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Le Bourgeois gentilhomme

Comédie-ballet représentée le 14 octobre 1670 à Chambord pour le Divertissement du Roi
Le Bourgeois gentilhomme
Le Bourgeois gentilhomme

© Bibliothèque nationale de France

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Avec Le Bourgeois gentilhomme, Molière met au point une nouvelle variante de comédie mêlée, à laquelle il donne le nom de « comédie-ballet ». En mettant en scène un imitateur maladroit des mœurs de la noblesse, il trouve la formule parfaite pour amuser son public.

Chasse, ballet, musique, festins… et comédie

Le séjour qu’effectuent le Roi et la cour à Chambord en octobre 1670 est rythmé par des divertissements dignes de cette longue excursion automnale : les parties de chasse alternent avec les festins, le bal succède aux promenades dans les jardins. Summum de ces réjouissances : une comédie mêlée de musique, dont le Roi confie la composition à ses deux artistes préférés, Molière et Lully. Pour Molière, c’est une aubaine : le spectacle créé à cette occasion pourra ensuite être repris « à la ville » et profiter ainsi du prestige que lui confère sa création à la cour…

Israël Silvestre, Vue du château de Chambord, du côté du parc, vers 1670
Israël Silvestre, Vue du château de Chambord, du côté du parc, vers 1670 |

© Bibliothèque nationale de France

Un apprenti gentilhomme

Mais comment faire rire la cour ? comment lui procurer ces moments d’euphorie comique qu’elle attend de la part de celui qu’elle considère comme le premier amuseur de France ? La réponse est simple, Molière la connaît depuis Les Précieuses ridicules : en parodiant les usages et les codes par lesquels son public se reconnaît et se définit. Or rien de plus efficace qu’un imitateur maladroit pour remplir cette fonction. Rien de plus drôle, rien de plus gratifiant pour la cour que le spectacle d’un bourgeois qui s’efforce en vain de s’approprier le mode de vie de l’aristocratie, en faisant étalage des « visions de noblesse et de galanterie qu'il est allé se mettre en tête » (I, 1). Le Bourgeois gentilhomme donne ainsi à voir des scènes hilarantes, où l’art du ballet, le goût vestimentaire, la pratique des armes, la maîtrise du savoir sont déformés par les balourdises de l’apprenti gentilhomme.

François Boucher, frontispice pour Le Bourgeois gentilhomme, 1735
François Boucher, frontispice pour Le Bourgeois gentilhomme, 1735 |

© Bibliothèque nationale de France

Franz Ertinger, Le Carnaval, mascarade, 1668
Franz Ertinger, Le Carnaval, mascarade, 1668 |

© Bibliothèque nationale de France


À cela s’ajoute le fait que le bourgeois détient l’argent, cette réalité nouvelle et honnie, dont le pouvoir croissant bouleverse le mode d’existence de la noblesse (ce n’est pas sans raison que Molière en a fait le sujet de sa comédie récente de L’Avare). La puissance financière remet en cause la hiérarchie des valeurs. « Son argent redresse les jugements de son esprit » (I, 1), reconnaît-on à propos de Monsieur Jourdain, en lui concédant le droit de s’exprimer sur les arts : « Il est vrai qu'il les connaît mal, mais il les paie bien ».

Turqueries

Mais la musique ? comment mettre en musique et en ballet la parodie des usages de la cour et du monde ? En montrant le bourgeois dans son apprentissage laborieux de la danse, en le faisant écouter des concerts, bien évidemment. En lui donnant l’occasion d’écouter des chansons à boire pendant qu’il festoie avec la femme qu’il courtise, également. Mais l’idée maîtresse de Molière est de faire participer son héros à une gigantesque cérémonie d’intronisation agrémentée de danse et de musique. Une cérémonie où il se convertit en dignitaire turc, ce qui permet au passage de faire écho à la visite de l’ambassadeur ottoman qui avait marqué les esprits l’année précédente, et parallèlement d’inscrire ce développement scénique dans la longue tradition des « turqueries », étroitement liée à l’histoire du ballet de cour. L’intégration à l’intrigue de la pièce est aisée : la promotion au rang de mamamouchi constitue le prolongement naturel des aspirations de Monsieur Jourdain à la noblesse.

Henri Pille, frontispice pour Le Bourgeois gentilhomme, vers 1900
Henri Pille, frontispice pour Le Bourgeois gentilhomme, vers 1900 |

© Bibliothèque nationale de France

Scènes jouées, chantées, dansées s’accordent ainsi dans un ensemble harmonieux auquel Molière donne pour la première fois le nom de « comédie-ballet » (c’est la seule fois qu’il sera utilisé dans son œuvre).

Les pouvoirs fascinants de l’illusion

Est-il vraisemblable pour autant qu’un individu, aussi peu lucide soit-il, puisse être dupe d’une pareille fantasmagorie ? L’adhésion sans réserve de Monsieur Jourdain à la grotesque cérémonie qu’on lui a apprêtée révèle les pouvoirs troublants de l’illusion. Molière développe un thème qui lui est familier (pensons à la fascination d’Orgon pour Tartuffe) et qui passionne les esprits forts de son siècle. Le philosophe anglais Francis Bacon avait mis en évidence, dans son Novum Organum (1620) que, parmi les vices de l’esprit humain entravant le progrès des connaissances, figure en bonne place ce qu’il appelle les « idoles de la caverne » : il existe dans chaque individu un endroit inaccessible, où sont enracinées les croyances qui lui sont propres, sur lesquelles aucun argument rationnel n’a de prise. Tout ce qu’on peut faire, c’est instrumentaliser ces croyances pour amener leur adepte là où on le souhaite. La leçon avait été mise en œuvre dans le Don Quichotte de Cervantès (1605). Elle est reprise dans Le Bourgeois gentilhomme.

Moreau le Jeune, M. Jourdain et Nicole dans Le Bourgeois gentilhomme, 1773
Moreau le Jeune, M. Jourdain et Nicole dans Le Bourgeois gentilhomme, 1773 |

© Montpellier Méditerranée Métropole

Le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Jean-Pierre Darras
Le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Jean-Pierre Darras |

© Roger Pic / Bibliothèque nationale de France


À quoi servent les sciences ?

Il est vrai que, par-delà les errements de M. Jourdain, le savoir humain fait triste figure par sa représentation dans la comédie-ballet créée à Chambord.  Les sciences ne sont que l’expression de la vanité des individus : chacun cherche à imposer ses connaissances, et à faire triompher le paradigme qui leur est associé. Le monde ne se comprend qu’au travers de la musique, dit le maître de musique. Il ne se gouverne que par les armes, affirme le maître d’armes. Il ne s’explique que par la philosophie, réplique le maître de philosophie. Tous se grisent de théories qu’ils sont incapables de mettre en pratique : le maître de philosophie s’emporte de rage en dépit des préceptes de Sénèque qui condamnent la colère, le maître d’armes enseigne « par raison démonstrative » comment on peut imparablement tuer son adversaire. Le savoir qu’établissent les découvertes de la science moderne n’est qu’un ressassement de l’évidence : seul un ignare comme Jourdain peut s’émerveiller d’apprendre comment se forment les voyelles avec la bouche, ainsi que l’exposait le traité de phonologie du cartésien Cordemoy.

Audio

Le Bourgeois gentilhomme, de Molière, acte II, scène 4

Qu’en est-il au fond du savoir humain ? la science est-elle vraiment susceptible de progrès ? Ces diverses interrogations prendront leur pleine mesure dans la comédie des Femmes savantes, que Molière élabore à la même époque et qu’il donnera à la scène deux ans plus tard.

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