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Les textes fondateurs

Saint-Mathieu écrivant dans un codex
Saint-Mathieu écrivant dans un codex
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Inlassablement copiés, transmis, traduits, récités, psalmodiés, anciens et neufs à la fois, parfois se séparant, parfois se rejoignant dans des intuitions vertigineuses où l’humain semble s’embraser au bord de quelque chose d’irréductible, les textes fondateurs des trois monothéismes, dits abrahamiques, ont d’abord été une aventure...

La Parole au risque de l’écriture

Le dépôt d’une parole brûlante

Aventure d’écriture qui semble précédée d’un tremblement, car il s’agit pour elle de se faire le dépôt d’une parole brûlante, de laisser la place dans l’enclos du livre à la présence d’une signature de feu, de garder trace dans la rigidité propre à l’écrit de ce qui fut commotion, indicible rencontre, jaillissement. Aventure de transmission qui fait entrer le divin dans le risque des hommes, celui de la corruption du texte ou de ses supports, celui de la crispation identitaire, de la manipulation autoritaire ou encore de l’instrumentalisation par les pouvoirs. (Les scribes médiévaux couchant sur le parchemin le texte de la Bible étaient, dit-on, tellement impressionnés par la responsabilité écrasante qui leur incombait qu’ils avaient inventé la figure de Titivillus, diable affecté au scriptorium qu’ils pouvaient accuser de toutes les erreurs de transcription...)

La fidélité difficile à l’impact originel pourra au cours de l’histoire revêtir des formes variées, elle ne cessera jamais de chercher à maintenir le lien à la Parole fondatrice, à ouvrir à travers la lecture, le chant, la psalmodie ou la récitation liturgiques des chemins d’aller et retour.

Le visage du Dieu unique

Cette aventure du passage à l’écrit et de l’écrit au Livre que connaissent toutes les grandes religions (que l’on se souvienne de la réticence des érudits du védisme à transmettre par écrit leurs textes sacrés) est sans doute partagée avec une intensité particulière par les trois monothéismes abrahamiques puisque le passage qui y est sans cesse réitéré du polythéisme à l’affirmation du Dieu unique confère au texte une importance extrême : celui-ci s’y trouve en effet à l’endroit exact de ce qui peut faire lien entre l’homme et son dieu, toute représentation figurée étant désormais caduque. Quel visage donner à l’Unique, dès lors qu’il concentre en lui tous les attributs contradictoires répartis auparavant sur des myriades de dieux différents : la puissance et l’amour, le masculin et le féminin, le très proche et le très lointain, la nuit et le jour, le soleil et la lune ? C’est le texte désormais qui fonde, établit, garantit le lien des croyants à leur Dieu, même si son « original » se révèle à jamais introuvable. C’est le texte désormais qui opère le rassemblement du Multiple sous la bannière de l’Un, même s’il s’avère à tout moment comme « hanté » par un foisonnement qui ne cesse d’y faire retour... C’est le Livre qui peu à peu fédère la bibliothèque de récits plus ou moins épars, parfois contradictoires, de traditions diverses.

Le premier mot du livre de l'Exode
Le premier mot du livre de l'Exode |

© Bibliothèque nationale de France

Quand l’univers bruissait de dieux
Quand l’univers bruissait de dieux |

Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / P. et M. Chuzeville


Le prince apprend l’alphabet avec d’autres élèves
Le prince apprend l’alphabet avec d’autres élèves |

© Bibliothèque nationale de France

L’image se fait texte

Ici se joue le commencement d’une histoire. Il y a à prendre la mesure de la révolution que le monothéisme opère à travers sa lente et progressive émergence dans le rapport au monde, révolution comparable à celle qui s’accomplit à travers le passage de l’écriture idéographique à l’écriture alphabétique, désenchantant l’univers du texte jusque-là tout bruissant d’énigmes et de figures animées du monde, évidant le signe de sa valeur d’image pour laisser place en son centre à la coulée du logos. Le monothéisme engouffre l’esprit dans une passe étroite qui l’oblige à modifier ses points d’appui pour passer de divinités palpables à la nuée invisible d’une présence, de représentations anthropomorphes à un dessaisissement de toute projection ou fabrication imaginaire. « Tu ne te feras point d’image taillée de ton Dieu », cette injonction inscrite dans les tables de la Loi mosaïque instaure par effet de ricochet l’avènement du texte.

Avant que le Livre, la Torah, ne vienne, après la destruction du Temple en 70, remplacer le sanctuaire disparu, le texte vient remplacer ce qui est désormais désigné comme « idole », image projetée, image dévorante qui vise à faire main basse sur le Divin pour le manipuler.

Pentateuque
Pentateuque |

© Bibliothèque nationale de France

Une démarche sacrificielle

La substitution du texte, lieu de révélation discrète, à l’éclat provocant de l’ « idole » relève d’une démarche sacrificielle. On ne s’étonnera donc pas de retrouver le sacrifice au cours des trois monothéismes abrahamiques : sacrifice d’Isaac dans le judaïsme, sacrifice du fils de Dieu dans le christianisme, sacrifice d’Ismaël dans la tradition musulmane. Dans les trois traditions l’élan fondateur est celui d’une rupture, d’un arrachement – lekh lekha (qu’André Chouraqui traduit par « va pour toi » ), tel est l’appel qui met en route Abraham, de la part d’un Dieu qui échappant désormais à la vue se fait murmure dans l’oreille –, sa visée est une montée. La racine hébraïque ola, qui en exprime l’idée, associe deux significations, celle d’ « holocauste » et celle d’ « élever » : c’est le terme qui transmet à Abraham l’injonction divine présidant au sacrifice d’Isaac. Abraham, dans le contexte qui est le sien, l’entend comme une demande d’holocauste là où la pédagogie divine le conduit à discerner un autre sens, celui de « faire monter. » Le texte coranique, pour sa part, se gardera d’attribuer à Dieu l’injonction faite à Abraham de sacrifier son fils : c’est « en rêve » qu’Abraham croit en entendre l’ordre.

Sacrifier, au sens de faire la place au sacré, élever, faire monter, là se joue l’accès d’Abraham à la paternité, sa capacité à se séparer de son fils pour affirmer dans un même mouvement la place du Tout-Autre et de l’Autre. Sacrifier aussi au sens de faire la part au centre du texte à l’empreinte du Tout-Autre, laisser vide l’emplacement d’une marque de feu qui, à l’image du Buisson ardent révélé à Moïse, brûle sans se consumer.

Les liens des trois monothéïsmes aux textes fondateurs

S’il existe pour ces trois monothéismes un socle commun fondé en Abraham, s’il arrive à leurs textes fondateurs de se revendiquer d’une même naissance extraordinaire et de devoir pareillement laisser la place au sillage d’une présence en gardant actif le lien avec leur parole originelle, si se pose pour chacun d’eux avec une égale acuité la question du « lieu » qui fait lien (est-ce plutôt le message, ou plutôt le messager ? ), pour autant, chacun d’entre eux, ne serait-ce que parce qu’ils adviennent successivement, développe des relations particulières avec ses textes fondateurs.

Dans le sein d’Abraham se rassemblent les nations
Dans le sein d’Abraham se rassemblent les nations |

© BMC de Moulins (cliché R. Delambre)

Dans la tradition judaïque

Selon la tradition du judaïsme, le texte fondateur, celui de la Torah révélé à Moïse, aurait été donné en deux fois : les termes du Livre sont d’abord dictés par Dieu à Moïse en présence du peuple assemblé (Exode, XXIV, 4), puis les « dix commandements » en « dix paroles » sont gravés à deux reprises du doigt de Dieu sur les tables de pierre sur le mont Sinaï. Ce texte, dans son contenu comme dans sa réalisation matérielle, est la marque tangible de l’Alliance contractée par Dieu avec son peuple aux termes de laquelle l’obéissance à des règles éthiques remplace les anciens sacrifices. Il fonde en même temps les bases de la relation à Dieu et les règles du vivre ensemble. Il est gravé dans la pierre et pourtant inachevé puisque Moïse reçoit en même temps la « Loi écrite » et la « Loi orale », ce qui signifie que le texte reçu est porteur de toutes les lectures qui, au cours de l’histoire, le développeront en des actualisations incessantes.

Un homme entendit l’appel de Yahwé
Un homme entendit l’appel de Yahwé |

© Bibliothèque nationale de France

Moise renversant le veau d'or
Moise renversant le veau d'or |

© Bibliothèque nationale de France


À l’image de l’écriture hébraïque (écriture consonantique) qui place l’animation du texte (par l’adjonction de voyelles permettant de le prononcer) sous la responsabilité du lecteur, le texte biblique est, dans la tradition du judaïsme, ouvert à des lectures infinies qui placent l’avènement de Dieu sous la responsabilité permanente du croyant. Le texte ne peut être qu’infini, son inachèvement constitue le trésor voilé d’une promesse qui accompagne le peuple dans sa marche. Ainsi les tables données à Moïse voyagent-elles à l’intérieur de l’Arche, retirées à la vue, mais garantes de la fidélité d’un Dieu lointain qui entre ainsi comme acteur dans l’histoire des hommes.

Dans la tradition chrétienne

Dans la tradition chrétienne, la naissance parmi les hommes de Jésus, « fils » et « Verbe de Dieu », situe le Christ à la place exacte du Livre comme Parole vive accomplissant l’Écriture qui le précède. Les Évangiles ne sont pas signés de la main de Jésus : tardivement rédigés à la fin du 1er siècle pour les besoins de la prédication, ils revendiquent le statut de témoignage, de mémorial à plusieurs voix portant la trace d’une présence qui s’est retirée à la vue. Leur écriture et le projet de rassemblement qui l’habite répondent au danger de la perte tout en ne cessant de réaffirmer la nécessité de revenir à travers la lecture du texte à l’intensité d’une Parole qui est nourriture (c’est le sens de la liturgie, proclamation de la Parole), et à travers le sacrement eucharistique au secret partagé de la Présence du divin parmi les hommes.

De David à Jésus
De David à Jésus |

© Bibliothèque nationale de France

L'arbre de Jessé
L'arbre de Jessé |

© Bibliothèque nationale de France


La « Révélation » chrétienne énoncée dans les Évangiles (dont le nom signifie « bonne nouvelle » ) s’inscrit précisément dans le prolongement du judaïsme et de l’alliance mosaïque scellée au Sinaï ; le Christ issu de la lignée de David, qui en est la figure centrale, s’enracine dans l’attente messianique du peuple hébreu.

Mais l’irruption dans l’histoire du fils de Dieu crucifié et ressuscité opère dans cette alliance des bouleversements sans précédent : l’Incarnation (élaboration dogmatique ultérieure) donne un visage au Dieu caché dans la nuée de la tradition biblique (même si demeure en Dieu une part d’inaccessible, le Père n’étant visible qu’à travers le Fils) et l’Unité divine est habitée de trois personnes, le Père, le Fils et l’Esprit saint.

La sainte Trinité
La sainte Trinité |

© Bibliothèque nationale de France

De la Crucifixion à la Résurrection
De la Crucifixion à la Résurrection |

© Bibliothèque nationale de France


Enfin, la « royauté » du Christ ne s’accomplit pas dans la restauration de la monarchie davidique, mais sous les traits méconnaissables et énigmatiques du « Serviteur souffrant ».
À travers sa résurrection, la promesse de « salut » concerne désormais l’humanité entière, rendant inutile, selon la tradition théologique initiée par saint Paul, l’observance rituelle de certaines prescriptions énoncées par la loi mosaïque (la circoncision notamment).

Dans la tradition musulmane

Dans la tradition musulmane, le texte révélé à Muhammad dans la grotte du mont Hira est un texte dicté par l’Ange à partir d’un autre texte, inaccessible celui-là, le Coran incréé dont les Tables sont conservées dans les cieux. Son énoncé, qui arrive après les deux autres, a vocation conclusive (muslim, le terme arabe qui désigne le croyant « musulman », signifiant étymologiquement « le soumis », permet d’intégrer dans la nouvelle religion tous les anciens prophètes), il vient apporter un sceau ultime à toute prophétie, tout en accomplissant un retour absolu vers l’Origine, vers cet acte créateur qui place l’homme dans le souffle d’une respiration divine. Texte incantatoire révélé dans la fulgurance, il pulvérise le récit au profit d’une invitation répétée à l’adoration, invitation à se recevoir tout entier des mains du Créateur, à l’instar d’Abraham, père du monothéisme et premier muslim, premier à s’être absolument abandonné à la toute-puissance de la miséricorde divine (l’islam, dont le nom signifie « soumission », est sans doute la seule religion qui tire son nom d’une posture, celle d’un abandon sans réserve à Dieu).
La « Révélation » coranique est intimement liée à la langue arabe : « En vérité voici la Révélation du Seigneur des mondes en langue arabe claire : l’Esprit fidèle l’a descendue sur ton cœur, pour que tu sois d’entre ceux qui avertissent les hommes » (Coran, XXVI, 192-195). Elle n’en revendique pas moins une vocation universelle.

L’Annonciation
L’Annonciation |

Bibliothèque nationale de France

Le Coran inscrit le croyant dans une géographie sacrée orientée vers La Mecque et non plus vers Jérusalem, organisant ainsi une polarisation de l’architecture religieuse et de tous les actes du culte vers la Ka’ba.
Il reprend nombre de personnages des traditions précédentes tout en proposant des réécritures singulières. Il considère Jésus comme un prophète unique, Parole émanant de Dieu, mais refuse l’idée de sa filiation divine et s’élève contre l’affirmation trinitaire considérée comme un retour « associationiste » au polythéisme.

Médium mystérieusement flottant, l’écriture, lorsqu’elle est investie de cette impossible injonction de transporter la parole sacrée, se fait Écriture majuscule, refermant autour d’elle les murailles sacrées du Livre, comme pour mettre à l’abri le précieux héritage. Il arrive alors parfois que, pour protéger le texte de toute trahison, elle le mette tellement hors d’atteinte qu’il en devienne inaccessible, réservé à ceux-là seuls qui savent en faire l’exégèse.

Surmonter les pièges de l’écriture

Toute religion du Livre doit surmonter les pièges que lui tend l’écriture qui fixe et fige une révélation reçue dans le frémissement, arrête et pétrifie l’élan qui l’a fait naître à travers les chemins détournés de l’exil. Toute religion du Livre a donc nécessité de faire retour vers la vibration de son origine, non pour y découvrir le texte d’un « original » qui serait l’exact démoulage de la Parole divine, mais pour y dégager, à travers le foisonnement irrépressible des premiers textes, une ouverture aux souffles des pluriels, pour y respirer, dans l’aimantation de l’Un, le bruissement du Multiple.

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