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À rebours

À rebours
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Dans À rebours de Joris-Karl Huysmans, le chapitre 4 du récit tourne autour du choix judicieux des gemmes dont parer une tortue afin d’associer au mieux les couleurs et les reflets de ces dernières à la décoration du sol. Malheureusement, sous le poids de tant de pierres rares, l’animal périt. Une parfaite mise en abyme, selon le professeur de littérature Allan H. Pasco, du destin déclinant du personnage de Des Esseintes.

« Cette tortue était une fantaisie venue à des Esseintes quelque temps avant son départ de Paris. Regardant, un jour, un tapis d’Orient, à reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit : il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes. […]
Il se détermina, en conséquence, à faire glacer d’or la cuirasse de sa tortue. […]
Une fois rapportée de chez le praticien qui la prit en pension, la bête fulgura comme un soleil, rayonna sur le tapis dont les teintes repoussées fléchirent, avec des irradiations de pavois wisigoth aux squames imbriquées par un artiste d’un goût barbare.
Des Esseintes fut tout d’abord enchanté de cet effet ; puis il pensa que ce gigantesque bijou n’était qu’ébauché, qu’il ne serait vraiment complet qu’après qu’il aurait été incrusté de pierres rares.
Il choisit dans une collection japonaise un dessin représentant un essaim de fleurs partant en fusées d’une mince tige, l’emporta chez un joaillier, esquissa une bordure qui enfermait ce bouquet dans un cadre ovale, et il fit savoir, au lapidaire stupéfié que les feuilles, que les pétales de chacune de ces fleurs, seraient exécutés en pierreries et montés dans l’écaille même de la bête. Le choix des pierres l’arrêta ; le diamant est devenu singulièrement commun depuis que tous les commerçants en portent au petit doigt ; les émeraudes et les rubis de l’Orient sont moins avilis, lancent de rutilantes flammes, mais ils rappellent par trop ces yeux verts et rouges de certains omnibus qui arborent des fanaux de ces deux couleurs, le long des tempes ; quant aux topazes, brûlées ou crues, ce sont des pierres à bon marché, chères à la petite bourgeoisie qui veut serrer des écrins dans une armoire à glace ; d’un autre côté, bien que l’Église ait conservé à l’améthyste un caractère sacerdotal, tout à la fois onctueux et grave, cette pierre s’est, elle aussi, galvaudée aux oreilles sanguines et aux mains tubuleuses des bouchères qui veulent, pour un prix modique, se parer de vrais et pesants bijoux ; seul, parmi ces pierres, le saphir a gardé des feux inviolés par la sottise industrielle et pécuniaire…
Décidément, aucune de ces pierreries ne contentait des Esseintes ; elles étaient d’ailleurs trop civilisées et trop connues. Il fit ruisseler entre ses doigts des minéraux plus surprenants et plus bizarres, finit par trier une série de pierres réelles et factices dont le mélange devait produire une harmonie fascinatrice et déconcertante. Il composa ainsi le bouquet de ses fleurs : les feuilles furent serties de pierreries d’un vert accentué et précis : de chrysobéryls vert asperge ; de péridots vert poireau ; d’olivines vert olive ; et elles se détachèrent de branches en almadine et en ouwarovite d’un rouge violacé, jetant des paillettes d’un éclat sec de même que ces micas de tartre qui luisent dans l’intérieur des futailles.
Pour les fleurs, isolées de la tige, éloignées du pied de la gerbe, il usa de la cendre bleue ; mais il repoussa formellement cette turquoise orientale qui se met en broches et en bagues et qui fait, avec la banale perle et l’odieux corail, les délices du menu peuple ; il choisit exclusivement des turquoises de l’Occident, des pierres qui ne sont, à proprement parler, qu’un ivoire fossile imprégné de substances cuivreuses et dont le bleu céladon est engorgé, opaque, sulfureux, comme jauni de bile.
Cela fait, il pouvait maintenant enchâsser les pétales de ses fleurs épanouies au milieu du bouquet, de ses fleurs les plus voisines, les plus rapprochées du tronc, avec des minéraux transparents, aux lueurs vitreuses et morbides, aux jets fiévreux et aigres. Il les composa uniquement d’yeux de chat de Ceylan, de cymophanes et de saphirines. Ces trois pierres dardaient, en effet, des scintillements mystérieux et pervers, douloureusement arrachés du fond glacé de leur eau trouble. L’œil de chat d’un gris verdâtre, strié de veines concentriques qui paraissent remuer, se déplacer à tout moment, selon les dispositions de la lumière. La cymophane avec des moires azurées courant sur la teinte laiteuse qui flotte à l’intérieur. La saphirine qui allume des feux bleuâtres de phosphore sur un fond de chocolat, brun sourd.
Le lapidaire prenait note à mesure des endroits où devaient être incrustées les pierres. Et la bordure de la carapace, dit-il à des Esseintes ? Celui-ci avait d’abord songé à quelques opales et à quelques hydrophanes ; mais ces pierres intéressantes par l’hésitation de leurs couleurs, par le doute de leurs flammes, sont par trop insoumises et infidèles ; l’opale a une sensibilité toute rhumatismale ; le jeu de ses rayons s’altère suivant l’humidité, la chaleur ou le froid ; quant à l’hydrophane elle ne brûle que dans l’eau et ne consent à allumer sa braise grise qu’alors qu’on la mouille. Il se décida enfin pour des minéraux dont les reflets devaient s’alterner : pour l’hyacinthe de Compostelle, rouge acajou ; l’aigue-marine, vert glauque ; le rubis-balais, rose vinaigre ; le rubis de Sudermanie, ardoise pâle. Leurs faibles chatoiements suffisaient à éclairer les ténèbres de l’écaille et laissaient sa valeur à la floraison des pierreries qu’ils entouraient d’une mince guirlande de feux vagues. »

Joris-Karl Huysmans, À rebours, Paris, Georges Crès, 1922, p. 71-74

Bibliothèque nationale de France

  • Date
    1903
  • Lieu
    Paris
  • Auteur(es)
    Joris-Karl Huysmans (1848-1907), auteur ; Auguste Lepère (1849-1918), graveur
  • Description technique
    Impression sur papier, gravure sur bois en couleur
  • Provenance

    BnF, Réserve des livres rares, RES M-Y2-64

    Joris-Karl Huysmans, À Rebours, Paris : pour les cent bibliophiles, 1903, p. 43.

  • Lien permanent
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