédition fut un succès d’un point de vue scientifique et culturel. La découverte de l’Égypte antique fascina l’Europe artistique et savante. Les récits parfois enjolivés de la campagne vinrent bientôt nourrir la légende napoléonienne. Le style « retour d’Égypte » fit fureur sous le Consulat et l’Empire, tandis que l’orientalisme fascina les peintres et les écrivains pendant plusieurs décennies.

Frontispice de la Description de l’Égypte
Frontispice de la Description de l’Égypte |

© Bibliothèque nationale de France

Hypogée de Thèbes
Hypogée de Thèbes |

© Bibliothèque nationale de France


La monumentale Description de l’Égypte, publiée de 1809 à 1829, comportait plus de 1 000 planches dont le frontispice de chaque volume présentait des scènes idéalisées coloriées à la main. Elle ouvrit la voie aux grandes études sur la civilisation des pharaons, marquées par le déchiffrement des hiéroglyphes par Champollion en 1822, l’ouverture du musée égyptien par Charles X au Louvre en 1826, et enfin l’installation de l’obélisque de Louxor place de la Concorde en 1836. Durant des décennies, la concurrence entre égyptologues français et anglais fit rage, même si la France et l’Égypte entretinrent des rapports privilégiés tout au long du siècle, concrétisés par des voyages, des échanges commerciaux et diplomatiques.

Conflit sanglant à l’utilité incertaine, l’expédition d’Égypte a donc malgré tout permis à l’Égypte de s’ouvrir au monde et de lancer des échanges avec l’Europe qui se développeront tout au long du 19e siècle.

Érection de l'Obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde à Paris
Érection de l'Obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde à Paris |

© Bibliothèque nationale de France

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© Bibliothèque nationale de France

L’Egypte vue par Napoléon | La #BnFDansMonSalon

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