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Puissance et crise du monde rural

La vigne
La vigne

© Bibliothèque nationale de France

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La relative prospérité du milieu du Moyen Âge favorise tout autant le pouvoir des seigneurs qu’une forme d’émancipation de la population paysanne. Mais à partir du 14e siècle, la croissance s’essouffle. Les derniers défrichements sont peu productifs, la production stagne, disettes et famines refont leur apparition. Un équilibre fragile est rompu, tandis que s’abattent sur la population peste et conflits.

Tandis que s’étendaient les cultures et que se modifiait le paysage, des transformations capitales affectaient le monde rural du haut en bas de l’échelle sociale.

Le pouvoir seigneurial

Partout en Europe occidentale, les propriétaires fonciers laïques et ecclésiastiques de quelque envergure se sont peu à peu mués en seigneurs, c’est-à-dire en personnages qui ne se contentaient plus de gérer leurs terres et d’en percevoir les fruits, mais qui se sont efforcés d’exercer une domination personnelle sur la paysannerie tout entière. Cette domination a pris la forme de droits très lucratifs, dont les seigneurs fixaient le montant à leur guise et qu’ils ont de plus en plus souvent perçus en numéraire : droits de justice (qui impliquaient la perception des amendes) ; "banalités" diverses (taxes à payer pour l’utilisation – du reste obligatoire – du moulin, du four, du pressoir construits par le seigneur) ; taille (somme à verser pour la protection accordée par le seigneur) ; tonlieux et péages.

Panorama de l’économie
Panorama de l’économie |

© Bibliothèque nationale de France

Ces exactions se sont développées surtout en Europe continentale, où les seigneurs ont tiré parti de la faiblesse du pouvoir royal ; en Angleterre, la royauté, plus puissante, a su beaucoup mieux contenir les menées seigneuriales.

En ses débuts, la montée du pouvoir seigneurial, qui a commencé à se faire jour quand s’est affaissée l’autorité des Carolingiens, a eu pour conséquence l’uniformisation de la condition paysanne, car les paysans libres, soumis de gré ou de force à l’emprise des seigneurs, ont glissé inexorablement dans une dépendance certaine.

L’émancipation paysanne

Ce sont les grands défrichements qui ont donné aux paysans les moyens de se défendre contre l’arbitraire des seigneurs et d’améliorer ainsi leur sort. Les seigneurs, qui avaient tout intérêt à la mise en culture de leurs friches et de leurs forêts, n’ont en effet pu attirer des colons défricheurs qu’en leur accordant des conditions favorables. Cela a été le point de départ d’un large mouvement d’émancipation des populations, mouvement qui s’est traduit par la concession de franchises qui fixaient, en les limitant, les droits seigneuriaux. Ces franchises ont été accordées aussi à ceux qui restaient sur les terres cultivées de longue date, car les seigneurs craignaient la fuite des paysans en quête de conditions meilleures, en particulier des serfs soumis aux corvées.

Le casse-croûte des bûcherons
Le casse-croûte des bûcherons |

© Bibliothèque nationale de France

Parallèlement à l’émancipation paysanne s’est produite une évolution dans le mode d’exploitation des terres. La disparition, sinon totale, du moins généralisée, des corvées a conduit les seigneurs à se désintéresser du faire-valoir direct et à lotir la réserve en tenures. Les conditions d’exploitation des tenures ont, elles aussi, évolué et ont souvent abouti au fermage et au métayage.

Les défrichements s’avèrent donc avoir eu, à tous égards, une grande importance. Ils n’ont pu se faire que grâce à une population – et donc à une main-d’œuvre – devenue peu à peu plus abondante. À cet égard, il est probable qu’une certaine stabilisation de la société à l’époque carolingienne a permis l’amorce d’un essor démographique qui n’a fait que s’amplifier avec l’accroissement des moyens de subsistance, lui-même produit par les défrichements. Croissance démographique et défrichements se sont en quelque sorte épaulés mutuellement, l’ensemble du processus aboutissant non seulement à un peuplement plus dense des campagnes, comme en témoigne l’éclosion de nombreux villages partout en Europe occidentale, mais aussi à l’apparition d’une population citadine de plus en plus importante, que ce soit dans les anciennes villes romaines sortant enfin d’une longue léthargie, ou qu’il s’agisse, comme dans tous les pays qui n’avaient pas fait partie de l’Empire romain, de centres urbains nouvellement fondés.

Village
Village |

© Bibliothèque nationale de France

La fin des défrichements

C’est au 12e siècle que ce vaste mouvement de croissance a atteint son apogée, leur arrêt s’est ensuite imposé. D’un côté parce que les terres qui auraient pu être éventuellement mises en culture étaient trop médiocres pour que les techniques agricoles d’alors en permettent une exploitation suffisamment rentable. Et en même temps parce que tout le système d’exploitation du sol reposait sur le respect d’un délicat équilibre entre les terres cultivées et les forêts, landes et autres lieux de pacage : tandis que les terres arables nourrissaient les hommes, la forêt et les terres incultes faisaient vivre un bétail que l’on souhaitait aussi nombreux que possible, car on en attendait le fumier pour engraisser les champs, mais que l’on ne pouvait pas trop accroître, sous peine d’épuiser les capacités nourricières des pâtures.

Ainsi, les grands défrichements, si porteurs de croissance pendant près de trois siècles, ont abouti à ce que les historiens ont appelé le cercle vicieux de l’économie agricole ancienne, qui est en fait celui d’une exploitation extensive du sol, caractérisée, en ses résultats, par des rendements agricoles très modestes, par l’incapacité à exploiter et à rentabiliser durablement les terres pauvres, et par une production fourragère pratiquement nulle.

Les derniers essartages
Les derniers essartages |

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Pour sortir de ce cercle vicieux, il aurait fallu développer une agriculture plus intensive, mais cela ne s’est guère produit qu’en Flandre (flamande et francophone) où, dès le 13e siècle, on a commencé à ensemencer la jachère et où l’on s’est efforcé de mieux fumer les terres en utilisant les déjections humaines produites en abondance par les centres urbains.

Au total, l’expansion agricole par la conquête de nouvelles terres arables avait donc ses limites, et c’est pourquoi le 13e siècle a été marqué par le ralentissement puis par l’arrêt des défrichements. Mais la croissance démographique, elle, s’est poursuivie, et il en est résulté un déséquilibre entre les moyens de subsistance et la population, qui a été désormais moins bien nourrie. Il s’est produit en même temps un tassement de la vie économique, tassement qui s’est transformé en marasme puis en véritable crise économique aux 14e et 15e siècles. La société tout entière, rurale et citadine, a été incapable de s’adapter assez vite aux nouvelles conditions et s’est fortement fragilisée.

La crise économique des 14e et 15e siècles

Déjà en proie à la disette lorsque la moisson n’était pas bonne, les populations n’ont pu résister aux catastrophes. Il y eut d’abord, dans une grande partie de l’Allemagne, en Angleterre, dans les anciens Pays-Bas et dans le nord de la France, la longue famine très éprouvante de 1314 à 1316, à la suite des récoltes désastreuses de 1314 et 1315. Puis ce fut la peste qui, venue d’Orient, emporta une bonne partie des populations d’Europe occidentale au milieu du 14e siècle. Enfin il y eut les malheurs de la guerre de Cent Ans. Le tout a entraîné un formidable recul démographique que les textes ne permettent pas de chiffrer avec précision, mais qu’ils font sentir en parlant de villages désertés et de terres cultivées retournant à la friche. Pour la France, on a estimé que la population, qui avait atteint 18 à 20 millions d’habitants avant les malheurs, n’était plus que de 9 à 10 millions à la fin de la guerre de Cent Ans.

Dans l’ensemble, la crise des 14e et 15e siècles a été cependant moins profonde que celle qui avait marqué l’Occident mille ans auparavant, et des signes de renouveau de la croissance agricole apparaissent vers 1470. Ainsi, malgré les déboires de la fin du Moyen Âge, les campagnes ont eu pendant un millénaire un rôle moteur pour toute la vie économique.

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