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Le Tartuffe ou L’Imposteur

Comédie représentée en trois actes et en vers, à Versailles, le 12 mai 1664, à l’occasion de la somptueuse fête des Plaisirs de l’Ile enchantée, puis sous sa forme définitive, en cinq actes, le 5 février 1669
Mr De VIgny et Mlle de Vienne dans Le Tartuffe de Molière
Mr De VIgny et Mlle de Vienne dans Le Tartuffe de Molière

© Bibliothèque nationale de France

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Pièce foncièrement anti-religieuse, Le Tartuffe aura connu de longues vicissitudes avant d’être finalement autorisée. Les ruses déployées par Molière pour créer le scandale autour de sa comédie en font un chef d’œuvre de la littérature polémique.

Cinq ans de luttes

5 février 1669 : un triomphe de plus pour Molière, à l’occasion de la première représentation publique autorisée du Tartuffe. Mais ce triomphe prend une saveur particulière, tant la pièce aura connu une gestation difficile. En effet, la comédie, qui s’est appelée tantôt L’Hypocrite, tantôt L’Imposteur et finalement Le Tartuffe, a été successivement défendue de représentation par le roi, interdite par ordre de police émanant du pouvoir civil et prohibée par le pouvoir religieux, en la personne de l’archevêque de Paris, « sous peine d’excommunication ». 

Condamnation du jansénisme
Condamnation du jansénisme |

© Bibliothèque nationale de France

Louis XIV au camp devant Lille donnant aux comédiens françois la permission de jouer le Tartuffe à Paris
Louis XIV au camp devant Lille donnant aux comédiens françois la permission de jouer le Tartuffe à Paris |

© Bibliothèque nationale de France


Cinq ans se sont écoulés entre la représentation privée unique donnée en mai 1664 dans le cadre des Plaisirs de l’Ile enchantée, première des gigantesques fêtes de cour qui marqueront le début du règne de Louis XIV, et la création publique de février 1669. Cinq ans au cours desquels Le Tartuffe aura connu des transformations profondes, passant de trois à cinq actes, au travers d’une série de modifications destinées à contourner les obstacles que posent les interdictions. Cinq ans qui auront vu se dérouler une bataille ayant pour enjeu la latitude d’expression accordée, dans un royaume chrétien, au discours public sur la religion. Cinq ans qui auront amené Molière à prendre position, par le biais de placets au roi et de la préface qu’il joindra à sa pièce, et de faire entendre ainsi une série d’idées fortes sur le rôle du théâtre dans la société et sur les mécanismes de l’hypocrisie religieuse. Cinq ans qui auront par moments mis en danger la santé économique, voire la survie de la troupe.

Une attaque en règle contre la religion

Il est vrai que la pièce que Molière propose à son public de la cour et de la ville n’a rien d’anodin. Dans ses diverses versions, elle raconte comment un dévot (sous ce terme il faut entendre un chrétien sincère et engagé dans la foi religieuse) accueille auprès de lui un directeur de conscience, lequel prend un tel ascendant qu’il en vient à se voir offrir en mariage la jeune fille de la famille, tout en tentant de s’emparer de la maîtresse de maison. Dans la version finale de la pièce, le directeur de conscience, dénommé Tartuffe (selon un terme qui évoque l’hypocrisie), parvient même à s’emparer des biens d’Orgon (c’est le nom de son protecteur) et à le faire jeter en prison, avant que ses plans ne soient ruinés par l’intervention du pouvoir royal.

Le Tartuffe ou L'imposteur de Molière
Le Tartuffe ou L'imposteur de Molière |

© Photographie de Brigitte Enguérand

Le comportement nuisible de Tartuffe porte bien sûr atteinte à l’image de l’Eglise tout entière (la fonction de directeur de conscience est un pilier de la pastorale de l’époque), d’autant que Molière, jouant sur la tradition des moines paillards, ne se prive pas de présenter son héros sous un aspect concupiscent et glouton. Mais le cas de son protecteur, qui l’accueille et qui lui accorde un crédit immense, est pire encore : la foi religieuse apparaît comme l’apanage d’individus crédules et fragiles psychologiquement (Orgon, interprété par Molière, se laisse continuellement aller à ses émotions). De fait, Le Tartuffe est bien une pièce à visée anti-religieuse, s’attaquant au passage à la plupart des traits remarquables de l’Eglise de l’époque : casuistique des Jésuites, congrégations clandestines, pratique de l’aumône, rhétorique de l’humilité. Ni les autorités de l’Eglise, ni le pouvoir royal, garant du pouvoir céleste dans le monde terrestre, ni le public (qui se délecte de ces attaques, car il y retrouve ses idées) ne s’y sont mépris. Toutefois Molière joue habilement : c’est l’hypocrisie religieuse, prétend-il dans ses placets, qui est censée être dénoncée et non la vraie et sincère dévotion. Mieux encore : il se présente comme la victime d’un complot, une « cabale des dévots », qui menace également l’ensemble du royaume.

Audio

Le Tartuffe ou L'Imposteur, de Molière, acte III, scène 3

Moments forts

Le Tartuffe ou l'Imposteur
Le Tartuffe ou l'Imposteur |

© Bibliothèque nationale de France

L’exploit de Molière aura été de parvenir, en dépit des difficultés rencontrées, à élaborer une pièce qui offre des moments de théâtre extraordinaires. Certaines scènes peuvent être comptées, par la subtilité de leur composition et par leur portée symbolique, parmi les plus réussies du théâtre français : Tartuffe, seul avec l’épouse d’Orgon, lui « contant fleurette en termes de dévotion mystique » (pour reprendre l’expression d’un contemporain), tout en parsemant son propos de syllabes à connotation sexuelle (« con », « cul », « vit ») ; Orgon dissimulé sous la table, tardant à intervenir, alors que Tartuffe lutine sa femme. D’un bout à l’autres des cinq actes, le suspense est admirablement ménagé et offre des rebondissements et des coups de théâtre qui font passer le public par tous les états d’âme. À l’exemple de cette péripétie par laquelle Tartuffe, pris une première fois sur le fait, parvient à retourner la situation et se poser en victime ; ou, lorsque triomphant à la fin de la pièce, il se voit subitement arrêté par un émissaire du roi.
La construction de la pièce livre en outre son comptant de moments forts : scènes d’un pathétique intense, lorsqu’Orgon chasse et déshérite son fils ou fait violence à sa fille en la contraignant d’épouser Tartuffe, pour lequel elle éprouve la plus grande aversion ; lazzi spectaculaires, qui opposent le maître de maison à sa servante Dorine. Mais aussi morceaux de bravoure d’écriture théâtrale, telles l’altercation familiale qui ouvre la pièce, ou la tirade virtuose dans laquelle Cléante, beau-frère d’Orgon, expose la conception de la vraie religion, que Molière partage avec son public.

La séduction des apparences

Pièce facétieuse : Le Courtisan et la femme de l'Impuissant
Pièce facétieuse : Le Courtisan et la femme de l'Impuissant |

© Bibliothèque nationale de France

Certaines situations enfin sont parfaitement emblématiques des questions philosophiques qui traversent l’œuvre moliéresque.
Au premier rang de celles-ci, la menace que constitue la troublante séduction des apparences. C’est sur elle que repose la stratégie de Tartuffe, qui sait parfaitement tirer parti de l’ambiguïté du donné des sens (en particulier de la vue). En sont dupes ceux qui, comme Orgon, sont obnubilés par leurs propres idées (au 17e siècle on les qualifie d’« opiniâtres ») au point de ne plus percevoir la réalité et de se livrer sans retenue à l’emprise des croyances. S’y oppose en contraste la clairvoyance du souverain (« que ne peut tromper tout l’art des imposteurs », v. 1908), et de ceux qui, face à l’incertitude de la perception, adoptent une attitude faite de modération et d’humilité.
Le même sujet sera abordé, sous un angle différent, dans Georges Dandin et Amphitryon, deux comédies de 1668, élaborées au moment où Molière remanie son Tartuffe. Dans ces deux cas également se fait jour une démonstration des méfaits de la crédulité humaine, qui s’inscrit dans la droite ligne des idées prisées par les penseurs dits « libertins » du 17e siècle.

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