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La Princesse d’Élide

Comédie-ballet représentée le 8 mai 1664, durant la seconde journée de la somptueuse fête des Plaisirs de l’île enchantée
Les Plaisirs de l’île enchantée, seconde journée : représentation de La Princesse d’Élide, gravure d’Israël Silvestre, 1673
Les Plaisirs de l’île enchantée, seconde journée : représentation de La Princesse d’Élide, gravure d’Israël Silvestre, 1673

© Bibliothèque nationale de France

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En apportant, avec La Princesse d’Élide, une contribution essentielle à une fête de cour, Molière franchit un nouveau palier dans l’entreprise de séduction qu’il mène auprès de Louis XIV et de la cour.

Au service du Roi

La Princesse d’Élide a constitué un des moments forts de la somptueuse fête des Plaisirs de l’Ile enchantée, que Louis XIV a ordonnée en mai 1664 pour marquer de manière spectaculaire le début de son règne. Dans les jardins de Versailles, qui n’est alors qu’un pavillon de chasse, se déploie une série de divertissements, égrenés sur le fil conducteur d’un épisode de la Jérusalem délivrée (1581), épopée du poète italien Le Tasse (Torquato Tasso) qui fait alors office de référence européenne de la culture nobiliaire. Prisonniers du palais de la magicienne Alcine, les participants sont régalés, en trois journées, d’un défilé équestre, d’une comédie en musique de Molière et Lully, d’un ballet, d’une collation où le raffinement le dispute à l’abondance, et d’un feu d’artifice. La fête se prolonge de manière informelle quatre jours encore : c’est à cette occasion qu’est créée la première version du Tartuffe.

Les Plaisirs de l'île enchantée, ouverture de la première journée : le grand char d’Apollon, dessin de François Chauveau, 1664
Les Plaisirs de l'île enchantée, ouverture de la première journée : le grand char d’Apollon, dessin de François Chauveau, 1664 |

© Bibliothèque nationale de France
 

Molière entre ainsi pour la première fois au service « officiel » du Roi. Il devient par là-même l’instrument d’une politique royale à laquelle il adhérera pleinement dans les années suivantes.
Mais ce privilège implique promptitude, voire précipitation. Molière ne parviendra pas à répondre pleinement à la commande passée au dernier moment et à parachever la versification de sa pièce (situation semblable à celle qui se reproduira, pour d’autres raisons, à l’occasion de Psyché, sept ans plus tard). Les deux derniers tiers du texte resteront à l’état de prose.

Héros et bergers

Pour s’insérer dans le projet royal, Molière fait choix, pour la seconde fois de sa carrière, après Don Garcie de Navarre (1661), d’adopter les codes de l’univers héroïque, autrement dit de mettre en scène le monde des princes et des princesses qui normalement évoluent dans la tragédie. La Princesse d’Élide est courtisée par le Prince d’Ithaque, par le Prince de Messène, par le Prince de Pyle. Leurs noms, leur langage, leurs aspirations, leur mode d’action sont empruntés pour une bonne part au roman héroïco-galant qui triomphe à ce moment-là au travers du succès phénoménal que connaît la Clélie des Scudéry.

Les Plaisirs de l'île enchantée : La Princesse d'Élide, 1674
Les Plaisirs de l'île enchantée : La Princesse d'Élide, 1674 |

© Bibliothèque nationale de France

Mais Molière ne serait pas Molière (et il dérouterait son public) s’il ne tempérait pas par une touche d’humour et de dérision le sérieux et la solennité qui caractérisent cet univers. Il introduit par conséquent un personnage de bouffon (joué par lui-même), portant le nom de Moron, qui offre un point de vue différent en commentant les péripéties sous un angle ironique.

Martin Engelbrecht, personnages de La Princesse d'Élide
Martin Engelbrecht, personnages de La Princesse d'Élide |

© Bibliothèque nationale de France

Par sa situation en décalage, Moron jouit d’une ambivalence qui lui permet d’évoluer, non seulement dans l’univers héroïque, mais aussi dans celui des bergers qui peuplent les intermèdes de la pièce. Car l’Élide est aussi une région d’Arcadie, haut lieu de la tradition pastorale, ainsi que le rappellent les noms de Philis, Aglante, Climène que portent certains personnages de la comédie. Raison pour laquelle les longs développements scéniques et musicaux qui entrecoupent les cinq actes de la pièce sont dévolus aux échanges entre bergers et bergères, qui font subtilement écho aux péripéties amoureuses que vivent les héros princiers.

Célébrons l’amour

Car s’il y a des bergers, c’est qu’il y a de l’amour, puisque l’univers pastoral est destiné en premier lieu à décrire, questionner et célébrer ce sentiment. La Princesse d’Élide, adaptée de la comédie El desdén con el desdén (1652) de l’Espagnol Agustin Moreto, n’échappe pas à la règle. Elle raconte l’histoire d’une princesse qui, en Diane chasseresse moderne, se fait fort de ne pas succomber à cette « passion qui n'est qu'erreur, que faiblesse et qu'emportement » (acte II, sc. I). Le Prince d’Ithaque vaincra sa résistance en feignant lui aussi l’indifférence à l’amour : le dédain affiché par ce soupirant viendra aisément à bout des résolutions de la princesse, incapable de surmonter son dépit.

Martin Engelbrecht, personnages de La Princesse d'Élide
Martin Engelbrecht, personnages de La Princesse d'Élide |

© Bibliothèque nationale de France

La démonstration est limpide : l’amour exerce un pouvoir universel, que personne n’est en mesure de contester. Au diable les Dianes, les prudes et les précieuses ! toutes plieront tôt ou tard sous le joug de la passion. Autant y céder tout de suite :

« Usez mieux, ô beautés fières,
Du pouvoir de tout charmer ;
Aimez, aimables bergères :
Nos cœurs sont faits pour aimer.
Quelque fort qu'on s'en défende,
Il y faut venir un jour :
Il n'est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de l'Amour. »
(Sixième intermède)

Martin Engelbrecht, personnages de La Princesse d'Élide
Martin Engelbrecht, personnages de La Princesse d'Élide |

© Bibliothèque nationale de France

La Princesse d’Élide affiche ouvertement des propos qui constituent une incitation pressante à l’amour. Auprès de Louis XIV, souverain lui-même adonné à ce genre de plaisirs en son début de règne, face à une cour qui tente de conjuguer liberté sexuelle et émancipation féminine, ce message fait mouche. Molière conforte ainsi sa position centrale dans l’offre des divertissements proposés aux élites du royaume.

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