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Molière sur scène hier et aujourd’hui

Le Malade imaginaire, mise en scène de Jean-Marie Villégier, direction musicale de William Christie
Le Malade imaginaire, mise en scène de Jean-Marie Villégier, direction musicale de William Christie

Photo Arts florissants © Michel Szabo

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Du lendemain de sa mort jusqu’à aujourd’hui, on n’a jamais cessé de jouer les pièces de Molière que ce soit au 18e siècle dans la continuité du siècle de Louis XIV, pendant la Révolution française où la plus grande partie de son répertoire est restée d’actualité, ou encore dans les siècles suivants où ses personnages et ses situations ont pris de plus en plus une valeur universelle. La Comédie-Française a longtemps eu le monopole sur son répertoire. Ce n’est vraiment qu’au 20e siècle avec les mises en scène d’André Antoine et de Jacques Copeau que Molière s’ouvre à toutes les scènes.

Le règne de l’interprétation

François Augé interprétant Tartuffe
François Augé interprétant Tartuffe |

Bibliothèque nationale de France

Jusqu’à la période romantique, c’est l’interprétation qui domine. Les acteurs et les actrices qui se succèdent dans les grands rôles du répertoire marquent plus les spectateurs que les décors et costumes qui changent peu au cours des décennies. Certes les comédiens s’inscrivent aussi dans la tradition et reprennent les jeux de scène de leurs prédécesseurs, mais ils impriment aux personnages leur propre tempérament. Du Croisy, créateur du rôle de Tartuffe, était jovial et tout en rondeur, « gros et gras, le teint vrai et la bouche vermeille ». François Augé, un des grands interprètes du rôle au 18e siècle, était à la fois plus austère dans son allure et plus grossier dans son jeu. L’importance de la personnalité et du style de l’acteur ou de l’actrice demeure par la suite, du Tartuffe torturé de Robert Hirsch au Tartuffe sensuel de Christophe Montenez en 2022. Mais parallèlement la mise en scène a pris une place croissante et a démultiplié les lectures de l’œuvre.

Le retour au texte

Jacques Copeau est à l’origine d’une réforme radicale de la scène. Adepte du plateau nu et du retour au texte, il veut débarrasser Molière des ornements et de la tradition pour revenir aux origines. Sa mise en scène des Fourberies de Scapin est emblématique de ce choix. Le spectacle se donne sur de simples tréteaux de théâtre où les acteurs évoluent dans un style proche de la farce et de la commedia dell’arte.

Les fourberies de Scapin, mise en scène de Jacques Copeau
Les fourberies de Scapin, mise en scène de Jacques Copeau |

Bibliothèque nationale de France

Dans sa filiation, ce sont les metteurs en scène du Cartel qui renouvellent Molière, notamment Louis Jouvet qui monte en 1936 L’École des femmes dans un décor mobile inédit imaginé par Christian Bérard et redonne tout son éclat au personnage oublié de Don Juan en 1947. Classicisme, sobriété et primauté du texte inspirent encore les spectacles de Jean Vilar, que ce soit L’Avare qu’il monte pour l’ouverture du Théâtre National Populaire ou Dom Juan qu’il interprète lui-même aux côtés de Daniel Sorano en Sganarelle et à qui il donne toute sa puissance ironique et son audace spirituelle. À la génération suivante, Roger Planchon, inspiré par la dramaturgie de Bertold Brecht, donne de nouvelles lectures de George Dandin dont il souligne les enjeux de classe ou du Tartuffe dans lequel il suggère une attirance homosexuelle entre Orgon et Tartuffe.

Louis Jouvet en costume de scène dans Dom Juan
Louis Jouvet en costume de scène dans Dom Juan |

© Photo Thérèse Le Prat / Bibliothèque nationale de France

Don Juan (Jean Vilar) et Sganarelle (Daniel Sorano) dans Dom Juan, mise en scène de Jean Vilar
Don Juan (Jean Vilar) et Sganarelle (Daniel Sorano) dans Dom Juan, mise en scène de Jean Vilar |

© Photo Agnès Varda, avec son accord gracieux / Bibliothèque nationale de France

La Comédie-Française n’a pas été tout de suite touchée par ce renouvellement des esthétiques. Les années 1950 sont pourtant des années brillantes où les mises en scène de Jean Meyer dans des décors et costumes de Suzanne Lalique remportent des succès inouïs en France et dans le monde entier. Le Bourgeois gentilhomme en particulier dont le rôle-titre est interprété par Louis Seigner franchit le rideau de fer jusqu’à Moscou puis traverse l’Atlantique et conquiert le public américain. La programmation évolue à partir de la fin des années 1960 dans la Maison de Molière avec le Dom Juan mis en scène par Antoine Bourseiller, costumes de cuir et décors abstraits d’Oskar Gustin, ou Les Fourberies de Scapin, de Jacques Echantillon, représentées dans une ambiance de cirque aux couleurs vives très seventies.

Le Médecin volant, farce de Molière, mise en scène de Dario Fo
Le Médecin volant, farce de Molière, mise en scène de Dario Fo |

Photo © Daniel Cande / Bibliothèque nationale de France

En 1990, Dario Fo réconcilie Comédiens-Français et Comédiens italiens en montant Le Médecin volant et Le Médecin malgré lui dans l’esprit de la commedia dell’arte. Dès lors on verra cohabiter à la Comédie-Française des mises en scène centrées sur l’intelligence du texte et la virtuosité d’interprétation des comédiens comme Dom Juan de Jacques Lassalle, Le Malade imaginaire de Claude Stratz, L’Avare de Catherine Hiegel, Les Fourberies de Scapin de Denis Podalydès ou Le Misanthrope de Clément Hervieu-Léger, avec des mises en scène plus libres voire débridées comme Le Bourgeois gentilhomme de Christian Hecq ou Les Précieuses ridicules de Stéphane Varupenne et Sébastien Pouderoux. Quant à la dernière version du Tartuffe due à Ivo van Hove, elle innove au point de donner pour la première fois la version en trois actes de la pièce interdite par Louis XIV et restituée par l’historien Georges Forestier.

Le retour vers les formes d’origine

Paradoxalement la Comédie-Française échappe au mouvement de retour vers les origines qui naît à la fin du 20e siècle. Initié par le metteur en scène Jean-Marie Villégier et le chef d’orchestre William Christie, à la tête des Arts florissants, ce mouvement, stimulé par le renouveau de la musique baroque, ambitionne de faire représenter les œuvres de Molière, et particulièrement ses comédies-ballets, dans des conditions les plus proches possibles de celles de leur création. Ainsi Villégier rend-il au Malade imaginaire non seulement son décor et ses costumes mais l’ensemble de ses divertissements avec la musique composée par Marc-Antoine Charpentier. Après lui Benjamin Lazar se lance dans une entreprise de même nature avec Le Bourgeois gentilhomme, qu’en outre il fait interpréter avec la prononciation restituée du 17e siècle et en l’éclairant aux bougies. À l’occasion du quadricentenaire, le Théâtre Molière Sorbonne, animé par les historiens les mieux informés, donne à l’Opéra royal du Château de Versailles, une des reconstitutions les plus fidèles à la création en 1673.

Le Bourgeois gentilhomme, mise en scène de Benjamin Lazar
Le Bourgeois gentilhomme, mise en scène de Benjamin Lazar |

Photo © Marco Borggreve, 2004

Émancipée des traditions, la postérité de Molière sur les planches est depuis un siècle en pleine expansion, qu’il s’agisse de revenir à la lettre des origines, de le trahir sans vergogne ou simplement de le relire. De Patrice Chéreau et son Dom Juan à Ariane Mnouchkine et son Tartuffe, l’œuvre apparaît avec tout son potentiel politique et engagé. Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez ou Jacques Lassalle montrent par leur lecture serrée et personnalisée de l’œuvre toute sa richesse sur la nature humaine. Les spectacles joyeusement irrévérencieux de Jérôme Savary, Dan Jemmett ou Macha Makeieff illustrent l’intemporalité et la plasticité de sa puissance comique. Ainsi Molière sans cesse renouvelé reste-t-il vivant de génération en génération.

Provenance

Cet article a été publié à l’occasion de l’exposition Molière, le jeu du vrai et du faux, présentée à la BnF du 27 septembre 2022 au 15 janvier 2023.

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