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Le Misanthrope

Comédie représentée le 4 juin 1666 au Théâtre de la Salle du Palais-Royal par la Troupe du Roi
Le Misanthrope
Le Misanthrope

© Bibliothèque nationale de France

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Comédie atypique au sein de l’œuvre moliéresque, Le Misanthrope a fasciné des générations de commentateurs et d’interprètes. En mettant en scène le monde des salons de son époque, la pièce touche à un questionnement universel.

Un héros intransigeant

Le pouvoir de fascination de la pièce tient en premier lieu à l’attitude du personnage qui lui donne son titre : Alceste, le « misanthrope », l’homme qui refuse les compromis et adopte, face aux exigences de la vie humaine, des options qui, par leur fermeté et leur courage, suscitent à la fois admiration et rejet.

Le Misanthrope : Melle de Mars dans le rôle de Célimène
Le Misanthrope : Melle de Mars dans le rôle de Célimène |

© Bibliothèque nationale de France

Adepte de la sincérité absolue (ce qui lui vaudra la vénération de Jean-Jacques Rousseau), ennemi de toute forme d’hypocrisie jusqu’au refus de la politesse élémentaire, il se fait un point d’honneur à ne jamais tenir de discours flatteur, quitte à ruiner définitivement ses relations avec son interlocuteur.
Épris de justice, il refuse de « solliciter » (ce qui équivaudrait de nos jours à prendre un avocat) pour le procès dans lequel il est engagé.
Et surtout, amoureux d’une jeune femme volage (ce qu’on appelle à l’époque une coquette), il exige d’elle une soumission absolue à ses fantasmes de relation exclusive. Face aux obstacles qui dès lors s’accumulent, il prend, au dénouement de la pièce, la décision la plus radicale qui soit : le retrait du monde (autrement dit, le suicide social) et le renoncement à l’amour humain. La comédie se termine donc sans mariage !

Une autre forme d’humour

Pour le public de 1666, cette pièce s’est avérée aussi déroutante et séduisante qu’elle l’est pour le public moderne. Certes on y reconnaissait le prolongement de La Critique de LÉcole des femmes, qui se déroulait également dans un salon et faisait défiler une galerie de personnages similaire, articulée entre figures ridicules (prude, petits marquis, auteur) et individus raisonnables. On y retrouvait des thèmes que Molière, à l’instar des autres dramaturges des années 1660, avait déjà exploités à plusieurs reprises : jalousie amoureuse, bien-fondé des normes qui régissent la vie des gens du grand monde, réputation et médisance, apparence et « fond du cœur ».

Le Misanthrope
Le Misanthrope |

© Bibliothèque nationale de France

Mais le traitement qu’en propose Le Misanthrope se révèle complètement différent de l’approche parodique et bouffonne qui avait fait le succès des Précieuses ridicules ou de L’École des femmes. Dépourvue de grivoiserie, pauvre en lazzi, la pièce renonce presque complètement aux pratiques comiques qui étaient la marque de fabrique de la troupe de Molière.
À l’exemple de l’auteur de la Lettre qui accompagne la publication de la pièce (Donneau de Visé, un proche de Molière), les contemporains reconnaissaient que Le Misanthrope n’était pas destiné à faire rire, mais à procurer au public la satisfaction amusée qui résulte de l’observation de ce qui nous entoure : « rire dans l’âme », conformément à l’effet que produisait le genre de la satire en vers, en pleine vogue à cette époque (Boileau).

Le « portrait du monde »

Autrement dit, Le Misanthrope est avant tout un « portrait du monde », permettant de prendre la pleine mesure des « mœurs du siècle » (autres formules de Donneau de Visé). La comédie affiche son ambition de fournir une représentation fidèle des comportements humains et des problèmes qu’ils posent à la vie en communauté : les usages de civilité (jusqu’où doit-on se plier à cette forme d’hypocrisie ?), les jugements sur autrui (où commence la médisance ?), la propension au litige, la nature de l’amitié et ses exigences. Et bien évidemment, au cœur de ce programme, la description des conduites adoptées dans le domaine de l’amour qui, selon la conception du public de Molière, fonde l’activité humaine.

Audio

Le Misanthrope, de Molière, acte I, scène I


La relation amoureuse doit-elle être envisagée comme un jeu à parts égales ? comme une transaction (ainsi que le pensent les deux marquis Acaste et Clitandre) ? peut-on légitimement aspirer à un contrôle absolu sur la personne aimée ? quand on aime, doit-on chercher à corriger l’être cher ? l’amour permet-il de rester lucide sur l’individu qui nous a séduit ? Autant d’interrogations qui correspondent à ces « questions d’amour » qui occupaient les esprits dans les salons et qui n’ont en rien perdu de leur acuité.

Émotions intenses

M. Edmond Geffroy, de la Comédie Française, dans le rôle d'Alceste, dans Le Misanthrope
M. Edmond Geffroy, de la Comédie Française, dans le rôle d'Alceste, dans Le Misanthrope |

© Bibliothèque nationale de France

Ce vaste panorama des comportements humains n’a rien d’un sage exposé déclinant posément tous les cas de figure. La composition de la pièce ne ménage pas les confrontations de points de vue (Alceste contre son ami Philinte, la coquette contre la prude) ni les situations spectaculaires (la coquette dévoilée par sa correspondance, le misanthrope confronté à l’auteur d’un sonnet qui lui demande de l’évaluer, l’amoureux jaloux qui demande des comptes).
Le spectateur voit se dérouler sous ses yeux un conflit de valeurs, face auquel il ne peut rester indifférent, tant les antagonismes le ramènent au cœur de ses propres pratiques et convictions. Séduit par Alceste, dont il est amené à penser néanmoins qu’il a tort, pris de court par l’évolution des péripéties, surpris par l’issue de la pièce, il vit une expérience émotionnelle aussi intense que celle qu’offre à cette époque la tragédie.

Molière auteur moral

Mais Le Misanthrope s’impose également comme œuvre destinée à la lecture et à la méditation, ce qui assurera son prestige dès sa création et jusqu’à nos jours. Non seulement en raison du soin extrême apporté à la composition et à la versification du texte (les tirades sont toutes des morceaux d’anthologie), mais également par la manière dont Molière donne à son propos une dimension générale de réflexion sur la « nature humaine ». La question essentielle que pose la comédie compte parmi les plus pressantes de de la philosophie morale depuis l’Antiquité. Elle peut être formulée ainsi : faut-il s’accommoder de l’état imparfait du monde ou entrer en conflit avec ses semblables pour tenter de le modifier ? De la manière dont chacun y répond dépend l’équilibre de la vie sociale. En abordant de front cette interrogation capitale aux yeux de ses contemporains, en opposant les points de vue d’Alceste l’intransigeant et de Philinte l’homme du monde imprégné de philosophie sceptique, Molière s’érige au statut le plus noble qui soit, celui d’un auteur moral. À ce titre également, Le Misanthrope demeure, à distance de trois siècles, une œuvre fascinante.

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