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La Comédie-Italienne au 17e siècle 

Arlequin Jason, comédie burlesque, 1685
Arlequin Jason, comédie burlesque, 1685

Bibliothèque nationale de France

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Loin des images fantasmées auxquelles elle a donné naissance, dès le 18e siècle avec les tableaux de Watteau, l’histoire de la « Comédie-Italienne » est celle d’une relation forte entre l’Italie et la France remontant au 16e siècle, avec la circulation de troupes transalpines, puis, dans la deuxième moitié du 17e siècle, l’installation d’acteurs italiens à Paris, protégés par le roi et partageant avec la troupe de Molière un même espace de jeu, avant d’être chassés en 1697.

Une présence régulière et itinérante en France

Francesco Bertelli, Baleto di Mezetine, 1642
Francesco Bertelli, Baleto di Mezetine, 1642 |

Bibliothèque nationale de France

Les comédiens italiens se partagent à l’origine en plusieurs troupes (les Gelosi, les Accesi ou les Fedeli). Certains évoquent leur art du théâtre par l’expression commedia dell’arte. Ce terme date de 1750 et est forgé par Carlo Goldoni, soucieux de distinguer sa réforme dramatique par rapport au jeu traditionnel. Lors de leurs tournées en France, ils se produisent devant un public qui se familiarise avec les codes du théâtre italien : le port de masques (pour certains emplois), les tipi fissi (rôles définis par des caractéristiques fortes et attendues), l’improvisation à partir de canevas donnant la trame générale de l’intrigue, et l’engagement physique des acteurs à tel point qu’ils savent « grimacer avec tout le corps1 » (Constant Mic). Ils sont régulièrement invités à jouer dans des résidences royales. Après le soutien au 16e siècle de Catherine de Médicis et Marie de Médicis, c’est au tour du cardinal Mazarin d’encourager leur présence en France. Celui-ci octroie en 1644 une subvention à la troupe de Giuseppe Bianchi. L’éclatement de la Fronde (1648-1653) et le climat d’italophobie à l’encontre de Mazarin obligent les comédiens italiens à partir.

La cohabitation avec la troupe de Molière

Au cours de la saison 1658-1659, la compagnie théâtrale dirigée par Locatelli emménage à Paris au Petit-Bourbon (grande salle qu’elle occupe depuis 1653 de façon intermittente). L’histoire de la Comédie-Italienne croise alors celle de la troupe de Molière qui, après treize années passées en province (1645-1658), revient à Paris et obtient l’appui du Roi-Soleil : les deux compagnies partagent le même théâtre et jouent en alternance. Celles-ci s’observent, échangent sur leurs pratiques de jeu, et vont exercer l’une sur l’autre une grande influence.

Attribué à Antonio Verrio, Les Farceurs français et italiens, 1670
Attribué à Antonio Verrio, Les Farceurs français et italiens, 1670 |

© Bibliothèque-musée de la Comédie-Française

En octobre 1660, suite à la démolition du Petit-Bourbon (au profit de la colonnade du Louvre), les deux troupes déménagent pour la salle du Palais-Royal, en mauvais état : l’inauguration doit attendre janvier 1661. Louis XIV donne aux acteurs de la troupe italienne le titre de « comédiens ordinaires du roi » avec une pension annuelle de 15 000 livres, assortie de l’obligation de venir jouer devant la cour et de se déplacer à Versailles ou à Fontainebleau. Ils se produisent donc autant pour le public parisien que devant la cour. À la mort de Molière en 1673, les acteurs de sa troupe et les comédiens italiens élisent domicile à l’Hôtel Guénégaud.

L’installation à l’Hôtel de Bourgogne

Lorsque l’Hôtel Guénégaud devient en 1680 le siège de la « Comédie-Française » et accueille les « comédiens français du roi », la troupe italienne regroupe, elle, les « comédiens italiens du roi entretenus par Sa Majesté en leur Hôtel de Bourgogne ». Cet établissement, bâti en 1548 par les « Confrères de la Passion », est le plus vieux bâtiment théâtral de Paris. Il n’en reste aujourd’hui comme trace que la Tour Jean Sans Peur.

Pierre Alexandre Wille, L’intérieur de l’Hôtel de Bourgogne, 1767
Pierre Alexandre Wille, L’intérieur de l’Hôtel de Bourgogne, 1767 |

Bibliothèque nationale de France

Évariste Gherardi faisant le personnage d'Arlequin, vers 1710
Évariste Gherardi faisant le personnage d'Arlequin, vers 1710 |

Bibliothèque nationale de France


Malgré des travaux de rénovation au 17e siècle (surtout en 1647), la structure intérieure évolue peu. La salle accueille fréquemment plus d’un millier de spectateurs, avec deux rangs de 38 loges, un parterre d’une superficie de 126 m2, et un amphithéâtre organisé en gradins, occupant la largeur du fond de la salle (environ 80 places assises) et séparé par une balustrade. Les spectateurs fortunés peuvent acheter des places sur la scène. La Comédie-Italienne recourt aux châssis coulissants pour opérer, sous les yeux du public, des changements de décors : l’inventivité en la matière est parfois remarquable.

Reçu signé de Domenico Biancolelli, dit “Dominique”, Paris, 20 mars 1688
Reçu signé de Domenico Biancolelli, dit “Dominique”, Paris, 20 mars 1688 |

Bibliothèque nationale de France

Le répertoire évolue et, parmi les transformations notables, figurent l’augmentation de la part réservée au français dans les pièces (surtout après 1692), un essor de la satire, et le développement d’un vedettariat autour de certains comédiens. Les dramaturges tiennent compte des talents spécifiques des acteurs (comme le fera Marivaux au 18e siècle) : l’Arlequin Domenico Biancolelli enthousiasme le public par son goût du travestissement, son agilité physique et son esprit de repartie. Après sa mort (août 1688), le nouvel Arlequin (Évariste Gherardi) partage la vedette avec Mezzetin (interprété par Angelo Constantini) dans des duos très appréciés du public, malgré leur rivalité personnelle.

Un théâtre trop libre, expulsé de Paris

La Comédie-Italienne fait appel à des auteurs comme Regnard, Dufresny ou Fatouville, bons connaisseurs des transformations de la société française à la fin du 17e siècle. Ils jouent sur des effets de réel, mais n’offrent pas au public un tableau aigre et sombre : la satire s’allie aux ressorts traditionnels du théâtre italien et à une grande inventivité du langage.

D’après Watteau, Départ des Comédiens-Italiens en 1697 
D’après Watteau, Départ des Comédiens-Italiens en 1697  |

Bibliothèque nationale de France

Mais en mai 1697, le lieutenant général de police fait apposer les scellés sur la porte de l’Hôtel de Bourgogne, et les comédiens italiens sont chassés à trente lieues de Paris. On aurait pris pour prétexte la programmation d’une pièce intitulée La Fausse Prude, qui aurait pu viser Madame de Maintenon, mais l’ordre d’expulsion résulte surtout de la pression exercée par les adversaires de la Comédie-Italienne, qui ont pris ombrage des succès remportés et se sentent indisposés par le ton des Italiens jugé trop licencieux. Pendant près de vingt ans, Paris n’a plus en ses murs de Comédie-Italienne. Il faut attendre mai 1716 pour qu’elle rouvre, à la demande du régent (Philippe d’Orléans).

Notes

  1. Constant Mic, La Commedia dell’arte, ou le théâtre des comédiens italiens des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Librairie Théâtrale, 1980.

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