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La société de cour 

Un repas à la cour, almanach de 1711
Un repas à la cour, almanach de 1711

© Bibliothèque nationale de France

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La « société de cour » est une expression forgée par le sociologue allemand Norbert Élias : elle désigne une réalité sociale très contraignante pour les individus, soumise aux règles sophistiquées de « l’étiquette », et qui est intimement liée à l’exercice du pouvoir par Louis XIV, lorsqu’il fixe la vie mondaine à Versailles en mai 1682. C’est ce modèle français qui est imité dans d’autres pays monarchiques européens aux 17e et 18e siècles.

Un ensemble social composite et divisé

Formant un espace à part, la « société de cour » est un groupe hétérogène, parfois appelé « le monde », caractérisé par l’interdépendance de ses membres. Au cours du « processus de civilisation » (Norbert Elias), le 17e siècle voit évoluer conjointement les mœurs individuelles vers un plus grand raffinement et la construction d’un État monarchique vers une affirmation accrue du pouvoir, dans les domaines de l’armée, la justice et la fiscalité : la « société de cour » se transforme.

Barbier l'ainé, Frontispice pour Les Plaideurs, de Jean Racine
Barbier l'ainé, Frontispice pour Les Plaideurs, de Jean Racine
Celle-ci s’appuie sur un réseau mouvant de personnes dont le noyau central est constitué par la haute noblesse de cour (« le grand monde »), autour duquel gravitent des courtisans issus des milieux financiers ou de la Justice (« le Palais ») – qui sont l’objet de traits satiriques des moralistes ou des dramaturges. Le développement de la vénalité des charges sous Louis XIV provoque autour de l’aristocratie d’épée l’agrégation de bourgeois qui ont l’ambition d’acquérir des titres honorifiques, leur richesse leur permettant de satisfaire leur soif de progression sociale et de notabilité. Le besoin d’argent de vieilles familles nobles pour continuer à tenir leur rang contribue également à l’évolution de la société française par le jeu de mariages avec la noblesse de robe ou le monde de la finance. Aussi serait-il préférable de parler de « nébuleuse » (Alain Génetiot1) plutôt que d’un corps social stable.

Réalité mondaine et art du pouvoir

Le choix du roi de s’établir à Versailles va structurer la « société de cour ». Louis XIV oblige les courtisans à s’installer au plus près du centre du pouvoir et à s’éloigner de leurs sphères de sociabilité habituelles – en particulier les salons, où une certaine liberté de ton et de pensée est cultivée2. Le grand œuvre architectural voulu par le Roi-Soleil revêt une dimension politique, à savoir tenir sous sa coupe des sujets qui pourraient avoir envie de contester une autorité royale jugée coercitive, comme ce fut le cas lors de la Fronde (1648-1653).

Israël Silvestre, Château Royal de Versailles vu de l'avant-cour, 1674
Israël Silvestre, Château Royal de Versailles vu de l'avant-cour, 1674 |

© Bibliothèque nationale de France

La « société de cour » devient un modèle qui donne le ton au reste de la société française : la « Ville » (Paris) dépeinte par La Bruyère dans ses Caractères imite Versailles et devient le « singe de la cour3», et les villes de province ne veulent pas être en reste. Cependant, il ne s’agit pas que d’une affaire de modes que s’emploie à suivre, chez Molière, Monsieur Jourdain (Le Bourgeois gentilhomme). La « société de cour » est surtout le lieu où se fabriquent des règles (officielles ou tacites) qui assoient l’autorité du roi et qui modélisent les comportements. Ce conditionnement est donné très tôt à voir, lorsque Louis XIV joue le rôle d’Apollon dans Le ballet royal de la nuit (1653) et qu’il danse avec de jeunes seigneurs chargés de représenter les planètes gravitant autour du Soleil : la chorégraphie démontre la puissance royale. La « société de cour » est pensée selon la même logique de distinction et de contrôle (Norbert Élias) : « Le sentiment de faire partie d’une élite, d’être auréolé de prestige, bref d’être un homme de la cour est pour l’homme de cour une fin en soi4. »

Une vie sous le regard des autres : la théâtralité de la « société de cour »

Habitués de la cour et visiteurs de passage décrivent l’expérience singulière de vivre au plus près du roi, qui a fait de sa vie un spectacle ritualisé, malgré la distance irréductible à l’égard du souverain. Au centre du dispositif qu’il a imaginé, le Roi-Soleil se place comme un objet majeur d’attention des gens de la cour : il fixe leurs rapports hiérarchiques, en accordant des grâces ou en les reprenant, et les invite en retour à focaliser leurs regards sur eux-mêmes.

Antoine Trouvain, Accueil du Roi à Monseigneur le duc de Bourgogne au retour de Brisac, 1704
Antoine Trouvain, Accueil du Roi à Monseigneur le duc de Bourgogne au retour de Brisac, 1704 |

© Bibliothèque nationale de France

La « société de cour » ne cesse d’inspirer les dramaturges, dont les comédies offrent souvent un miroir satirique. À l’image du roi, et sur un mode mineur, les courtisans doivent donner la primauté à l’image publique sur la vie privée. Paraître plutôt qu’être, voilà la maxime de conduite que fustigent également les moralistes classiques. L’individu se confond avec la représentation sociale : il est ce qu’il fait.

Si la littérature pastorale ou héroïco-galante connaît une telle vogue à cette époque, c’est sans doute parce que la « société de cour » repose sur l’ostentation et le contrôle des comportements, et qu’elle fait naître chez les mondains un désir d’échappatoire par l’imaginaire.

Gabriel Ladame, La magnifique entrée du Roy et de la Royne dans leur bonne ville de Paris le 26 aout 1660
Gabriel Ladame, La magnifique entrée du Roy et de la Royne dans leur bonne ville de Paris le 26 aout 1660 |

© Bibliothèque nationale de France

Notes

  1. Alain Génetiot, Poétique du loisir mondain, de Voiture à la Fontaine, Paris, Champion, 1997, p. 115.
  2. Antoine Lilti, Le monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Fayard, 2005.
  3. La Bruyère, Les Caractères, livre VII « De la Ville », remarque n°15.
  4. Norbert Élias, La Société de cour, Paris, Flammarion, 1985, p. 95-96.

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