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Extrait

Un rêve organique

Denis Diderot, Le rêve de d'Alembert, 1769

D’Alembert, le savant rationnel, se laisse aller, dans son rêve, à une vision du monde où il n’y a pas d’identité, pas de différence entre le minéral, l’animal, le végétal, pas de différence entre le masculin et le féminin. Tout cela est mouvant, tout bouge et se transforme. Melle de Lespinasse raconte au médecin Bordeu le « délire » somnambulique de d’Alembert, sans paraître en comprendre la dimension érotique ni l’origine physiologique.
 
Melle DE L’ESPINASSE. – Ensuite il s’est mis à marmotter je ne sais quoi de graines, de lambeaux de chair mis en macération dans de l’eau, de différentes races d’animaux successifs qu’il voyait naître et passer. Il avait imité avec sa main droite le tube d’un microscope, et avec sa gauche, je crois, l’orifice d’un vase. Il regardait dans le vase par ce tube, et il disait : « Voltaire en plaisantera tant qu’il voudra, mais l’Anguillard a raison ; j’en crois mes yeux ; je les vois : combien il y en a ! comme ils vont ! comme ils viennent ! comme ils frétillent !… » Le vase où il apercevait tant de générations momentanées, il le comparait à l’univers ; il voyait dans une goutte d’eau l’histoire du monde. Cette idée lui paraissait grande ; il la trouvait tout à fait conforme à la bonne philosophie qui étudie les grands corps dans les petits. Il disait : « Dans la goutte d’eau de Needham, tout s’exécute et se passe en un clin d’œil. Dans le monde, le même phénomène dure un peu davantage ; mais qu’est-ce que notre durée en comparaison de l’éternité des temps ? Moins que la goutte que j’ai prise avec la pointe d’une aiguille, en comparaison de l’espace illimité qui m’environne. Suite indéfinie d’animalcules dans l’atome qui fermente, même suite indéfinie d’animalcules dans l’autre atome qu’on appelle la Terre. Qui sait les races d’animaux qui nous ont précédés ? qui sait les races d’animaux qui succéderont aux nôtres ? Tout change, tout passe, il n’y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin ; il n’en a jamais eu d’autre, et n’en aura jamais d’autre.
« Dans cet immense océan de matière, pas une molécule qui ressemble à une molécule, pas une molécule qui ressemble à elle-même un instant : Rerum novus nascitur ordo, voilà son inscription éternelle… » Puis il ajoutait en soupirant : « vanité de nos pensées ! ô pauvreté de la gloire et de nos travaux ! ô misère ! ô petitesse de nos vues ! Il n’y a rien de solide que de boire, manger, vivre, aimer et dormir… Mademoiselle de l’Espinasse, où êtes-vous ? — Me voilà. » — Alors son visage s’est coloré. J’ai voulu lui tâter le pouls, mais je ne sais où il avait caché sa main. Il paraissait éprouver une convulsion. Sa bouche s’était entr’ouverte, son haleine était pressée ; il a poussé un profond soupir, et puis un soupir plus faible et plus profond encore ; il a retourné sa tête sur son oreiller et s’est endormi. Je le regardais avec attention, et j’étais toute émue sans savoir pourquoi, le cœur me battait, et ce n’était pas de peur. Au bout de quelques moments, j’ai vu un léger sourire errer sur ses lèvres ; il disait tout bas : « Dans une planète où les hommes se multiplieraient à la manière des poissons, où le frai d’un homme pressé sur le frai d’une femme… J’y aurais moins de regret… Il ne faut rien perdre de ce qui peut avoir son utilité. Mademoiselle, si cela pouvait se recueillir, être enfermé dans un flacon et envoyé de grand matin à Needham… » Docteur, et vous n’appelez pas cela de la déraison ?
 BORDEU. – Auprès de vous, assurément.
 Melle DE L’ESPINASSE. – Auprès de moi, loin de moi, c’est tout un, et vous ne savez ce que vous dites. J’avais espéré que le reste de la nuit serait tranquille.
 BORDEU. – Cela produit ordinairement cet effet.
 Melle DE L’ESPINASSE. – Point du tout ; sur les deux heures du matin, il en est revenu à sa goutte d’eau, qu’il appelait un mi…cro…
 BORDEU. – Un microcosme.
 Melle DE L’ESPINASSE. – C’est son mot. […]

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