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Extrait

En lisant en écrivant

Julien Gracq, En lisant en écrivant, Éditions José Corti, 1980
Dans En lisant en écrivant, Julien Gracq souligne l’importance du continuum existant entre la lecture et l’écriture. L’essai tient un propos essentiel sur les enjeux littéraires. Le passage suivant montre l’importance qu’il accorde au cadre, au paysage, en écrivain-géographe.

Qu'est-ce qui nous parle dans un paysage ?

Quand on a le goût surtout des vastes panoramas, il me semble que c'est d'abord l'étalement dans l'espace - imagé, apéritif - d'un « chemin de la vie », virtuel et variantable, que son étirement au long du temps ne permet d'habitude de se représenter que dans l'abstrait. Un chemin de la vie qui serait en même temps, parce qu'éligible, un chemin de plaisir. Tout grand paysage est une invitation à le posséder par la marche ; le genre d'enthousiasme qu'il communique est une ivresse du parcours. Cette zone d'ombre, puis cette nappe de lumière, puis ce versant à descendre, cette rivière guéable, cette maison déjà esseulée sur la colline, ce bois noir à traverser auquel elle s'adosse, et, au fond, tout au fond, cette brume ensoleillée comme une gloire qui est indissolublement à la fois le point de fuite du paysage, l'étape proposée de notre journée, et comme la perspective obscurément prophétisée de notre vie. « Les grands pays muets longuement s'étendront...  » mais pourtant ils parlent ; ils parlent confusément, mais puissamment, de ce qui vient, et soudain semble venir de si loin, au-devant de nous.

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